L’écart des missiles – Charles Stross

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Disco volante

missile_gap_strossJ’ai déjà parlé, sur ce blog (dans la critique de A colder war), du projet Exoglyphes, qui s’est donné pour mission (pour ne pas dire sacerdoce) de traduire les « causes perdues » de la SFFF, les textes qui, bien que de grande valeur, n’intéressent pas les éditeurs (ou ne sont pas jugés potentiellement rentables, difficilement traduisibles, etc). Et en 2020, les membres d’Exoglyphes ont pour ambition d’en ajouter une belle à leur tableau de chasse, déjà bien fourni, à savoir le formidable Ribofunk de Paul Di Filippo, dont je n’ai jamais compris pourquoi il n’avait pas bénéficié d’une VF, tant c’est un recueil fondamental dans les domaines du Biopunk et plus généralement du Postcyberpunk. Si je vous reparle de tout cela aujourd’hui, c’est qu’Exoglyphes met à disposition gratuitement et en français la version électronique d’une novella de Charles Stross, appelée Missile Gap en VO et L’écart des missiles en VF, que vous pourrez récupérer ici.

Ce court roman réunit plusieurs motifs récurrents chez Stross : le sense of wonder spatio-temporel, les barbouzes (y compris, parfois, de l’occulte) et la Guerre Froide revue selon le prisme de la SFFF. Il aborde un nombre considérable de thèmes science-fictifs, dans une perspective semblant mêler Robert Charles Wilson et Arthur C. Clarke (pour ce dernier, on pense à un texte précis, même si je ne peux vous en parler sans divulgâcher la fin). Et émerveillement, il y a : rien que le contexte / le postulat de départ sont époustouflants, sans parler de certains éléments du reste du texte (dont la fin) ! Lire la suite

Aurora – Kim Stanley Robinson

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Le meilleur roman de KSR depuis la trilogie martienne

Une version modifiée de cette critique est parue dans le numéro 96 de Bifrost. Vous pouvez retrouver tous mes articles publiés dans le magazine sous ce tag.

aurora_KSRDans la bibliographie de Kim Stanley Robinson (KSR), Aurora, publié en VO en 2015, se place entre 2312, au solide univers mais incapable de raconter une histoire, et Red Moon, qui en narrait plus ou moins correctement une mais pêchait par contre au niveau d’un contexte lunaire décevant. Se pose donc la question de savoir comment ce roman va se situer, et les interrogations augmentent encore à la lecture de la quatrième de couverture, où le résumé ne fait que quelques phrases. Et pour cause…

En effet, si le point de départ est clair (un vaisseau à générations est dans la phase finale de son approche de Tau Ceti et de ses planètes), et si pendant un bon tiers, le roman suit la partition qu’on imagine, l’auteur va ensuite lui faire prendre un tournant complètement inattendu, qui va occuper les deux tiers suivants et qui explique la discrétion de la quatrième. Qui mentionne aussi une citation du Guardian selon laquelle il s’agirait du meilleur livre de KSR depuis la trilogie martienne, voire de son meilleur tout court. Si la première partie de la phrase est incontestable, en revanche la seconde est une question d’attentes. Volume unique, narration bien plus maîtrisée que dans 2312, meilleur univers que dans Red Moon, rythme et intérêt constants quasiment d’un bout à l’autre et profondeur des thématiques traitées, Aurora a tout pour plaire, surtout à celui qui ne connaît pas la prose de KSR ou n’y adhère pas d’habitude. Mais non, il n’éclipsera pas la trilogie martienne, monument du Planet Opera à la richesse hors-norme. Lire la suite

La fabrique des lendemains – Rich Larson

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Enfin !

fabrique_lendemains_larsonCela fait maintenant plus d’un an et demi que sur ce blog, je vous parle, ou bien nous parlons avec les aponautes en commentaires, de Rich Larson, vingt-huit ans mais… 200 nouvelles au compteur. Si, si. Et outre sa faramineuse, Silverbergienne productivité, le jeune auteur peut se prévaloir d’une qualité moyenne de chaque texte extrêmement élevée. Et je pèse mes mots. Bref, on parle aujourd’hui de lui comme d’un écrivain de SF du calibre des Egan, Liu ou Chiang, un auteur comme on n’en voit typiquement émerger qu’une fois par décennie, au mieux. Et d’ailleurs, ce qui est fascinant, c’est que quelque part, comme le souligne très justement la préface du recueil dont je vais vous parler dans les lignes qui suivent, Larson est la fusion, la synthèse, la quintessence, du vertige scientifique du premier et de la profonde dose d’humanité injectée dans sa prose par le second.

