The rage of dragons – Evan Winter

Et j’aurai ma vengeance ! *

rage_of_dragons(* Gladiator)

The rage of dragons est le premier roman d’Evan Winter, auteur né en Angleterre de parents sud-américains et élevé en Afrique près du territoire de ses ancêtres Xhosa. C’est le tome inaugural d’un cycle, The Burning, qui en comptera quatre. Initialement auto-publié, ce livre est depuis peu édité par Orbit sous forme électronique, les versions physiques arrivant cet été. Il est présenté par l’éditeur comme un mélange entre Game of thrones et Gladiator (on peut d’ailleurs remarquer que la -très réussie- couverture de la version auto-éditée laissait peu de doutes sur la première de ces influences, tant elle a l’air de sortir tout droit de la série télévisée tirée des livres de G.R.R. Martin). L’illustration version Orbit, si elle est moins « percutante », a pour moi deux grosses qualités : premièrement, celle de plus insister sur l’influence africaine omniprésente dans le livre, et deuxièmement, démarquer un peu celui-ci de GoT, la série étant beaucoup moins en odeur de sainteté ces derniers temps et surtout son influence étant, à mon avis, plutôt modeste par rapport à celle de la culture Xhosa ou même de Gladiator.

Avec des références aussi prestigieuses que la meilleure série de Fantasy de l’Histoire et un film à succès signé Ridley Scott, on peut légitimement s’interroger sur l’originalité de la chose, et se demander, de plus, si l’auteur arrivera à un niveau de qualité justifiant pareilles comparaisons. Et on se pose encore plus de questions quand on commence à un peu avancer dans le livre, et qu’on analyse certains des tropes ou mécanismes utilisés, qui paraissent initialement beaucoup trop classiques (récit initiatique, vengeance). On commence donc à craindre un roman ennuyeux et stéréotypé, même si le cadre pseudo-africain dans un monde secondaire n’est pas très fréquent en Fantasy. Seulement voilà, on se rend rapidement compte que l’auteur n’introduit certains clichés que pour mieux les subvertir, et que surtout, il possède une écriture d’une redoutable efficacité, combinant des scènes épiques très cinématographiques, d’autres plus intimes d’une rare puissance dramatique et émotionnelle, et une faculté à prendre son lecteur aux tripes d’une force peu commune. Donc certes, comme du John Gwynne, voire du Peter A. Flannery (mais dans le registre de la Sword & Sorcery plutôt que de la High Fantasy), c’est classique sur certains plans (mais pas du tout sur d’autres, le plus visible étant le worldbuilding), mais ce qui compte, c’est qu’une fois ce livre commencé, et surtout un certain événement passé, vous ne pourrez plus le lâcher ! La référence de la fantasy africaine, Imaro de Charles Saunders, a donc un nouveau et redoutable concurrent. 

Prologue, structure, worldbuilding (1/2), magicbuilding *

* Scatterlings of Africa, Johnny Clegg & Savuka, 1987.

Ce roman s’ouvre sur un long prologue, qui sera suivi par de très grands chapitres, eux-mêmes divisés en sous-chapitres de taille plus conventionnelle (le point de vue est à l’écrasante majorité celui de Tau, le héros, même si quelques sous-chapitres sont vus de celui d’autres personnes -Jayyed, Tsiora, Kellan, etc ; et c’est toujours très intéressant, surtout quand cela concerne des duels les opposant au dit protagoniste-). Commençant in media res, il nous plonge sans préambule au sein d’une furieuse bataille : nous faisons connaissance avec les Omehi, un peuple (inspiré par les Xhosa) qui a fui un pays appelé Osonte (vous ne saurez pas pourquoi, du moins pas dans ce premier tome) et dont les 2500 navires ont accosté une péninsule qui forme une sorte de forteresse naturelle en Xidda. Le souci étant que les tribus indigènes (dont nous apprendrons plus tard dans le cours du récit qu’elles portent le nom collectif d’Hedeni) opposent une résistance si farouche qu’elles menacent de submerger le camp établi sur la plage. Et que toute fuite est impossible, vu que nombre de bateaux ont été démantelés après l’arrivée sur ces terres.

