The slipway – Greg Egan

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Slipway to Heaven (comme aurait presque pu le chanter Led Zeppelin)

Je le disais dans la dernière critique en date, si Greg Egan s’est de plus en plus éloigné, ces dernières années, de l’ultra-Hard SF qui a fait sa renommée, il lui arrive encore, de temps en temps, d’en écrire. Et vu que je préfère (et de très loin) cette branche ou phase de sa bibliographie à celle qu’il privilégie désormais, je m’injecte virtuellement et régulièrement des piqures de rappel, quand, hérétique que je suis, je m’égare à penser que, peut-être, Peter Watts ou Stephen Baxter pourraient, après tout, être le plus grand auteur de Hard SF de l’univers. Il se trouve que le recueil Instantiation, paru début 2020 (400 pages d’Egan au prix grotesquement bas de 2.99 euros en version électronique), comprend, entre autres, une novelette (nouvelle longue -mais moins qu’une novella-) datant de 2019 appelée The slipway, qui regorge de sense of wonder et est un sacré festival de Hard SF, option cosmologie, astrophysique et astronomie. Bref, pile ce dont j’avais besoin.

The slipway est un sacré texte, pas sans rapport avec des nouvelles ou romans d’autres auteurs, et permettant à Egan, comme il l’a souvent fait ces dernières années, de pointer certains travers de ses contemporains. C’est très Hard SF, sans doute trop pour beaucoup de lectrices et lecteurs, mais ça mériterait tout de même vraiment une publication en français. Lire la suite

Pollen from a future harvest – Derek Künsken

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Sowing the seeds of love *

* Tears for fears, 1989.

Pollen from a future harvest est officiellement une novella appartenant à la toute nouvelle collection, Satellites, consacrée par l’éditeur britannique Solaris à ce format bien précis de romans courts / nouvelles très longues (c’est un peu l’équivalent de ce qu’est Une heure-lumière chez nous). Outre le texte de Derek Künsken dont je vais vous parler aujourd’hui, elle comprend également The difficult loves of Maria Makiling de Wayne Santos et These lifeless things de Premee Mohamed. Je ne peux me prononcer sur ces deux derniers, vu que je ne les ai pas lus (et n’ai pas l’intention de le faire), mais dans le cas de Pollen from a future harvest (un texte par ailleurs déjà publié dans le numéro de juillet 2015 de Asimov’s Science Fiction), l’appellation novella me paraît étrange : d’après Amazon et isfdb, la version papier de l’ouvrage fait 105 pages (ce que je ne peux confirmer, l’ayant lu en version électronique ; notez que l’éditeur, annonce, lui, 176 pages, ce qui me parait douteux), dont un tiers sont en réalité consacrées à six chapitres d’un autre roman de Kûnsken (l’excellent The house of Styx), à la présentation des autres bouquins de l’auteur ainsi qu’à ceux de la collection Solaris Satellites. Je n’ai pas regardé le compte de mots / signes, mais je dirais qu’on doit être plus proche, dans ce cas précis, de la novelette que de la novella.

Pollen from a future harvest prend place dans le même lieu où se déroule une bonne partie du roman Le jardin quantique (que vous pourrez lire en français, si je ne m’abuse, en 2022) et explique une partie des événements du début du Magicien quantique. Précisons que Bélisarius et sa bande n’interviennent pas du tout dans cette novella… euh novelette et, plus important encore, qu’elle se suffit à elle-même et ne nécessite pas la lecture préalable d’autres textes de Künsken. Son avantage étant qu’elle reprend un des plus gros points générateurs de sense of wonder de The quantum garden (en un peu moins développé) en le combinant avec une passionnante enquête, pour donner un texte efficace et à grand spectacle. Lire la suite

The last watch – J.S. Dewes

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Jon Snow chez les romains de l’espace

The_last_watchJ.S. Dewes est une autrice américaine, dont The last watch est à la fois le premier roman (mais la dame a un background dans l’écriture pour l’audiovisuel, apparemment) et le tome inaugural d’un cycle appelé The Divide. Le tome 2 arrive d’ailleurs très, très vite, puisque alors que The last watch n’est sorti que le 20 avril 2021, sa suite, The exiled fleet, débarquera dès le 17 août !