Mais vu que tout le monde n’a pas la chance d’être anglophone, natif de la Belle Province (les Québecois ont réalisé quelques traductions) ou de lire assidument certains magazines de SF (ou des sites comme Tor ou celui de l’auteur), Larson était jusqu’ici resté inconnu du grand public français. Heureusement, Olivier Girard, les Quarante-Deux et Pierre-Paul Durastanti ont conjugué leurs talents et leurs efforts pour vous proposer un recueil de vingt-huit nouvelles (de 2 à 42 pages chacune), La fabrique des Lendemains (qui n’est pas le reflet de son homonyme anglo-saxon, cependant, mais un assemblage original -les deux n’ont que dix nouvelles en commun-). Qui est un fort dangereux concurrent pour le pourtant magistral Eriophora de Peter Watts pour le titre envié de sortie SF de l’année ! Lire la suite

Hot Rock – Greg Egan

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Un Planet Opera (très) Hard SF de toute beauté

oceanic_eganHot Rock est la troisième et dernière nouvelle s’inscrivant dans l’univers de l’Amalgame, après Riding the crocodile et Gloire. C’est la seule qui a été publiée après Incandescence, le roman situé lui aussi dans ce contexte, et des trois, c’est clairement la plus Hard SF, et de très loin. Mais surtout, des trois, c’est, et là aussi de loin, la plus intéressante, un Planet Opera (très) Hard SF de toute beauté, rivalisant sur ce plan avec le formidable Retour sur Titan de Stephen Baxter.

Cependant, le tableau n’est pas tout à fait rose, puisque les tenants (deux citoyens de l’Amalgame décident de résoudre un mystère) sont très (trop…) similaires à ceux des deux autres nouvelles. Différence appréciable, cependant, ce texte là répond à un plus grand nombre des questions qu’il pose, et donc sa fin se révèle plus satisfaisante. Lire la suite

The house of Styx – Derek Künsken

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Un joyau du Planet Opera, et la clef de la géopolitique du Magicien quantique

house_of-styx_kunskenThe house of Styx est le nouveau (et troisième) roman de Derek Künsken. Il se déroule dans le même univers que Le magicien quantique, mais 250 ans auparavant. Il n’en constitue donc pas la suite (qui est The quantum garden), mais, comme ce dernier roman, a pour but (entre autres) de préciser la géopolitique jusqu’ici très floue de cet univers. En effet, dans Le magicien quantique, diverses nations interstellaires d’origine terrienne étaient évoquées (les Vénusiens, les Banques, etc), dont certaines avec des fondamentaux assez étonnants (comme la fleur de lys qui servait de symbole aux dits vénusiens), mais sans que l’auteur n’ait forcément le temps, dans un aussi petit roman, ni l’envie, d’entrer dans les détails, concentré qu’il était sur son Ocean’s Eleven de l’espace. Eh bien un des buts primordiaux de The house of Styx (premier tome d’un cycle, Venus Ascendant) est de réparer cette lacune, en vous en apprenant plus sur les Banques et surtout, surtout, sur les Vénusiens, puisque tout le roman se passe sur l’étoile du berger.