Les Omehi ne sont cependant pas n’importe quel peuple : ce sont les Élus de la Déesse, Ananthi, et les meilleurs guerriers du monde. Dotés d’un armement en bronze supérieur à celui des sauvages (vous remarquerez au passage que la Fantasy de l’âge du bronze est en train de faire un retour fracassant dans le genre, aussi bien chez les anglo-saxons que chez nous, même si depuis l’âge d’or, elle n’avait pas tout à fait disparu, la preuve : c’est juste que dans celle à monde secondaire, c’est devenu plus rare), menés par le Champion Tsiory, un chef d’exception, et appuyés par la sorcellerie de leurs Douées (voir plus loin), ils devraient théoriquement pouvoir se tailler un empire à coups d’épée dans ces terres barbares. Seulement voilà, les tribus locales ont elles aussi leurs propres pouvoirs (toutes les ethnies du monde de la Déesse ont des dons différents), et surtout, elles sont dix fois plus nombreuses que les Omehi, ce qui compense largement des tactiques inférieures et de simples armes en os. Lorsque la situation devient désespérée, la reine décide d’utiliser l’arme ultime : les dragons. Mais les appeler nécessite de payer un terrible prix ! (dont on ne découvrira la nature exacte que bien plus loin dans le roman).

rage_of_dragons_alt_coverLa magie est absolument fascinante : seules certaines femmes peuvent la manier (gagnant alors le titre de Douée et un statut égal à celui des plus grands nobles), et elle se manifeste de différentes façons, certaines développées par l’auteur en détails dès le début, d’autres juste évoquées au passage et expliquées dans le dernier tiers du roman. Les deux plus mises en avant sont la faculté de conférer à certains guerriers (ce sont les Ingonyama) une taille, une résistance, une endurance et une force surhumaines, et peut-être surtout l’Enervation, la faculté de projeter brièvement l’âme d’un combattant dans l’autre-monde, l’Isihogo (dont la nature réelle est très… spéciale), le laissant complètement terrifié et hors d’état de nuire sur le champ de bataille, où il pourra facilement être achevé. Il y a beaucoup de bonnes idées, dont la façon de s’alimenter en énergie pour utiliser ses pouvoirs (et les dangers / limitations associées, qui ne sortent pas de nulle part mais ont une explication logique) ou l’origine du feu des dragons.

Ce prologue est vraiment époustouflant : on y retrouve déjà la violence de l’ouverture de Gladiator, même si ce n’est pas le côté du film qui sera le plus exploité (vous allez rapidement comprendre pourquoi), et on a aussi l’impression de revoir un mélange de la scène de bataille sur la plage de Troie avec les scènes impliquant les dragons dans les saisons les plus tardives de GoT. Bref, au niveau épique et militaire, c’est du lourd. Et j’ajoute que ce qui nous est expliqué sur la magie (et qui a, à mon sens, quelques ressemblances avec une partie de celle de Brian McClellan) donne carrément envie d’en savoir plus.

worldbuilding (2/2), thématiques *

* The battle, BO Gladiator, 2000. Toute l’ambiance du bouquin est résumée dans cette musique !

Tournons une page, changeons de partie, et nous voilà près de deux siècles après cette bataille fatidique. Les Omehi se sont taillés un empire dans la péninsule de Xidda, qui forme une forteresse naturelle. Cependant, ils sont toujours assaillis par les Hedeni, bien plus nombreux qu’eux, qu’ils arrivent à contenir (difficilement) parce que ces derniers ne peuvent mener le gros de leurs attaques que par un étroit passage terrestre, où on peut monter une défense efficace. Mais il arrive que les sauvages bravent les eaux meurtrières de Xidda sur leurs embarcations primitives pour monter des raids dans le sud. L’auteur explique d’ailleurs que les Omehi sont coincés dans la péninsule, ne pouvant retourner en Osonte ou aller ailleurs car depuis la bataille du prologue, un phénomène appelé le Roar rend l’océan infranchissable ou en tout cas trop dangereux pour une flotte massive. Sans compter le fait que le bois local est de piètre qualité, ce qui fait que la construction de navires pose problème. Tout cela étant bien sûr mis en place par Winter pour exploiter la thématique de la guerre de position qui se prolonge… pendant des siècles.

Si la culture Omehi était apparemment déjà militariste en Osonte, ce n’est absolument rien à côté de ce qu’elle est devenue en Xidda : la société tout entière est tournée vers la formation de nouveaux soldats et de Douées, menant une guerre sans fin afin de repousser les sauvages. On remarquera d’ailleurs avec intérêt (mais nous en reparlerons plus loin) qu’il s’agit d’une inversion de ce qu’ont connu les vrais Xhosa avec les colons blancs : ici, ce sont leurs équivalents dans ce monde imaginaire qui sont les colonisateurs !

