Avaleur de mondes – Walter Jon Williams

17

Phénoménal

avaleur_de_mondesAvaleur de mondes est un stand-alone de Walter Jon Williams publié par l’Atalante en 2009 (et -excellemment- traduit par le camarade Jean-Daniel Brèque). Eh oui, à cette époque déjà, l’éditeur nantais avait un problème avec ses titres français qui, outre qu’ils sonnent souvent mal et ne donnent pas franchement envie de découvrir le bouquin (on se rappellera le récent Rapprochement à gisement constant), n’ont parfois qu’un rapport très nébuleux avec le titre original (pour reprendre le même exemple, celui-ci était… For honor we stand). Ici, le titre est encore plus mal choisi, car celui adopté par Walter Jon Williams (Implied spaces) avait à la fois le mérite d’éveiller la curiosité et d’être totalement en rapport avec le propos. Mais bon, loin de moi l’idée de taper sur l’Atalante, car ils ont été bien inspirés de traduire ce roman, un des plus colossaux sur le plan du sense of wonder qu’il m’ait été donné de lire. Si vous êtes comme moi et que l’univers, et l’émerveillement qu’il provoque, est pour vous le point le plus important dans un livre relevant des littératures de l’imaginaire, alors celui-ci est incontestablement pour vous (et j’espère vous en convaincre).

Mais revenons un instant sur l’auteur : alors que Walter Jon Williams est un des écrivains majeurs du Cyberpunk et un romancier de grande valeur (de SF, mais pas que : il a aussi écrit de la Fantasy, des romans historiques, du Star Wars, du Wild Cards, etc), j’ai toujours eu le sentiment qu’il n’avait pas la reconnaissance qu’il méritait en France, où il est éclipsé, notamment dans le sous-genre qui l’a fait connaître, par William Gibson par exemple. Et pour tout dire, je suis proprement sidéré qu’Avaleur de mondes ne soit pas plus connu, car il s’agit pour moi d’un livre absolument majeur au sein du sous-genre auquel il appartient.

J’attire votre attention sur le fait que, justement, parler dudit sous-genre peut divulgâcher les 78 premières pages de l’histoire. Je vais donc commencer par vous résumer ces dernières, avant d’émettre un avertissement à l’intention de ceux qui ne veulent pas en savoir plus. Sachant que bien entendu, le reste de ma critique ne vous dévoilera aucun point critique de l’intrigue, mais vous donnera une idée plus précise du genre et sous-genre des littératures de l’imaginaire où se place ce roman. Lire la suite

Drone – Neal Asher

14

La naissance d’un héros

drone_asherDrone fait partie de l’énorme meta-cycle Polity (seize romans au moment où je rédige ces lignes, bientôt dix-sept), par Neal Asher. C’est un des deux seuls livres de cette saga qui a été traduit en français par Fleuve noir, en 2010. Pour des raisons de disponibilité sous forme électronique, de prix et afin de tout lire dans la même langue (je sais, d’expérience, à quel point il peut être pénible de lire certains livres en VO et d’autres en VF au sein d’un même cycle, vu qu’il faut sans arrêt établir des correspondances entre les deux langues pour les termes propres à l’univers concerné), je l’ai lu dans sa version anglaise, appelée Shadow of the scorpion.

S’il est paru sept ans après le roman inaugurant Polity, Shadow of the scorpion doit en revanche se lire en second, après Prador Moon, si on suit la chronologie interne de la saga. Il constitue un prélude à Gridlinked, premier livre du sous-cycle principal de Polity, celui consacré à l’Agent Cormac. Et il a précisément pour but de nous montrer les « origines » du personnage, comme on dit en matière de comics et de super-héros (même si nous ne sommes pas sur ce registre ici), dont la façon dont il est devenu Agent et dont il a acquis son arme emblématique.

C’est le troisième bouquin du cycle que je lis, et des trois, c’est celui qui m’a le moins impressionné. Non pas qu’il soit mauvais (c’est un bon livre, sans conteste), mais je l’ai trouvé moins nerveux ou spectaculaire que les deux autres. Je suppose cependant que je lui trouverai un tout autre intérêt dans l’éclairage qu’il apporte sur le passé de Ian Cormac une fois que j’aurai lu les autres livres qui lui sont consacrés. Ce qui ne tardera pas, Gridlinked étant programmé en décembre (2018, hein 😀 ). On remarquera néanmoins que, un peu moins axé sur l’action ou le sense of wonder, il propose plus de réflexion ou de profondeur que mes deux précédentes lectures relevant de Polity. Lire la suite

Lords of the starship – Mark S. Geston

6

Dommage…

lords_of_the_starshipMark S. Geston est un auteur américain, dont Lords of the starship est le premier roman (court ; 154 pages, parfois très aérées), écrit alors qu’il était encore étudiant. Il a été publié pour la première fois en 1967. Trois autres romans, à l’aura moindre, s’inscrivent également dans le même univers. Il a été traduit en français en 1980 par Opta sous le nom Les seigneurs du navire-étoile, mais je l’ai acheté en VO, la disponibilité, la couverture et surtout le prix étant plus attractifs.