Ce premier aspect est déjà intéressant pour qui a aimé l’univers du Magicien quantique, mais The house of Styx a des arguments à faire valoir pour un public bien plus large que cela : en effet, c’est non seulement le meilleur Planet Opera consacré à Vénus jamais écrit, à mon sens (supérieur au roman du même nom de Ben Bova), mais je pense même sincèrement que c’est un des romans Planet Opera en général les plus importants écrits depuis la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson. Et clairement, tout comme pour ce dernier cycle, lorsqu’on parlera de la colonisation de Vénus en SF, il y aura un avant et un après The house of Styx. Enfin, pour celles et ceux que Le magicien quantique ou Vénus laisseraient plutôt froids, la dernière production de Künsken a un autre argument de poids à faire valoir : il est exceptionnellement inclusif, puisqu’il comprend, excusez du peu, un personnage atteint du syndrome de Down, un second ayant un problème d’identité de genre, et un troisième gay. Bref, quelle que soit la raison qui soit susceptible de vous conduire à lire ce roman (en VO ou dans une éventuelle traduction), il y a peu de chances, je pense, d’être déçu, d’autant plus que les personnages très travaillés sont crédibles et attachants et que l’auteur répond de façon convaincante à bien des questions posées par son univers dans Le magicien quantique. Lire la suite

Red Moon – Kim Stanley Robinson

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KSR ne sera pas AUSSI adoubé maître du Planet Opera lunaire ! 

red_moon_ksrCette critique est initialement parue dans la version électronique du numéro 95 de Bifrost. Par contre, elle n’est que mentionnée (en deux phrases) à la fin du guide de lecture idéal lunaire de la version papier (pour une raison très simple : Red Moon n’étant pas précisément un bon roman, sur le registre lunaire ou en général, et la place dans la version imprimée du magazine étant drastiquement limitée, sa critique n’avait donc rien à faire dans une bibliothèque idéale consacrée au sujet).

Vous pouvez retrouver tous mes articles publiés dans le magazine sous ce tag. Lire la suite

L’œil d’Apophis – Numéro 17

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Eye_of_ApophisDix-septième numéro de la série d’articles L’œil d’Apophis (car rien n’échappe à…) ! Je vous en rappelle le principe : il s’agit d’une courte présentation (pas une critique complète) de romans qui, pour une raison ou une autre, sont passés « sous le radar » des amateurs de SFFF, qui sont sortis il y a longtemps et ont été oubliés, qui n’ont pas été régulièrement réédités, ont été sous-estimés, ont été noyés dans une grosse vague de nouveautés, font partie de sous-genres mal-aimés et pas du tout dans l’air du temps, sont connus des lecteurs éclairés mais pas du « grand public », pour lesquels on se dit « il faudra absolument que je le lise… un jour » alors qu’on ne le fait jamais, et j’en passe. Chaque numéro vous présente trois romans, recueils ou cycles : aujourd’hui, il s’agit de Schismatrice + de Bruce Sterling, de la trilogie Singularité de Robert J. Sawyer et de Mars de Ben Bova.

Au passage, sachez que vous pouvez retrouver les anciens numéros de l’œil via ce tag ou bien cette page. Je vous rappelle aussi que les romans présentés ici ne sont pas automatiquement des chefs-d’oeuvre ou ceux recommandés par le site à n’importe quel amateur de SFFF (si c’est ce que vous cherchez, voyez plutôt les tags (Roman) Culte d’Apophis ou Guide de lecture SFFF). Lire la suite

Ellipses – Audrey Pleynet

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Une autrice d’exception

EllipsesEn août 2018, je vous ai fait découvrir une autrice française prometteuse, Audrey Pleynet, lorsque j’ai chroniqué sa nouvelle Citoyen+. Il se trouve que ce texte est l’un des huit proposés dans un recueil, Ellipses, et que je vais vous parler aujourd’hui des sept autres qui le composent. Comme c’est mon habitude en pareil cas, je vais vous donner un résumé de chaque nouvelle avant d’indiquer mon analyse et mon ressenti à son sujet. Sur un plan bassement matériel, je commencerais par ailleurs par préciser que je trouve la couverture de ce dernier nettement plus esthétique que celle de Citoyen+.