La société de la péninsule est rigidement divisée en différentes castes, réputées établies par la Déesse pour amener l’ordre parmi les Élus. J’ai cru au début qu’il s’agissait d’une propagande politico-religieuse professée par le pouvoir en place, mais il se trouve qu’il y a des différences qui pourraient être de nature magique entre castes : les Nobles sont systématiquement plus grands, forts et rapides que les Commons. Il faut y voir, je pense, une allégorie de la dualité Übermensch / Untermensch chez les Nazis, car dans ce monde, la noblesse, à quelques rarissimes exceptions près, est largement aussi « sympathique ». De plus, outre la thématique colonialiste, la prise de contrôle de la péninsule peut aussi être analysée selon le prisme du Lebensraum : après tout, il s’agit dans un premier temps de survivre après la fuite d’Osonte, puis de favoriser la croissance du territoire Omehi et la survie de sa culture. Et bien sûr, l’Hedeni n’est qu’un sauvage bon à être massacré, le fait qu’il soit spolié de ses terres n’ayant aucune importance.

Notez que vu qu’on ne se reproduit qu’entre Nobles, et que ceux-ci sont beaucoup mieux nourris, qualitativement (ils sont les seuls à manger régulièrement de la viande) et quantitativement (la nourriture des castes inférieures est rationnée), ces différences physiques pourraient tout aussi bien être dues à une forme d’eugénisme ou tout simplement à des différences de régime alimentaire ayant des conséquences sur la croissance, la masse musculaire, l’énergie disponible pour alimenter des réflexes plus rapides, etc. Conséquence intéressante, nous sommes face à une Oligarchie au sens strict : non seulement la société est dirigée par l’aristocratie, mais de fait, elle est dirigée par les plus « gros », les mieux nourris. La fiction selon laquelle seul le mérite au combat différencie les soldats est caduque tout simplement dès qu’on prend en compte le fait que les dés sont pipés depuis le départ. Et de toute façon, les exercices d’entraînement opposant Nobles et Lessers n’ont pour but que de rappeler aux seconds la supériorité, y compris physique, des premiers, qui n’ont, par ailleurs, aucun respect pour la vie d’un Lesser, qui pour eux ne vaut rien. Il faut toutefois remarquer que pour la Reine des Omehi et le Conseil des Gardiens (la plus haute instance militaire), l’élite des Nobles elle-même, les Ingonyama, n’est qu’une « arme vivante » de plus, au même titre que les Douées ou les dragons.

On naît dans l’une de ces castes, déterminée par celle de la mère uniquement, et on ne peut en bouger, sauf si on fait partie des une femme sur dix mille qui sont Douées, auquel cas on a un rang qui n’est dépassé que par les Nobles Royaux. Pour un homme, on peut aussi s’élever (c’est du moins la théorie, comme on l’a vu, même si dans de rares cas, comme celui de Jayyed, elle se vérifie pour de bon) en étant testé digne d’intégrer l’armée régulière (les Ihashe si on est un Lesser / Common -le peuple, quoi !-, les Indlovu si on est Noble). Sinon, on est aussi astreint à servir (6 ans obligatoires), mais comme garde au mieux, chair à canon au pire, au sein des Ihagu (qui ne bénéficient pas du statut militaire, et des avantages ou droits qu’il apporte). Et si on ne réussit pas les tests des troupes régulières et qu’on refuse d’entrer chez les Ihagu, on devient un Drudge (esclave). Au passage, l’importance des rites de passage, omniprésents, est typique de la culture Xhosa réelle. Notez que même au sein d’une caste, il y a des sous-groupes : Petty – Greater – Royal Nobles, Low et High Commons, ou encore Commons, Harversters et Governors, etc.

