Fantasy non-médiévale / d’inspiration extra-européenne / aux thématiques sociétales

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La Fantasy « du monde d’après » existe en fait depuis avant-hier !

ApophisCes derniers jours, nous sommes un certain nombre de blogueurs et plus généralement de lecteurs réguliers de Fantasy à nous être interrogés sur un billet signé André-François Ruaud, paru sur le blog des Moutons électriques, et que vous pouvez lire ici. De la façon dont ce texte a été rédigé, il est difficile de ne pas se faire la réflexion que son auteur semble non seulement oublier certaines des parutions de sa propre maison (ce que certains intervenants n’ont d’ailleurs pas manqué de faire remarquer aux Moutons sur Twitter, en commentaires de l’article et probablement sur d’autres plates-formes), méconnaître ce que d’autres éditeurs français ont publié ces dernières années en matière de Fantasy post-médiévale et progressiste, et plus généralement n’avoir qu’une idée très floue de ce qui se fait chez les Anglo-Saxons depuis une bonne quinzaine d’années. Monsieur Ruaud n’est cependant que la partie émergée d’une immense partie du lectorat français, persuadée que le genre est resté bloqué au stade médiéval-« fantastique » inspiré par l’Europe et aux préoccupations / aux sociétés féodales, alors que ce n’est plus le cas depuis au moins quinze ans (et souvent plus longtemps).

M’étant moi-même, dans mon essai ou les articles sur lesquels il est basé (dont les plus anciens datent de… 2016), longuement penché sur les pistes de renouvellement de la Fantasy, et proposant depuis des années sur ce blog des critiques de romans de Fantasy d’inspiration extra-européenne, à un stade de développement non-médiéval (le plus souvent post-médiéval) et développant des thématiques sociétales et progressistes avec force, émotion et intelligence, je crois ne pas être trop mal placé pour vous proposer un rapide état des lieux en ces matières.

Étant donné qu’il était, de longue date, dans mes intentions de vous proposer un Guide de lecture complet sur la Fantasy d’inspiration extra-européenne (avec ce niveau de détail) et un autre sur la Fantasy non-médiévale, le présent article se veut succinct et ne donner que quelques exemples ciblés pour démontrer son propos. Les articles détaillés viendront plus tard (en fin d’année pour la Fantasy extra-européenne, par exemple). Lire la suite

Shorefall – Robert Jackson Bennett

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Matrix Reloaded

shorefall_bennettShorefall est le deuxième tome de la Founder’s trilogy, après Foundryside, qui, en raison de la crise du Coronavirus et de la procrastination de l’auteur, ne débarquera pas en français chez AMI avant le printemps 2021. Le tome 1 avait été une énorme mandale de Golgoth pour moi, car ce roman proposait à la fois un des meilleurs systèmes de magie de l’histoire du genre (notamment en raison de son élégance : un postulat de départ très simple à comprendre entraîne toute une cascade de développements fascinants) et peut-être surtout une application des codes du Cyberpunk (si, si) à une pure Fantasy. Inutile, donc, de dire que j’étais à la fois curieux, impatient mais aussi quelque peu anxieux à l’idée de m’attaquer à la suite, car cette année, j’ai eu des fortunes très diverses en matière de tomes 2. L’expérience de lecture a, de fait, été très contrastée : l’ouverture (les huit premiers %, en gros) est tout à fait conforme à l’esprit du premier, puis, pendant 45%, on tombe, à mon avis, dans certains clichés de la Fantasy, avant qu’une série de révélations à 53% ne fasse monter l’intérêt qui, dès lors, ne descendra quasiment plus jamais, jusqu’à une fin à la fois bluffante, apocalyptique et donnant une furieuse envie de lire la suite (mais avec Procrastinator, là, ça risque de prendre un moment).

Je dirais donc que même si cette suite n’est pas dépourvue de défauts (une première moitié assez décevante, une histoire d’amour qui ne s’imposait pas, un ton parfois assez mal adapté, des longueurs, des dialogues faibles), elle a cependant le très gros avantage de pousser encore plus loin l’exploitation de codes typiques de certains sous-genres de la SF dans une pure Fantasy, puisque cette fois, le Cyberpunk n’est pas le seul concerné… On remarquera également qu’avec ce roman, la Fantasy Temporelle en cours d’émergence (nous en reparlerons) reçoit un ajout de poids. Si vous avez aimé Foundryside, vous aimerez très probablement sa suite, même si c’est peut-être pour d’autres raisons, car l’aspect roman de casse / d’aventures du premier s’estompe un peu et que l’ambiance devient beaucoup, beaucoup plus noire. Lire la suite

Crowfall – Ed McDonald

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Un grand final ! 

