Ellipses – Audrey Pleynet

Une autrice d’exception

EllipsesEn août 2018, je vous ai fait découvrir une autrice française prometteuse, Audrey Pleynet, lorsque j’ai chroniqué sa nouvelle Citoyen+. Il se trouve que ce texte est l’un des huit proposés dans un recueil, Ellipses, et que je vais vous parler aujourd’hui des sept autres qui le composent. Comme c’est mon habitude en pareil cas, je vais vous donner un résumé de chaque nouvelle avant d’indiquer mon analyse et mon ressenti à son sujet. Sur un plan bassement matériel, je commencerais par ailleurs par préciser que je trouve la couverture de ce dernier nettement plus esthétique que celle de Citoyen+.

Comme tout recueil (ou anthologie, d’ailleurs), celui-ci propose des textes de qualité inégale, mais aucun n’est mauvais, et certains sont au sommet de ce que la science-fiction est capable de proposer. Et je pèse mes mots : quand on en vient à faire des comparaisons avec des gens comme Ken Liu, Marion Zimmer Bradley ou Peter Watts, c’est qu’on tient vraiment une autrice d’exception, surtout en matière de SF française, genre où, en 2019, on a du mal à trouver de nouveaux écrivains de qualité (le Girard s’en plaint bien assez dans les éditos de Bifrost pour que la chose soit connue et reconnue de tous). Outre la qualité du texte moyen de ce recueil, on relèvera aussi avec intérêt qu’il balaye de nombreux sous-genres ou thèmes de la SF (et des lieux très divers, de mondes extrasolaires à notre bonne vieille capitale), du Planet Opera au Post-apocalyptique en passant par le Transhumanisme, tout en adoptant toujours une approche Soft-SF à dominante sociale / sociétale. En fin de compte, voilà une lecture qui, au minimum, est dans l’ensemble très recommandable, et dont certaines nouvelles (Dolores, par exemple) relèvent du must-read. Rien de moins ! Bref, ce recueil confirme sans peine ce que la seule nouvelle Citoyen+ suggérait : nous tenons là un vrai talent français en matière de SF, et il devient urgent pour l’édition Hexagonale de s’y intéresser de plus près !

Les nouvelles *

* Maybe the poet, Bruce Cockburn, 1984.

Concernant Citoyen+, je vous invite à vous référer à la critique complète qui lui a été consacrée (lien donné plus haut).

Les reines de Cyanira

Shyrel vient d’être couronnée reine de la planète Cyanira, après la mort de sa mère. Comme toutes les souveraines de ce monde, elle est supposée posséder l’Ealdas, le pouvoir de suggestion télépathique (« Ce ne sont pas ces droïdes que vous recherchez ») qui assure la paix (le monde voisin a des prétentions en terme de bases, de territoires et de conditions commerciales tout à fait déraisonnables, et une grosse armée. Si vous êtes capable de faire oublier à son ambassadeur ses demandes ou de tuer l’intégralité des équipages des vaisseaux de sa flotte d’une pensée, forcément ça calme les ambitions hégémoniques). Oui mais voilà, celui de la jeune femme est nettement plus faible que celui possédé par ses glorieuses ancêtres, et l’ambassadeur ennemi a senti le goût du sang…

Il s’agit d’un texte riche sur le plan thématique (réécriture de l’Histoire, secrets et mensonges d’État, etc) et science-fictif (à mon avis au moins partiellement inspiré par Marion Zimmer Bradley), qui montre les terribles sacrifices que doit consentir la lignée royale de cette planète, le fait que ces souverains là soient vraiment au service du peuple, et pas le contraire. Ce qui est intéressant est que, en un sens, le « handicap » de Shyrel fait d’elle une bien meilleure reine que celles à qui elle succède, car elle ne possède pas leur « baguette magique » permettant de régler les pires problèmes d’un coup. Cette nouvelle a cependant un défaut qu’on retrouvera dans certaines des autres, à savoir une relative prévisibilité. Néanmoins, il s’agit vraiment d’un bon texte.

Tu t’en souviendras ? 