Cette société est très intéressante, car elle exploite un cadre plutôt original en Fantasy (d’inspiration africaine, mais dans un monde secondaire, alors que d’habitude, quand on parle d’Afrique et de littératures de l’imaginaire -Fantasy, SF ou Uchronie, le plus souvent-, c’est surtout par rapport au continent de notre bonne vieille Terre), et ce de façon poussée : l’auteur utilise d’ailleurs un vocabulaire spécifique (j’en ai évoqué une partie dans les lignes précédentes) qui n’est pas facile à assimiler au début (mais on s’y fait assez rapidement). De plus, c’est à une dystopie de Fantasy à laquelle nous avons affaire : une civilisation hyper-militariste (1 homme / 6 est soldat), dotée d’un rigide système de caste, rationnant la nourriture des castes inférieures (qui, par exemple, ne mangent presque jamais de viande, réservée aux nobles), où on ne peut faire d’enfant avec qui l’on veut, où l’objecteur de conscience n’a pas voix au chapitre, fasciste ou quasiment, farouchement mono-culturelle / mono-ethnique / monothéiste, refusant tout brassage de cultures ou de sang, et coincée dans une guerre éternelle.

Les thématiques explorées sont donc également riches : militarisme, colonialisme, inégalités dans un système de castes, écologie (vague et sur la fin), absurdité de la guerre de positions, mais aussi devenir potentiel d’une société dont la seule façon de se sortir du cercle infernal où elle est empêtrée depuis deux siècles est de modifier sa nature profonde. En effet, la victoire étant impossible, vu la disparité d’effectifs, le seul espoir d’avenir est de faire la paix. Mais dans une civilisation bâtie autour des notions d’armée, de défense et de survivalisme, comment gérer ladite paix ? Comment un empire monothéiste, insistant sur la pureté de ses lignées de Nobles, de souverains et de Douées, peut-il cohabiter pacifiquement avec une confédération de peuples polythéistes, avec l’inévitable brassage des sangs et des cultures qui s’ensuivra ? (l’auteur mentionne explicitement le fait que les Omehi ont été choqués quand ils ont découvert que les Hedeni mélangeaient leurs lignées, et que même Tau, qui est -au moins initialement- pacifiste, a du mal à comprendre ou accepter même la simple hypothèse d’une paix possible, et voit le brassage des gènes et le multiculturalisme comme une annihilation et pas comme une assimilation). Comment une société bâtie sur la prééminence des Nobles, sur un système de castes, peut-elle cohabiter avec une culture qui en est dépourvue ? Vastes et intéressantes questions que voilà ! Ce livre est donc un monument de la Fantasy militaire et guerrière, mais ce n’est pas pour autant un livre bourrin, très loin de là, même.

On remarquera aussi que la relation paternelle est un moteur essentiel de l’intrigue, et pas seulement pour Tau, le héros, mais aussi pour un des antagonistes. Même chose pour la vengeance, même si un de ses aspects (qui veut se venger de quoi) mettra très longtemps à se décanter.

Base de l’intrigue, protagoniste et antagonistes, style *

* Vengeance is mine, Iced Earth, 1996.

Après le prologue, donc, nous faisons la connaissance de Tau Tafari, High Common vivant dans une région montagneuse du sud de la péninsule. C’est un adolescent dont le père est un guerrier respecté, et qui est ami avec le second fils du seigneur local, un garçon qui, pour un Noble, est plus que correct. Tau a aussi une amoureuse, la belle Zuri. Lorsque les Hedeni lancent un raid assez inhabituel (du fait des effectifs mis en jeu et de la manière de procéder), il est plongé dans son premier combat, et réalise qu’il ne veut pas tuer (ce qui, au passage, est plutôt cocasse, quand j’y repense, une fois le livre achevé, au vu de la suite). Il conçoit donc un plan pour échapper au service militaire (oui, c’est possible, mais le prix à payer est lourd). Malheureusement pour lui, une cascade d’événements, tous liés à des Nobles, va littéralement détruire sa petite vie. Et là, chez l’objecteur de conscience, un changement radical va s’opérer : s’il se venge rapidement et sans conséquences du premier des nobles impliqués dans la tragédie qui l’a frappé, les trois autres sont d’un tout autre calibre. Deux guerriers d’élite et un membre du Conseil des Gardiens, la plus haute autorité militaire de la péninsule. Sa soif de revanche est certes intense, mais il sait qu’il n’a aucune chance contre ces gens-là, et que les attaquer dans l’état actuel ne mènerait qu’à sa mort et celle de ses proches.