Comme tout recueil (ou anthologie, d’ailleurs), celui-ci propose des textes de qualité inégale, mais aucun n’est mauvais, et certains sont au sommet de ce que la science-fiction est capable de proposer. Et je pèse mes mots : quand on en vient à faire des comparaisons avec des gens comme Ken Liu, Marion Zimmer Bradley ou Peter Watts, c’est qu’on tient vraiment une autrice d’exception, surtout en matière de SF française, genre où, en 2019, on a du mal à trouver de nouveaux écrivains de qualité (le Girard s’en plaint bien assez dans les éditos de Bifrost pour que la chose soit connue et reconnue de tous). Outre la qualité du texte moyen de ce recueil, on relèvera aussi avec intérêt qu’il balaye de nombreux sous-genres ou thèmes de la SF (et des lieux très divers, de mondes extrasolaires à notre bonne vieille capitale), du Planet Opera au Post-apocalyptique en passant par le Transhumanisme, tout en adoptant toujours une approche Soft-SF à dominante sociale / sociétale. En fin de compte, voilà une lecture qui, au minimum, est dans l’ensemble très recommandable, et dont certaines nouvelles (Dolores, par exemple) relèvent du must-read. Rien de moins ! Bref, ce recueil confirme sans peine ce que la seule nouvelle Citoyen+ suggérait : nous tenons là un vrai talent français en matière de SF, et il devient urgent pour l’édition Hexagonale de s’y intéresser de plus près ! Lire la suite

La perle – Serge Lehman

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la perle_lehmanSerge Lehman est un écrivain de SF, critique et scénariste de BD français. Il est (entre autres) l’auteur d’une quinzaine de romans et de plusieurs recueils de textes courts, dont Le livre des ombres, paru en 2005 chez L’Atalante et contenant vingt-cinq nouvelles, dont celle dont je vais vous parler aujourd’hui, La perle.  J’ai, pour ma part, lu ce texte en août 1997 dans le numéro 327 du magazine Ciel & Espace, consacré à l’astronomie mais publiant à l’occasion une nouvelle de science-fiction (et / ou quelques critiques relevant de ce genre également). Il est plus sympathique que marquant un jalon incontournable dans l’histoire du texte court en SF (donc il n’était pas forcément pertinent de le faire figurer dans ma flambant neuve anthologie personnelle de nouvelles / novellas), mais il s’est révélé suffisamment marquant pour que je m’en souvienne plus de vingt ans après. Je vous reparlerai d’ailleurs, à l’occasion, d’un autre texte de l’auteur, Le collier de Thasus, qui figurait également dans C&E deux ans auparavant et qui est aussi au sommaire du Livre des ombres (ce qui fait déjà deux bonnes raisons de l’acheter !). Lire la suite

The quantum garden – Derek Künsken

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Presque aussi bon que Le magicien quantique, mais dans un genre légèrement différent

the_quantum_gardenThe quantum garden est la suite du Magicien Quantique (qui sera publié en français par Albin Michel Imaginaire en 2020) et le second tome du cycle The quantum evolution. Je ne sais pas si ce dernier est une trilogie ou si d’autres romans sont prévus, mais d’après Goodreads, l’auteur aurait vendu un autre roman de Hard SF à son éditeur (Solaris). Et de toute façon, vu la façon dont ce tome 2 finit, une suite paraît tout à fait possible, sinon certaine.

J’avais adoré Le magicien quantique, sorte d’Ocean’s Eleven réécrit par Greg Egan (mais en plus accessible que la prose de l’australien). Si cette suite est presque d’aussi bonne qualité, et si on garde une partie des personnages du premier tome, le scénario est différent, et le ton plus grave (même si l’humour reste présent). L’aspect Hard SF et le sense of wonder étaient déjà solides dans The quantum magician, et ils ne font que se renforcer dans son successeur, qui propose quelques très beaux moments dans ce domaine. Mais surtout, le worldbuilding et la psychologie de certains personnages secondaires s’étoffent, ce qui fait que même si je placerais The quantum garden un poil en-dessous du Magicien quantique, ce livre en est une digne suite et un roman de (Hard) SF de qualité. Ce qui n’était pas évident parce qu’avec un début de cycle aussi monstrueux, faire (presque) aussi bien (et sans faire du copier-coller, qui plus est) n’avait rien d’évident. Lire la suite