Dans un monde post-apocalyptique (guerre nucléaire), la narratrice (jamais nommée) a échoué à remplir une mission confiée par un des deux seigneurs de la guerre locaux, dont les hommes la poursuivent pour exercer sa vengeance. Elle tombe sur une fillette d’environ huit ans, Vicky, et alors que c’est contre toutes ses règles de survie (« elle va me ralentir », etc), elle la prend sous son aile. Au cours des années suivantes, elle va lui enseigner tout son considérable savoir en matière de survivalisme, jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître…

En un mot : bien mais sans plus. Le texte est sympathique (et un véritable manuel de survie après la catastrophe) mais très (sans doute trop) prévisible, même si sa fin ne manque pas d’impact. La morale est que pour un des deux personnages, la survie n’est rien sans amour (ce qui m’a d’ailleurs paru bizarre vu qu’en un sens, elle privilégie la survie à l’amour, mais passons…), alors que pour l’autre, lui apprendre à survivre, c’était précisément la plus grande preuve d’amour qu’elle pouvait donner.

Les questions que l’on pose

Nous suivons les « pensées » d’un logiciel de Big Data évolué, qui répond d’abord aux questions posées par des entreprises pour du ciblage marketing de clients potentiels ou avérés, avant de voir la nature desdites questions se modifier radicalement quand l’interlocuteur change, et devient le gouvernement…

En un mot : un excellent texte, avec un cheminement qui rappelle Le Malak de Peter Watts puis une fin que je qualifierais tout simplement d’extraordinaire, et qui évoque un peu un point précis du Chiens de guerre d’Adrian Tchaikovsky. Et sur ce coup là, la fin n’est pas prévisible, bien au contraire. Comme la nouvelle suivante, Dolores, celle-ci montre les conséquences sinistres (et pas prévues par les concepteurs d’origine) de l’utilisation de certaines technologies, ici pour créer de nouvelles formes de discrimination (voire de « génocide ») et une nouvelle approche du « pré-crime » (une idée connexe même si pas identique à celle du film Minority Report), une forme inédite de peur de l’autre (par opposition à l’enrichissement mutuel). À l’heure où la collecte et l’utilisation de données personnelles, que ce soit à but commercial ou de contrôle gouvernemental, pose de plus en plus question, voilà un avertissement aussi glaçant que salutaire sur ses dérives possibles dans le cadre de technologies plus avancées que les nôtres !

Dolores

Suite au décès de sa fille, Christine a inventé une puce électronique, Dolores, que l’on peut greffer dans le cerveau et qui permet d’alléger la douleur (d’où le nom) d’une personne malade, blessée, en rééducation, etc, et d’en prendre / ressentir une partie si l’on est soi-même bien portant. Quand le gouvernement met des bâtons dans les roues du projet, l’amie et assistante de Christine, Anna, crée un volet commercial de celui-ci, proposant aux malades de payer pour voir la douleur être retirée et à ceux qui la reçoivent de toucher de l’argent. Seulement voilà, les conséquences sociétales et économiques vont être énormes, et la vision humaniste et désintéressée de Christine va se heurter de façon de plus en plus radicale à celle, capitaliste et froide, d’Anna, jusqu’à ce que…

Alors là, chers Aponautes, c’est tout simplement la grosse, grosse baffe. Même si ce n’est pas tout à fait original (on dirait un mélange entre A burden shared de Jo Walton et un point précis -ici inversé : c’est la sensation et non son absence qui sert à faire son deuil- trouvé dans Le regard de Ken Liu), c’est fait de main de maître(sse). Voilà un texte d’une intelligence absolument hors-norme, avec une très, très belle fin, profondément humaine (la capacité à dépasser la souffrance fait de nous ce que nous sommes). L’éventail des thématiques balayées est énorme pour un si petit texte, les conséquences de cette technologie sont minutieusement explorées, et le tout est toujours fait avec une grande pertinence : responsabilité du scientifique envers sa création et dangers de la privatisation de la santé, bien sûr, mais aussi minutieuse exploration des énormes répercussions sociétales et économiques, qu’elles soient nationales ou pas (quand le procédé s’exporte -ou plutôt se délocalise- dans le Tiers-monde et que là-bas, on y est payé moins pour souffrir plus, il y a en parallèle des manifestations pour que « la souffrance reste nationale » !), questionnements éthiques sur le fait qu’une entreprise opérant dans le domaine de la santé distribue de la souffrance, nouvelle façon de motiver les salariés en distribuant du plaisir en récompense, et j’en passe. Bref, en un mot comme en cent, Dolores est une nouvelle à lire absolument et qui justifie à elle seule l’achat de ce recueil. 