Sa psychologie se retourne littéralement comme un gant : à partir de ce moment, il n’a plus qu’une idée, à savoir intégrer les initiés Ihashe, passer trois ans à être formé au combat, et devenir le plus grand guerrier de l’histoire des Omehi. Et sa volonté est telle qu’il va dépasser tous les obstacles sur sa route. Car ce qui est très intéressant, c’est que contrairement à un livre d’Heroic Fantasy / Sword & Sorcery ou de High Fantasy, Tau n’est ni un élu prédestiné, ni un combattant-né à la Conan, qui se révèle immédiatement doué pour le métier des armes (pas de transformation « miraculeuse » gringalet souffreteux vers combattant surpuissant ici, comme chez Peter Flannery par exemple). Ce n’est pas non plus un colosse à la puissance physique impressionnante ou à l’endurance de bœuf. Tau n’a, initialement, aucun talent particulier pour le combat, et est plutôt petit même pour un Lesser. Non, si vous voulez un vrai héros d’Heroic Fantasy typique, c’est plutôt du côté de Kellan, un des trois antagonistes, qu’il faut chercher.

Vous allez me dire, dans ce cas là, « comment Tau fait-il pour parvenir à ses fins, alors ? ». Eh bien il s’entraîne, plus intensément, plus souvent que les autres. Plus un petit coup de pouce du destin (qu’on voit arriver de loin) qui fait qu’il développe sans chercher consciemment à la faire (au début, du moins) une technique de combat inédite. Et bien entendu le fait qu’il est pris sous son aile par une ancienne gloire de l’armée, qui développe des méthodes d’entraînement plus proches des conditions réelles de combat (des comme ça, je connais une paire d’armées qui en auraient besoin, à commencer par la notre). Et surtout, c’est dû à une détermination sans faille, alimentée par sa soif de revanche : l’auteur dit explicitement que l’accomplissement de sa vengeance lui importe plus que la vie, lui est plus nécessaire que l’air qu’il respire.

À ce stade, vous devez tout de même vous dire que tout cela est bien classique, au niveau des mécanismes sous-jacents, ne serait-ce que la vengeance, moteur archi-classique en Fantasy. De même, vu que l’histoire d’amour entre Tau et Zuri va jouer un certain rôle dans un roman à la base ultra-guerrier, vous allez vous demander ce que cela vient faire là dedans, si nous ne sommes pas sur une faute de goût ou une volonté de ratisser large. Eh bien pas du tout : d’abord, cette amourette va jouer un rôle capital pour catalyser une phase critique de l’intrigue. Ensuite, elle offre au lecteur une respiration bienvenue dans un océan d’entraînements militaires et de combats d’une violence impressionnante. Enfin, elle ré-humanise un Tau dont la volonté de se venger est littéralement sans limite (pour vous en convaincre, une citation de la fin, décrivant la torture finale qu’il veut infliger à un des antagonistes après l’avoir battu comme plâtre au combat, et que je vais pudiquement éviter de traduire : il veut « force the point of his blade up the slit of the man’s penis »). Et cela va aller inimaginablement loin : comme la quatrième de couverture le mentionne de façon sibylline, « He’ll become the greatest swordsman to ever live, a man willing to die a hundred thousand times for the chance to kill the three who betrayed him » (« Il deviendra le plus grand épéiste de tous les temps, un homme prêt à mourir une centaine de milliers de fois pour avoir une chance de tuer le trio qui l’a trahi »). « Kwaaaah ? », vous interrogez-vous, « mais si il meurt, comment peut-il se venger ? ». Eh bien il le peut ! Vous verrez ça quand vous lirez ce roman, mais disons que c’est lié à un trope qu’on ne croise d’habitude pas en Fantasy mais dans un autre domaine des littératures de genre.