Il s’agit d’un livre sur la décadence à la fois culturelle et humaine, extrêmement noir, qui s’inscrit à la fois dans le registre post-apocalyptique et dans celui des arches stellaires. Présenté par certains comme un chef-d’oeuvre, et de fait publié dans la prestigieuse collection Gateway essentials, il se révèle effectivement solide pour un premier roman (surtout écrit par quelqu’un d’aussi jeune), mais n’en rate pas moins le coche : au bout d’un moment, et particulièrement à la fin, il s’égare dans de la Science-Fantasy, alors qu’en restant dans le pur registre SF, il aurait clairement eu plus d’impact. De plus, le ton adopté, à la limite du conte philosophique parfois, n’aide pas. Bref, sans parler de mauvais livre, j’en sors déçu, bien que sur le pur aspect des arches spatiales, il soit assez original. Lire la suite

Thin air – Richard Morgan

25

Richard Morgan 2.0 (ou quasiment)

thin_air_morganAprès quelques années sans publier de roman, Richard Morgan revient nous coller quelques bastos dans le buffet avec son nouvel opus, Thin air. L’auteur, que nombre d’entre vous a découvert cette année via la série Altered Carbon, est en revanche bien connu des aficionados de SF couillue mâtinée de roman noir, et ce depuis une quinzaine d’années. Thin air se situe dans le même univers que Black Man (rebaptisé Thirteen aux USA), mais en est indépendant et peut se lire sans problème comme un stand-alone, l’intrigue ayant un début, un milieu et une fin.

De prime abord, on se dit que Morgan n’a rien changé à sa recette, la transposant juste sur Mars alors que Black Man se déroulait sur Terre, remplaçant une variante 13 par un Hibernoïde (je vais y revenir), ajoutant aux codes du Biopunk et du roman noir une partie de l’ambiance d’un western de l’espace, et gardant le personnage central de l’ex-super-soldat qui disperse, qui ventile, enfin vous connaissez la chanson. Sauf que en matière de worldbuilding, de personnages secondaires et surtout d’intrigue, Morgan a carrément passé la vitesse supérieure. Voire même deux. Alors certes, les scènes de sexe décrites avec un grand luxe de détails alternent avec celles nous faisant vivre de sauvages combats, mais le livre de Morgan n’a, en terme de profondeur et de complexité, pas à rougir devant qui que ce soit désormais. Bref, tout en gardant ses fondamentaux, l’auteur a créé un roman enthousiasmant, propre à intéresser des gens qui n’auraient pas forcément été attirés par le cocktail, vu comme un peu bourrin ou basique, qu’il proposait jusque là. Lire la suite

Chaperon – Laurent Genefort

10

Bluffant ! 

chaperon_manchuChaperon est une courte nouvelle disponible dans l’anthologie 2014 des Utopiales ou dans le numéro 482 (de juillet 2010) du magazine Ciel & Espace. C’est d’ailleurs en parcourant ma collection de ce dernier que je suis retombé dessus. Signalons que s’il ne publie évidemment pas de nouvelles de SF avec régularité (c’est un magazine d’astronomie, à la base, pas dédié aux littératures de l’imaginaire, bien que ses colonnes leur témoignent souvent une profonde sympathie), on en trouve pourtant de temps en temps une dedans, dans l’écrasante majorité des cas d’excellente qualité. On remarquera au passage que dans ce même numéro 482, se trouve une interview de David Brin relative à ses positions (similaires à celles de Stephen Hawking) opposées à l’émission de signaux radio vers l’espace (rétrospectivement, dans une perspective très Cixin Liu-ienne, si on me pardonne ce néologisme barbare).

Mais revenons au texte, signé Laurent Genefort, et qui s’étend sur à peine cinq pages du magazine (illustrées avec son brio habituel par Manchu, collaborateur régulier de C&E). Eh bien croyez-le ou non, mais sur un volume aussi réduit, l’auteur se débrouille pour caser une histoire passionnante et un sense of wonder qui rivalise avec celui des plus grands, de Liu à Rajaniemi, d’Egan à Watts ! (profitez-en bien, hein, vous ne me verrez pas souvent encenser de la SF française…). Avec un concept central rappelant Robert J. Sawyer (et je n’en dirai pas plus).  Lire la suite

Complainte pour ceux qui sont tombés – Gavin Chait

26

Bof…

lament_for_the_fallenComplainte pour ceux qui sont tombés est le premier roman de Gavin Chait. Sa particularité est qu’il a été écrit sur une période de trente ans : commencé lorsque l’auteur avait douze ans, il n’a été publié qu’en 2016. De plus, il s’est nourri d’ambiances, de personnages, d’histoires, d’anecdotes et de tranches de vie constatées personnellement par Chait lors de sa vie en Afrique.