CrowfallCrowfall est le troisième tome du cycle Blackwing, les deux premiers ayant été traduits en français sous les titres La marque du corbeau et Le cri du corbeau. Rappelons qu’Ed McDonald a conçu la saga comme une trilogie mais n’a pas non plus exclu d’écrire d’autres romans situés dans le même univers, mais mettant cette fois en jeu un autre héros (de fait, la fin pourrait tout à fait aller dans ce sens).

Ne faisons pas durer le suspense, ce tome 3 est une fin tout à fait digne pour ce cycle, sans doute un des plus originaux et intéressants parus en Fantasy ces dernières années du fait de son univers absolument unique. Outre le fait qu’il boucle tous les arcs narratifs, il répond aussi à certaines questions qui se posaient (même inconsciemment) depuis le tome 1, densifiant encore plus un contexte déjà très fouillé. Il a aussi le mérite de montrer qu’on peut faire, comme l’a déclaré Mark Lawrence, du « Grimdark avec du cœur », puisque si ce roman peut être, tout le long, très noir, sa conclusion est, en revanche, magnifique. Bref, si vous avez apprécié les deux livres précédents, il n’y a a aucune raison pour que vous n’aimiez pas celui-là. En tout cas, j’ai hâte de voir ce que McDonald va proposer dans le futur, que sa production soit liée à cet univers ou pas (ce qui, quelque part, serait encore plus intéressant). Lire la suite

The rage of dragons – Evan Winter

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Et j’aurai ma vengeance ! *

rage_of_dragons(* Gladiator)

The rage of dragons est le premier roman d’Evan Winter, auteur né en Angleterre de parents sud-américains et élevé en Afrique près du territoire de ses ancêtres Xhosa. C’est le tome inaugural d’un cycle, The Burning, qui en comptera quatre. Initialement auto-publié, ce livre est depuis peu édité par Orbit sous forme électronique, les versions physiques arrivant cet été. Il est présenté par l’éditeur comme un mélange entre Game of thrones et Gladiator (on peut d’ailleurs remarquer que la -très réussie- couverture de la version auto-éditée laissait peu de doutes sur la première de ces influences, tant elle a l’air de sortir tout droit de la série télévisée tirée des livres de G.R.R. Martin). L’illustration version Orbit, si elle est moins « percutante », a pour moi deux grosses qualités : premièrement, celle de plus insister sur l’influence africaine omniprésente dans le livre, et deuxièmement, démarquer un peu celui-ci de GoT, la série étant beaucoup moins en odeur de sainteté ces derniers temps et surtout son influence étant, à mon avis, plutôt modeste par rapport à celle de la culture Xhosa ou même de Gladiator.

Avec des références aussi prestigieuses que la meilleure série de Fantasy de l’Histoire et un film à succès signé Ridley Scott, on peut légitimement s’interroger sur l’originalité de la chose, et se demander, de plus, si l’auteur arrivera à un niveau de qualité justifiant pareilles comparaisons. Et on se pose encore plus de questions quand on commence à un peu avancer dans le livre, et qu’on analyse certains des tropes ou mécanismes utilisés, qui paraissent initialement beaucoup trop classiques (récit initiatique, vengeance). On commence donc à craindre un roman ennuyeux et stéréotypé, même si le cadre pseudo-africain dans un monde secondaire n’est pas très fréquent en Fantasy. Seulement voilà, on se rend rapidement compte que l’auteur n’introduit certains clichés que pour mieux les subvertir, et que surtout, il possède une écriture d’une redoutable efficacité, combinant des scènes épiques très cinématographiques, d’autres plus intimes d’une rare puissance dramatique et émotionnelle, et une faculté à prendre son lecteur aux tripes d’une force peu commune. Donc certes, comme du John Gwynne, voire du Peter A. Flannery (mais dans le registre de la Sword & Sorcery plutôt que de la High Fantasy), c’est classique sur certains plans (mais pas du tout sur d’autres, le plus visible étant le worldbuilding), mais ce qui compte, c’est qu’une fois ce livre commencé, et surtout un certain événement passé, vous ne pourrez plus le lâcher ! La référence de la fantasy africaine, Imaro de Charles Saunders, a donc un nouveau et redoutable concurrent.  Lire la suite