Car Evan Winter n’installe certains stéréotypes que pour mieux les détourner, que pour mieux vous surprendre. Quand Tau, devenu une quasi-légende, va croiser le plus « faible » de ses ennemis, il va s’apercevoir que les efforts qu’il a consentis ne sont rien, et que son calvaire ne fait que commencer. L’auteur ne va vous installer dans une certitude que pour la démolir méthodiquement et de façon fort habile. Bref, ce livre a l’air très (trop ?) classique au premier coup d’œil, mais il l’est beaucoup moins au fur et à mesure que l’on avance. Et de toute façon, même s’il n’y avait pas de twists, le style de l’auteur vous happerait tout de même, car il est à la fois extrêmement immersif et prenant, et capable de créer des scènes d’une intensité proprement hors-norme, digne des meilleurs blockbusters hollywoodiens. Les punchlines « à la Gladiator » sont d’ailleurs très présentes, et franchement jouissives pour qui a aimé ce film (qui, d’ailleurs, utilisait la même recette, un mélange de violence guerrière et d’émotion). D’ailleurs, les cercles d’entraînement puis les environnements artificiels où les unités d’initiés s’opposent (conçus pour reproduire les conditions de combat urbain, celles du goulot d’étranglement où la lutte contre les Hedeni a lieu, etc) pour obtenir leur diplôme ne sont pas autre chose, quelque part, que… des arènes, reproduisant ainsi en quelque sorte la succession de scènes dans le Colisée dans le film. Notez qu’à part les dragons (et leur utilisation militaire) et le Cull (sur lequel l’auteur reste extrêmement évasif, ce qui fait que j’ai bien peu à vous raconter à son sujet), l’influence de GoT est moins nette. À part le fait que Tau est aussi obsédé par le trio dont il veut se venger qu’Arya Stark par la liste des personnages qu’elle veut tuer. Il y a même une scène où il prononce leurs noms à voix haute, comme elle. Enfin, mais c’est probablement très personnel, j’ai vu dans l’utilisation de certains mutilés de guerre pour encadrer les Initiés un clin d’œil à Starship Troopers (qui va d’ailleurs être bientôt réédité).

Les personnages les plus mis en avant (Tau et Kellan Okar) sont extrêmement intéressants : le premier, qui est supposé être le « gentil », est en fait plus antihéros que héros. Si son but est compréhensible (la vengeance) à défaut d’être à proprement parler noble, ses méthodes sont en revanche contestables, impitoyables, d’une brutalité et d’une cruauté extrêmes. Il est d’ailleurs fascinant d’analyser les scènes où il est vu par les femmes, y compris Zuri, qui en ont (au moins transitoirement) une peur instinctive. À l’inverse, Kellan, qui est supposé être un des trois membres du trio de « méchants », fait preuve d’un sens de l’honneur et de la retenue (quand il aurait dû tuer sur les ordres d’un supérieur, il s’est contenté de mutiler, sauvant ainsi le malheureux) qu’on attendrait plus chez le héros d’un livre que chez un de ses antagonistes. Au passage, c’est la même chose au niveau des civilisations : du point de vue des Hedeni, ce sont les Omehi les méchants. Bref, nous voilà en plein dans les codes des formes les moins manichéennes de Fantasy (je précise que pour moi, taxonomiquement parlant, nous sommes plus sur une Sword & Sorcery à vernis Grimdark que sur de la Dark Fantasy à proprement parler), puisque le protagoniste peut largement être décrit comme un antihéros, tandis qu’un des antagonistes est plus héroïque que lui (c’est largement visible à la fin, où Tau est plus préoccupé par sa vengeance que par le fait de sauver un autre personnage, alors qu’au contraire, un des antagonistes se conduit exactement comme il le faut).

Alors attention, tous les personnages ne sont ni aussi soignés, ni aussi subtils : que ce soit chez les antagonistes ou les faire-valoir / sidekicks du héros, les clichés sont bel et bien présents, du gros colosse avec qui Tau va se fritter sans merci lors des sélections avant qu’il ne devienne un de ses plus fidèles compagnons d’armes à la belle Zuri ou à la jeune reine très très cool, sans compter, tout de même, le deuxième antagoniste qui est une irrécupérable brutasse et le troisième qui est un cerveau / mastermind en mode MOUAHAHA.

On ajoutera que sur le plan de la Fantasy militaire et des combats, c’est du très, très lourd, probablement une nouvelle référence, à mon humble avis. Presque trop, parfois : même moi qui ait une très forte affinité pour ces formes de Fantasy j’ai frôlé l’overdose. Pour autant, je pense que même une blogueuse qui n’aurait pas l’affinité pour la baston et / ou l’armée de nos deux déesses de la guerre de la blogosphère, Boudicca et Lutin, pourra tout à fait apprécier ce livre (parce que Tau est vraiment un personnage fascinant), et que même certains blogueurs tendance amor y paz, à part les plus irrécupérables, pourraient eux aussi apprécier au moins les thématiques de fond (anticolonialisme, dénonciation du militarisme, etc).