Je me dis même qu’un peu plus développé (en terme de taille), histoire d’atteindre une petite centaine de pages, un dérivé de ce texte ferait un formidable Une heure-lumière. Je dis ça hein, je dis rien, n’est-ce pas, messieurs Perchoc et Girard…

Icône

Paris, futur (très) proche. Arsène est un photographe (qui curieusement, utilise toujours de l’argentique) qui cherche à capter la beauté qu’il ne possède pas. Car c’est un homme qui, de son propre aveu, est très disgracieux. Il est en couple avec Rosaline, une jeune femme qui n’est pas spécialement belle, mais peu importe, car c’est sa personnalité, son énergie et l’amour qu’il ressent pour son être intérieur qui comptent. Mais voilà qu’un jour, Rosaline change, devient une bien plus jolie femme, grâce à une technologie simple, abordable et sans douleur qui permet à chacun d’avoir une partie des traits de sa star préférée. Et une chose très étrange va alors arriver à Arsène…

Voilà encore une fois un très bon texte, mais qui souffre toutefois à nouveau d’une relative prévisibilité (bien que la fin reste de bonne facture), surtout quand on a remarqué que conceptuellement parlant, il n’est pas si éloigné de Citoyen + (notamment via le twist final), voire d’un point précis de Dolores (ou à un moment donné, il y aussi une, hum, inversion). Audrey Pleynet y dénonce notre monde superficiel, la dictature du paraître au détriment de l’être (Arsène déclare : « Elle n’était pas belle avant, certes, mais elle était Rosaline. Sa Rosaline »), s’interroge sur la valeur de la beauté quand elle est artificielle, et remarque surtout les dérives qui conduisent les gens à chercher à ressembler à un modèle pour mieux appartenir à une communauté d’un nouveau genre, l’individualité étant sacrifiée sur l’autel de la tribu. Dès lors, une laideur unique ne vaut-elle pas mieux qu’une beauté si commune qu’elle en devient banale, les hommes et les femmes étant devenus si interchangeables qu’Arsène ne reconnait pas immédiatement sa compagne ou prend d’autres femmes pour elle ? En dénonçant le manque de personnalité, les effets de mode et l’uniformisation, l’autrice prêche un convaincu, vu que ce sont des travers pour lesquels j’ai un profond mépris. Bref, cette ode à la différence est sans conteste un texte à lire !

Alchimistes du rêve

Sur une planète-océan (nous ne saurons pas s’il s’agit d’un monde extrasolaire ou de la Terre, même si je pencherais personnellement pour cette dernière), Dryland (coucou Waterworld !)… enfin je veux dire Urumqi est la dernière parcelle de terre émergée, une île-cité où la place est si limitée qu’il faut construire des dizaines d’étages en hauteur, tout recycler et cultiver via des systèmes hydroponiques. Et pour trouver les matériaux de construction ou étendre l’île à la manière de Monaco, le moins que l’on puisse dire est que la méthode est originale : il y a quelques décennies, on a trouvé qu’une combinaison de drogues et des pouvoirs du cerveau humain pouvait permettre à un Rêveur de réécrire la réalité. Donc, par exemple, d’arracher des blocs de roche pesant des dizaines de tonnes aux fonds marins, de créer de l’acier, du verre, d’assembler tout ça en immeubles, etc. Seul souci, le prodigieux personnage avait tendance à rester coincé dans son rêve, Inception mon amour. Donc, on a couplé le Rêveur à un Veilleur, qui façonne le rêve et ramène son partenaire vers le monde de l’éveil le moment venu. D’habitude, le duo est formé de gens apparentés, car plus le Lien est puissant, plus les facultés du Rêveur le sont aussi. Mais Raina et Kaiden forment une exception : en rien liés par le sang, ils forment pourtant les Alchimistes du Rêve les plus efficaces de la cité. Ce qui ne va pas sans poser un problème : on soupçonne en effet au moins un des deux d’enfreindre le tabou absolu, à savoir être amoureux de l’autre, ce qui pourrait constituer un énorme danger si le rêve d’être avec l’autre se substituait à tous les autres…