Si la couverture, signée Manchu, laisse penser à un Space Opera plutôt martial, la réalité du gros du roman est tout autre : l’action se déroule en effet majoritairement dans un Nigéria du futur, met très fortement en avant des valeurs humanistes, et la scène dépeinte par la première ne se situe qu’à la toute fin de l’intrigue. La quatrième, elle, évoque évidemment Kirinyaga de Mike Resnick (auteur incontournable dès qu’on parle d’Afrique et SF), mais il faut bien préciser que Complainte pour ceux qui sont tombés en constitue l’antithèse : si, dans le livre de Resnick, le but était d’utiliser une technologie futuriste pour bâtir une utopie africaine, à savoir préserver un mode de vie traditionnel dans l’espace, et que l’expérience virait, en un sens, à la dystopie, ici le cadre est à l’origine dystopique et certains modes de vie traditionnels ne sont utilisés que comme base de travail, faute de mieux, pour créer une utopie (qui fonctionne, cette fois), ainsi que des modes de gouvernement / civilisation nouveaux.

Si le message humaniste porté par ce livre est respectable, si la lecture en est souvent (mais pas toujours, comme nous le verrons) agréable, il n’en reste pas moins que, pour moi, il est affligé de pas mal de défauts et que, somme toute, il se révèle être un roman assez mineur, y compris dans la thématique « Afrique et SF », malgré une ambiance magistralement rendue (mais dans les thématiques abordées et la façon de le faire, Mike Resnick reste supérieur à Gavin Chait). L’aspect purement science-fictif s’étant révélé assez étrange, d’ailleurs, car fortement dans un mode »Clarkien » (« toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie »).  Lire la suite

Anatèm – Tome 2 – Neal Stephenson

23

Un monument de la SF

anatèm_T2Voici donc la suite d’Anatèm tome 1. Rappelons au passage que cette division en deux volumes n’existe pas en version originale. Autant le dire tout de suite, si la première partie du diptyque inscrivait déjà le roman dans son ensemble parmi les grands livres de Science-Fiction, ce second opus le place, lui, parmi ses monuments, ses plus grands chefs-d’oeuvre, et ce sans le moindre doute. Car s’il aborde certains thèmes classiques de ce genre, il le fait d’une manière assez radicalement nouvelle, et car son point-clef, dont on ne réalise réellement la portée qu’à la fin, est tout simplement vertigineux. Malheureusement, je ne vais pas détailler à quel point ce que je viens d’aborder est d’une qualité folle, car cela me forcerait à entrer dans des explications divulgâchant une partie du contenu des tomes 1 ou 2 à ceux qui ne les ont pas encore lus. Je vais donc rester très vague sur certains points, mais du coup cette critique sera lisible par tous.  Lire la suite

Une interview : Aliette de Bodard – L’univers de Xuya

5

Il y a quelques semaines, l’ami FeydRautha a eu l’idée de réaliser une interview d’Aliette de Bodard, portant notamment sur l’univers Xuya, une science-fiction dont l’ambiance asiatique tranche radicalement avec ce qui se fait d’habitude en Space Opera. Avec la gentillesse et la classe qui le caractérisent, il nous a proposé, à Lutin du blog Albédo et à moi, d’être associés à cette initiative, vu que nous avions nous aussi apprécié cet univers. Nous avons donc mis au point tous ensemble une liste de questions à soumettre à l’autrice, qui a eu l’amabilité d’y répondre. Et comme vous le verrez, lesdites réponses sont extrêmement intéressantes, et prouvent que la place d’Aliette dans ma Sainte Trinité des autrices critiquées sur le Culte n’est pas usurpée (réponse subliminale à une des questions du concours -qui se termine vendredi à minuit, il ne vous reste plus beaucoup de temps pour participer !-).

Je vous invite donc à lire cette interview sur le blog de FeydRautha !