L’intrigue est plutôt bien construite, et se révèle passionnante avec ses nombreux twists et révélations (dont le rythme est lui aussi assez bien géré). Certains points qui auraient pu être jugés, ailleurs, comme des facilités scénaristiques, voire un Deus ex machina, trouvent ici une explication logique (l’intégration de Tau chez les Initiés, la façon dont il développe sa technique de combat unique, etc). Notez aussi que l’auteur multiplie les fausses pistes : il vous conduit à penser que l’histoire (plus celle de la péninsule que celle de Tau, même si quelque part, comme chez Moorcock avec Elric, la volonté de vengeance de l’antihéros au centre de l’histoire va avoir des conséquences sur la géopolitique de son monde) va prendre une certaine direction, avant, là aussi, de la retourner comme un gant et de lui faire prendre une direction opposée.

La fin (et, plus généralement, les derniers 20 %, en gros) est surprenante sur certains plans, et complètement prévisible sur d’autres. En tout cas, le tome 2 risque d’être passionnant (par contre, ce qui m’inquiète est que quand l’auteur était auto-édité, il l’annonçait pour 2018, alors que depuis que The rage of dragons a été repris par Orbit, plus de nouvelles. Je sens qu’il va falloir patienter).

En conclusion *

* Mawu, Vodun, 2013.

Roman (le premier d’un cycle de 4) initialement auto-édité et au succès si phénoménal (4.43 sur Goodreads sur 2560 notes, 4 étoiles et demi sur Amazon US sur 498 commentaires) qu’il a été repris par Orbit, The rage of dragons mêle, en un mélange harmonieux et détonant, lesdites créatures de Game of thrones, la quête de vengeance au centre du film Gladiator, et surtout la culture Xhosa dont est issu l’auteur. Les mécanismes mis en jeu (récit initiatique, histoire de revanche) peuvent paraître à la base stéréotypés, mais l’auteur en fait un traitement qui, lui, ne l’est pas, et a tendance a subvertir lesdits poncifs. On remarquera d’ailleurs qu’un des antagonistes est bien plus héroïque et « noble » que le protagoniste !

Fantasy très hautement militaire, d’une violence guerrière extrême, The rage of dragons n’en est pas pour autant (seulement) un livre bourrin : le fond thématique est extrêmement riche (colonialisme, militarisme, système de caste, oligarchie, absurdité d’une guerre de positions se prolongeant depuis des siècles, place d’un objecteur de conscience dans une société centrée uniquement autour de la valeur au combat, défis affrontés par celle-ci lorsqu’elle entrevoit un espoir de paix qui changera à jamais ses fondamentaux -pays à une seule culture, une seule ethnie, monothéiste, etc-). Et de toute façon l’écriture de l’auteur est si prodigieusement immersive et capable d’exceller à vous faire vivre des scènes d’une formidable puissance, qu’elle soit épique, dramatique ou émotionnelle, que vous auriez tort de vous priver de ce qui est incontestablement une des sorties Fantasy en VO de l’année, et un premier roman d’une qualité peu commune. On saluera aussi évidemment cette Fantasy à monde secondaire d’inspiration africaine et située dans l’équivalent de l’âge du bronze, quelque chose qui ne court pas (ou plus) vraiment les rues et change radicalement du médiéval-« fantastique » européen (terme cher à Fabien Cerutti), dans lequel la Fantasy a été bien trop longtemps aussi bloquée que les Omehi face aux Hedeni dans le livre.

Niveau d’anglais : facile, mais l’inclusion de nombreux termes spécifiques (en langue xhosa ?) rend la lecture parfois un poil plus exigeante, surtout au début. Rien de rédhibitoire, toutefois.

Probabilité de traduction : comme ça, a priori, je dirais qu’un truc d’une telle puissance, qualité, et capable de balayer aussi large ne peut pas ne pas être traduit. Et puis je repense (entre autres…) à Max Gladstone, à John Gwynne ou à Brian McClellan. Et je commence mon lobbying !

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20 réflexions sur “The rage of dragons – Evan Winter

  1. Je me le note – bien que le fait qu’il en reste au moins 3 à paraître m’incite à être patient.

    En fantasy d’inspiration Africaine (et revendiqué par l’auteur de façon presque identitaire – sans que cela soit une critique), j’ai un très bon souvenir d’Acacia, de Durham : à la fois pour l’univers effectivement original, et aussi sa très grande densité « scénaristique »- il se passe plus de choses en un volume que dans deux ou trois de GoT (ce qui n’est pas une critique non plus, c’est deux écritures différentes :))

    Aimé par 2 personnes

    • Il y a d’ailleurs quelques similitudes, il me semble : quête de vengeance, système oppressif, pseudo-africains vus comme les méchants (impérialistes ici, trafiquants de drogue et d’esclaves chez Durham).