Alors qu’il est présenté comme un mélange entre The Expanse (ce qui est faux) et Game of thrones (ce qui est vrai, du moins sur un point très précis), ce livre doit en fait beaucoup à d’autres sagas ou sous-genres de la SFFF, et la présentation fait, à mon avis, complètement l’impasse sur deux éléments qui hissent ce récit au-dessus de la concurrence : un grand sens de l’humain et surtout un énorme, monstrueux, gigantesque Sense of wonder dans sa dernière partie (dans les 15 derniers %, en gros). Ce n’est certainement pas un bouquin parfait (c’est une première œuvre, après tout, et ça se sent parfois nettement), mais dans la masse de NSO ou de SF militaire publiée chez les anglo-saxons, ça s’élève au-dessus du niveau de l’eau de la tête et des épaules. Je ne lui décernerais donc pas le titre (envié, si, si) de (roman) Culte d’Apophis, mais en tout cas, ça a été une rudement bonne surprise, tant le début était relativement moyen (bien que poussant à en lire sans cesse un petit peu plus) mais tant le bouquin n’a fait que prendre de l’ampleur au fur et à mesure que j’avançais. Je m’attendais à un roman sympa mais mineur, et finalement, sans en faire un monument, je suis sincèrement motivé pour lire la suite. Lire la suite

Snow in the desert – Neal Asher

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Bientôt sur vos écrans !

The_gabble_asherComme lors de chaque printemps pour la quatrième année consécutive, Neal Asher débarque sur Le culte d’Apophis. Et ce d’autant plus que l’actualité du britannique est chargée : depuis que la crise sanitaire a commencé, il a sorti un recueil de nouvelles (logiquement nommé Lockdown Tales), dont je devrais vous parler d’ici quelque temps, s’apprête à publier un standalone situé dans l’univers de la Polity (clic), Jack Four (qui sera chroniqué ici le plus tôt possible après sa parution), et surtout, une des ses nouvelles, Snow in the desert, a été choisie pour figurer dans la deuxième saison de la série Love, death & robots, qui sera mise en ligne sur Netflix dans deux semaines. Rappelons que cette dernière est formée de courts-métrages d’animation, réalisés par des équipes différentes et dans des styles variés, tous basés sur des nouvelles d’auteurs de SF, dont une bonne partie sont très appréciés en ces lieux : dans la saison inaugurale, il s’agissait par exemple de Peter Hamilton, Alastair Reynolds, John Scalzi, Ken Liu ou Marko Kloos (excusez du peu !), tandis que dans la deuxième, outre Asher, on retrouvera des vidéos inspirées par Paolo Bacigalupi, Harlan Ellison, Rich Larson ou J.G. Ballard. Signalons que l’épisode Asher sera le plus long de la saison (15 minutes) avec celui de Bacigalupi.

Ce texte de 35 pages est lisible soit isolé (sous forme électronique uniquement), soit intégré au recueil The gabble – and other stories, sous forme papier, électronique et audio. Il s’inscrit lui aussi dans l’univers Polity. Lire la suite

Seven of infinities – Aliette de Bodard

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Un Arsène Lupin féminin dans un empire vietnamien de l’espace !

seven_of_infinities_kindleLes aponautes les plus anciens s’en souviennent peut-être, je vous ai parlé, il y a deux ans et demi, de l’univers Xuya de l’autrice Aliette de Bodard, un contexte de space opera inspiré non pas par la civilisation occidentale mais par la vietnamienne, et comprenant une trentaine de textes courts, essentiellement des nouvelles mais aussi plusieurs novellae, dont The tea master and the detective (à la critique duquel je vous invite à vous référer pour connaître les fondamentaux de cet univers) et The citadel of weeping pearls. Le 31 octobre 2020, est sorti le tout nouveau court roman s’inscrivant dans Xuya, Seven of infinities, d’abord dans une édition papier limitée (et signée), superbe mais au prix prohibitif (35.60 euros !), avant, heureusement, que cette novella ne sorte en version électronique (à un tarif plus de dix fois inférieur !), avec une couverture différente, qui plus est, le 9 décembre 2020. C’est évidemment dans cette dernière version que je l’ai lu.