Time’s children – D.B. Jackson

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Un mélange d’éléments très classiques et d’autres plus novateurs, pour un résultat assez unique

time_s_children_jacksonD.B. Jackson est le pseudonyme de David B. Coe, écrivain américain de Fantasy (jusqu’ici principalement épique, urbaine et Historique -voire Historique / Urbaine, à la Marie Brennan-) auteur d’une vingtaine de romans (traduits dans une douzaine de langues, excusez du peu !), dont certains publiés chez Tor (un gage de qualité, à mon sens). Sa nouvelle trilogie, The Islevale Cycle, explore des territoires à la fois nouveaux pour lui et probablement pour une grosse partie de ses lecteurs (nous allons en reparler). Le tome 1, Time’s Children, est sorti en début de mois, le second, Time’s Demon, est prévu pour mai 2019, tandis que le travail sur le troisième, Time’s Assassin, a déjà commencé.

Mais laissez-moi vous résumer ce roman inaugural : un jeune homme doit voyager dans le temps parce que la nation qu’il sert est en train de perdre une guerre sur deux fronts. En remontant quatorze années en arrière, il doit apaiser certaines tensions et faire en sorte que le conflit n’éclate jamais. Malheureusement, sa mission échoue, et l’Histoire est réécrite, générant une uchronie dystopique du monde tel qu’il le connaissait. Coincé dans le passé parce que l’appareil qui lui permet de voyager dans le temps a été endommagé, il se retrouve, en plus, avec une compagne de voyage bien encombrante sur les bras. Vous êtes probablement en train de vous dire : « Mouais, du Time Opera classique, rien de nouveau sous le soleil ! ». Sauf que, cher lecteur, tu es parti sur une hypothèse erronée, car il ne s’agit pas de SF… mais de Fantasy !  Lire la suite

Le seigneur des Isles – David Drake

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Le seigneur des somnifères

seigneur_islesDavid Drake (né en 1945) est un ancien avocat également diplômé en histoire. Sans doute marqué par ses deux années de service au Vietnam (et au Cambodge) durant la guerre du même nom, il est devenu un auteur de premier plan en matière de SF militaire, avec sa série Hammer’s Slammers ou un cycle plus récent, Republic of Cinnabar Navy, inspiré par les romans consacrés à Jack Aubrey (donc par le même genre de contexte Napoléonien, anglais et naval qui a donné naissance à  Honor Harrington -qui est, elle, inspirée par Horatio Hornblower-). En plus de son propre travail, il lui est également souvent arrivé de fournir à d’autres auteurs la trame générale de leur histoire, ces derniers se chargeant de « combler les blancs ». Le moins que l’on puisse dire est que ces collaborations impliquent des noms connus des aficionados de SFFF, comme Karl Edward Wagner, S.M. Stirling ou Eric Flint.

Le  roman que je vous présente aujourd’hui est de la fantasy et pas de la SF militaire : paru en 1997, c’est le premier du cycle du même nom, qui compte 9 volumes en VO (l’auteur lui a donné une conclusion en 2008), 6 pour un premier sous-cycle et 3 pour un second (La couronne des Isles). Bragelonne a traduit les trois premiers avant (selon toute probabilité) d’abandonner la série (la dernière parution française remonte à… six ans). Et franchement, je ne peux pas jeter la pierre à l’éditeur, car ce premier tome est particulièrement médiocre, et ce sur tous les plans. Je me demande même comment il a pu aller jusqu’à trois volumes, pour être totalement franc. Lire la suite

Qushmarrah : Le prix de la liberté – Glen Cook

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Carthago delenda est

QushmarrahQushmarrah fait partie des livres de Fantasy écrits par Glen Cook qui ne se rattachent pas au meta-cycle de la Compagnie Noire (et il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense en général). Il s’agit de Fantasy historique à la Guy Gavriel Kay (mais en plus noir et avec plus de magie que dans certains des romans de cet auteur), c’est-à-dire qui se passe dans un monde imaginaire mais qui est tellement inspiré par une période / zone géographique appartenant à notre monde réel qu’il en constitue une allégorie. Seuls les noms changent (plus, évidemment, la présence d’éléments surnaturels), mais derrière les « pseudonymes », on reconnaît parfaitement les véritables acteurs du jeu. Et dans le cas de ce roman, ce sont Rome (ici Hérod) et Carthage (ici Qushmarrah). C’est donc à une transposition Fantasy des guerres puniques que nous avons affaire. Je n’arrive d’ailleurs pas très bien à comprendre pourquoi la quatrième de couverture semble prétendre le contraire, c’est limpide à la lecture du roman (regardez p 220 ou le second épilogue…).  Lire la suite