L'épaule d'Orion

aliette Photographie : Lou Abercombrie

Si vous passez sur ce blog de temps à autre, vous avez dû apercevoir quelques chroniques de différents textes d’Aliette de Bodard, qui s’inscrivent dans l’univers science-fictif de Xuya créé par l’auteure française. Ayant beaucoup apprécié l’originalité de cet univers à contre-courant de ce que se fait habituellement en Space Opera, genre qui montre une forte tendance à s’enfermer dans des normes et dans une esthétique aseptisée d’inspiration occidentale, j’ai eu l’envie de proposer une interview à Aliette de Bodard. Elle a accepté avec gentillesse et enthousiasme en dépit d’un planning très serré. Pour mener cette interview, j’ai voulu faire appel à la collaboration de deux figures de la blogosphère SFFF en France, qui ont eux aussi récemment exploré l’univers de Xuya et en sont ressortis charmés : Lutin, la blogueuse à sabre, dresseuse d’hyménoptères, et gardienne de l’Albedo, et Apophis, le blogueur à crochets…

Voir l’article original 1 879 mots de plus

Rejoice – Steven Erikson

12

Erikson ferait mieux de s’en tenir à la Fantasy ! 

rejoicePour ceux d’entre vous qui ont vécu dans une grotte jusqu’ici, Steven Erikson est l’auteur mondialement célèbre du Livre des martyrs, un des cycles de Fantasy les plus importants parus ces vingt dernières années. Après deux faux-départs, la traduction de cette décalogie a été reprise depuis le mois de mai par les éditions Leha, qui ont l’ambition de la mener à terme.

Cependant, Erikson a publié d’autres œuvres, que ce soit sous son pseudonyme le plus connu ou sous son vrai nom, Steve Lundin. Il s’est essayé à la Science-Fiction, notamment avec le cycle Willful Child, qui compte actuellement deux volumes. Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Rejoice, relève également de cette SF humoristique, au moins partiellement, même s’il tente de développer des thèmes d’une grande profondeur. Clairement, avec ce que propose Erikson en Fantasy et l’idée de départ, on aurait pu obtenir un grand livre, l’équivalent du meilleur de ce qu’un David Brin a pu écrire ; cependant, il semblerait qu’Erikson ait énormément de mal à retrouver, en SF, les qualités d’écriture qui le caractérisent dans son cycle Malazéen, et au final Rejoice est un ballon qui se dégonfle relativement rapidement, et un roman qui laisse une très nette impression de gâchis et d’inachevé. Clairement, vu la réception de ses livres (sur Goodreads, par exemple) de SF, l’écrivain canadien ferait mieux de s’en tenir à la Fantasy.  Lire la suite

Les étoiles sont légion – Kameron Hurley

59

Frustrant, encore une fois

etoiles_legion_hurleyJe vous ai déjà parlé de Kameron Hurley, et je vous en reparlerai en 2019, lorsque je critiquerai Mirror empire et The light brigade. Pour tout dire, je pourrais presque reprendre la conclusion de ma critique d’Elephants and corpses mot pour mot et l’appliquer à Les étoiles sont légion, titre faisant partie de la deuxième vague du lancement d’Albin Michel Imaginaire et sortant le 31 octobre 2018. Car si je devais résumer mon sentiment sur ce roman, j’emploierais le mot « frustrant ». Du worldbuilding à l’intrigue, l’auteure ne va jamais au bout de sa démarche, et, au moins pour le premier, les remerciements nous apprennent que c’est tout à fait intentionnel. Bref, je vais laisser à Kameron Hurley une dernière chance de me convaincre avec sa Fantasy et sa SF militaire,  mais clairement, si l’impression reste la même, j’irais voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Vous aurez donc compris que je ne vais pas me joindre au concert de louanges émanant des lecteurs de la VO ou de ceux, encore plus précoces que moi, de la VF.

Gilles Dumay présente ce livre comme « un space opera féministe ». Mouais. Déjà, pour moi on est plus sur du Planet Opera, si même on est sur de la SF (malgré la couverture -impeccable- très marquée par le genre signée Manchu). Parce qu’en terme d’ambiance, de décors ou de péripéties, j’ai souvent eu l’impression d’être… dans de la Fantasy. Pas sur des critères taxonomiques (encore que…) mais du fait de l’atmosphère générée et du gros manque d’explications scientifiques. Et pour ce qui est du côté féministe, je dirais que je pense ce roman certes taillé pour un lectorat féminin… mais qu’il risque cependant de le dégoûter en raison de son esthétique très particulière et du véritable viol institutionnalisé qui est un des points clefs de son worldbuilding. Bref, quel que soit l’angle d’analyse, j’en viens toujours à la même conclusion : ce roman en fait toujours trop ou pas assez, et ne trouve jamais le juste milieu, peinant ainsi à me convaincre. Enfin, au moins, voilà qui va un peu revitaliser mon cycle SF biologiqueLire la suite