Si The tea master and the detective était une évidente transposition de Sherlock Holmes dans l’univers Xuya, Seven of infinities utilise le même procédé, mais pour Arsène Lupin cette fois (c’est déjà assez clair à la lecture du texte, mais la fin des remerciements ôte tout doute éventuel sur ce point). Ce qui n’est d’ailleurs qu’une des nombreuses réutilisations de mécanismes déjà abordés dans les autres novellae qui font que cette fois-ci, le texte n’a pas vraiment fonctionné sur moi, sans pour autant que je puisse le qualifier de mauvais. Ces fameux remerciements montrent d’ailleurs qu’un nombre tout à fait ahurissant de bonnes fées aux noms connus se sont penchées sur son berceau. Lire la suite

Incandescence – Greg Egan

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Un immense chef-d’œuvre de (Hard) SF… hélas pour lui !

incandescence_eganJe vous ai récemment parlé du cycle de l’Amalgame de Greg Egan, qui se compose de trois nouvelles, Riding the crocodile (qui sortira en français en 2021 dans la collection Une heure-lumière du Belial’), Gloire (déjà disponible en VF, mais chez Bragelonne cette fois) et Hot Rock, ainsi que d’un roman (qui est l’objet du présent article), Incandescence. Précisons tout de suite que la lecture préalable de Riding the crocodile est très vivement conseillée avant d’attaquer ce livre, à la fois parce que Egan ne s’embarrasse pas trop à décrire l’Amalgame, la meta-civilisation qui a colonisé tout le disque de la Voie Lactée, mais aussi parce que les protagonistes et événements de cette nouvelle sont mentionnés à plusieurs reprises. Je vous encourage d’ailleurs à relire ma critique de Riding, puisque je vais considérer que les fondamentaux de l’univers de l’Amalgame sont connus dans le reste de cet article.

Très clairement, Incandescence est un immense chef-d’œuvre, de Hard SF, bien entendu, mais plus généralement de la Science-Fiction dans son ensemble. Mais (parce qu’il y en a un, et un gros) quand je vois que beaucoup de lectrices et de lecteurs ont eu du mal avec l’aspect scientifique de Diaspora, pourtant, de mon point de vue, nettement plus aisé que celui d’Incandescence, je suis pessimiste pour ce qui est de sa capacité à se vendre massivement s’il était traduit en français. Je ne dirais pas tout à fait qu’Incandescence est un essai scientifique déguisé en roman comme peut l’être L’œuf du dragon de Robert Forward (bien que les deux romans présentent de troublantes ressemblances sur certains plans), car même s’il y a de ça (Egan avait visiblement pour but de s’amuser à décrire la découverte de la Relativité et à faire joujou avec des objets astronomiques extrêmes), il y a aussi une vraie ambition romanesque, et même en lisant les passages les plus scientifiquement ardus en diagonale, il est tout à fait possible d’apprécier le cœur de l’intrigue. Surtout que ce roman répond à la grande question posée dans les trois autres textes du cycle de l’Amalgame, à savoir la nature exacte de l’Aloof, la mutique civilisation qui contrôle la partie centrale de la galaxie et en interdit en grande partie l’accès. Et que je peux vous dire que des romans de ce calibre là, on n’en lit certainement pas tous les jours tant il est incroyablement ambitieux. C’est là qu’on se rend compte qu’il y a eu un complet changement chez Egan ces dernières années, car ses productions récentes, plus orientées thématiques sociétales ou « light » Hard SF, ne sont absolument pas représentatives de cette époque, branche ou phase de sa bibliographie (c’est d’ailleurs là qu’on se rend compte de l’immense gâchis qu’est Perihelion summer, notamment, qui aurait pu boxer dans la même catégorie). Méfiance, donc, Incandescence n’est certainement pas Cérès et Vesta ou Zendegi, et est beaucoup plus exigeant. Lire la suite