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      • Je pense qu’il faut séparer deux choses : le cadre et les mécanismes. A partir du moment où le cadre est extra-européen, même si les mécanismes (élu, prophéties, roman d’apprentissage, vengeance, etc) sont classiques, on ne peut, à mon sens, pas qualifier ça de med-fan ordinaire. Surtout pas si l’influence de la culture extra-européenne n’est pas que « cosmétique » mais affecte tout un tas de paramètres (religion, magie, classes sociales, armement, etc).

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        • Je n’ai lui que le début donc je ne pourrais pas me prononcer sur les mécanismes, simplement le cadre m’avait eu l’air médiéval et la maison d’éditions semblait la désigner ainsi sur les couvertures. Après ça n’est pas grave et je serais ravi de lire la suite de ces aventures dans un cadre dépaysant.

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          • J’avais complètement oublié l’existence d’Acacia. Commencé, sans doute terminé le premier tome, mais je crois que je n’ai pas assez accroché pour tout lire.
            Un sentiment que « ça allait trop vite » et que les retournements de situation étaient un peu trop télescopés, clichés ou je ne sais quoi. Mais ces impressions doivent dater d’une bonne dizaine d’années… C’est flou.
            En tout cas je me note The Rage of Dragons, mais j’attendrai la sortie de + de tomes.

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            • Je veux bien croire que tu aies trouvé que « ça allait trop vite », parce que moi mon ressenti c’est entre autre . « Game Of Thrones en un volume » 🙂
              Mais pour moi c’est positif. Je suis pas foncièrement contre la fantasy en 10000 pages mais la j’avais apprécié d’avoir une histoire hyper dense en (relativement) peu de page.

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  2. Ping : En mai, lis ce qu’il te plaît – Albédo

  3. Je le note en incontournable pour moi. Surtout que je ne suis pas frileuse sur la chose martiale, et si le texte est loin d’être bas du front. Inutile de m’en priver.
    (Superbe match hier entre Wawrinka et Roger!!!!)

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  4. Je ne voulais pas reprendre un bouquin en anglais immédiatement mais ta critique m’a complétement convaincu ! Je finis celui que je lis et je me jette sur celui-ci…surtout que tu annonces un niveau d’anglais facile (donc à priori dans mes cordes 🙂 ).

    J’ai une question sur une de tes remarques  » qui développe des méthodes d’entraînement plus proches des conditions réelles de combat (des comme ça, je connais une paire d’armées qui en auraient besoin, à commencer par la notre)  » : étant curieux, j’aimerai en savoir plus. Nos armées ne s’entrainent pas dans des situations proches de la réalité ? Il n’y a pas de jugement négatif dans ma question, c’est juste un manque de connaissance de ma part.

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    • Eh bien disons que les parcours d’entraînement sont devenus irréalistes, que le peu d’entraînement en extérieur se fait en majorité en milieu forestier type théâtre centre-Europe / Guerre froide qui ne correspond plus aux engagements actuels (milieu urbain, moyen-orient / afrique sub-saharienne -désert ou Centrafrique-), que l’entraînement au tir est très insuffisant et plus orienté vers du tir en visant que vers le tir instinctif, etc, etc, etc. Bref, l’entraînement actuel ne prépare pas vraiment nos soldats à ce qu’ils vont réellement rencontrer sur le terrain.

      Et en plus de l’entraînement, je vais passer sur la farce que constitue l’équipement individuel (si tu veux avoir une chance de survie, tu as intérêt à t’acheter ton propre couteau, ton propre viseur à mettre sur le rail picatinny de ton arme, etc) ou collectif (il faut savoir que quelque chose comme la moitié des pools de certains types de blindés ou d’hélicoptères ne roulent / volent pas parce qu’on prend dessus les pièces pour faire fonctionner les autres).

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  5. Merci pour ces informations ! c’est très intéressant…même si c’est grave que nous en soyons arrivés à ce niveau parce qu’on parle quand même de vie au final.

    Encore une fois ta critique apporte des connaissances sur un périmètre bien plus large que sur le roman en lui-même. Merci !

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  6. Je suis allé à la pêche aux infos. Aucune chance de traduction du côté de Bragelonne. Donc on peut faire une croix dessus en français.

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  7. Ping : We are the dead – Mike Shackle | Le culte d'Apophis

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