J’ai un sentiment ambivalent envers ce texte : d’un côté, c’est un vrai chef-d’oeuvre de worldbuilding, puisque en très peu de pages, il installe un monde assez original, intéressant et laissant une puissante empreinte dans l’esprit du lecteur ; de plus, c’est une ode à ce qu’un de mes philosophes préférés, H. Lewis, appelait « le pouvoir de l’amour« , celui-ci étant ici littéralement capable de déplacer les « montagnes », via une prose qui n’est pourtant pas dénuée de poésie, loin de là ; enfin, cette histoire n’est pas dépourvue d’un certain sense of wonder, les immeubles se construisant un peu à la manière d’un Docteur Manhattan montant sa petite cabane sur Mars dans le film Watchmen ; mais… d’un autre côté, à part un vague aspect écologiste / développement durable, l’examen de thématiques profondes n’est pas vraiment sa priorité, et à part de belles images, il ne m’en restera finalement pas grand-chose. Je me fais d’ailleurs la réflexion que sans jamais être mauvais, les textes qui s’éloignent le plus de l’anticipation SF, de notre monde et notre époque, sont pourtant les moins intéressants, de mon point de vue, parmi tous ceux de l’autrice. Citoyen+, Dolores, Les questions que l’on pose ou Icône ont une puissance, une richesse thématique et une pertinence que Les alchimistes du rêve, et, dans une moindre mesure, Les reines de Cyanira, n’ont pas, ou en tout cas nettement moins.

Tu étais pourtant si fier de moi

Sur une Terre post-apocalyptique, une « fille » pose (sous forme de monologue) des questions à son « père » dans la base souterraine où ils sont enfermés.

Sans être mauvais, ce texte me pose un problème : en effet, sur le fond, il est quasiment identique à Tu t’en souviendras ?, et sa morale est la même (tout comme sa fin -malgré tout glaçante-), même si l’évidente thématique Frankensteinienne introduit une petite dimension supplémentaire (bien que cent fois vue). Se pose donc la question de savoir quel était l’intérêt d’écrire deux nouvelles aussi semblables (à part bien entendu l’exercice de style que constitue le mode de narration particulier choisi), et, plus encore, celui de les inclure dans le même recueil.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce recueil, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Yogo,

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24 réflexions sur “Ellipses – Audrey Pleynet

  1. Ping : Ellipses – Audrey Pleynet – L'épaule d'Orion – blog de SF

  2. Une très belle découverte pour moi aussi et grâce à toi. Il y a de la qualité dans l’écriture et les sujets qu’Audrey traite. J’ai un faible pour ses écrits « technologiques ». Elle maîtrise mieux le sujet (ou cela me parle plus !)

    A découvrir et j’espère qu’on aura le plaisir de la voir publier prochainement d’autre(s) texte(s).

    Aimé par 1 personne

  3. Ping : Ze chronique de mon recueil Ellipses par Apophis

  4. J’ajouterai qu’Audrey Pleynet est une autrice dont je suis avec assiduité les écrits depuis ta toute première chronique de Citoyen+ (tu en as été en quelque sorte le découvreur, il faut le rappeler), et que j’ai eu le loisir de lire dans différentes anthologies publiées deci-delà, et qu’à chaque fois ses nouvelles sont les plus marquantes. Hands down.

    Aimé par 1 personne

  5. Ping : Citoyen+ – Audrey Pleynet | Le culte d'Apophis

  6. Très belle découverte que votre agréable blog littéraire !
    Il est plaisant de lire vos critiques.

    J’en profite pour vous demander à tout hasard si vous auriez lu France Intacte de Tony Roger-Cerez ? Un post-apo à la française qui vient de sortir et m’intéresserait bien, une critique me déciderait !

    Bien à vous.

    J'aime

  7. C’est vite lu, et plaisant, ce qui est l’essentiel.
    C’est quand même parfois très prévisible : alors quand je rentre bien dans la nouvelle (Dolores, tu t’en souviendras ) ca n’a pas été génant, mais pour Icones ou Cyanira, ça a diminué mon appréciation.
    Et « Tu étais si fier de moi » m’a un peu déçu – mais bon, aussi parce que j’ai vite fait un parallèle avec « Journal d’un monstre », et forcément…
    (par contre, j’avais pas prévu les fins de Citoyen+ ou de Les questions que l’on pose)

    Cependant, je ne regrette pas l’expérience du tout, et je n’aurais pas regretté de payer plus que 1.50 euros.

    Aimé par 1 personne

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