The rush’s edge – Ginger Smith

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The Expanse 2063 : Dark Angel the Blade Runner, par Becky Chambers

rush_s_edgeGinger Smith est une autrice américaine, dont The rush’s edge est le premier roman (et bien que cela ne soit pas explicitement signalé, le tome inaugural d’un cycle). Comme je le disais récemment, une tendance naturelle chez les nouveaux écrivains est de rendre hommage aux univers de SFFF qui les ont influencés, ce qui fait que très souvent, leur œuvre inaugurale peut être décrite comme un mélange plus ou moins réussi du bouquin X, de la série Y ou du film Z. Eh bien ici, on est en plein dedans : nous suivons l’équipage d’un vaisseau récupérateur (un motif particulièrement récurrent dans le New Space Opera -NSO- récent, avec celui du casse à la Ocean’s Eleven) qui ressemble de façon suspecte à celui du Rossinante dans The Expanse, équipage qui comprend notamment un ex-soldat génétiquement modifié (comme dans Dark Angel), incubé in vitro (comme dans Space 2063) dont la durée de vie est sévèrement limitée (comme dans Blade Runner). Il y a d’autres éléments, bien sûr, mais absolument rien n’est original, même si cela ne signifie pas que c’est mal fait, juste extrêmement classique. Si on ajoute à cela un ton un poil trop mièvre (il y a un puissant arrière-goût de Becky Chambers) et des personnages très sympathiques mais sans être non plus très mémorables, on obtient un roman qui ne restera probablement pas dans les annales des experts en NSO, mais (et c’est là que ça devient intéressant) qui, dans la combinaison de son accessibilité, de son humanité et du nombre non négligeable de tropes qu’il brasse, peut constituer une très bonne lecture pour un débutant, voire même une manière de s’initier à la SF.

Bref, c’est un roman parfaitement recommandable, mais probablement pas à tous les profils de lectrices et de lecteurs de SF. Je dois avouer avoir lu la fin un peu en diagonale, je ne suis pas certain de lire la suite, mais cela n’a en rien été un calvaire non plus, et je suis persuadé que cela peut être une lecture fort agréable pour certains d’entre vous. Sans compter que quel que soit le profil de lectrice ou de lecteur, sur le plan des thématiques, c’est en revanche souvent très pertinent, même si un certain côté florianesque dessert un peu la chose. Lire la suite

Hot Rock – Greg Egan

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Un Planet Opera (très) Hard SF de toute beauté

oceanic_eganHot Rock est la troisième et dernière nouvelle s’inscrivant dans l’univers de l’Amalgame, après Riding the crocodile et Gloire. C’est la seule qui a été publiée après Incandescence, le roman situé lui aussi dans ce contexte, et des trois, c’est clairement la plus Hard SF, et de très loin. Mais surtout, des trois, c’est, et là aussi de loin, la plus intéressante, un Planet Opera (très) Hard SF de toute beauté, rivalisant sur ce plan avec le formidable Retour sur Titan de Stephen Baxter.

Cependant, le tableau n’est pas tout à fait rose, puisque les tenants (deux citoyens de l’Amalgame décident de résoudre un mystère) sont très (trop…) similaires à ceux des deux autres nouvelles. Différence appréciable, cependant, ce texte là répond à un plus grand nombre des questions qu’il pose, et donc sa fin se révèle plus satisfaisante. Lire la suite

Gloire – Greg Egan

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Un début effectivement glorieux, une fin qui l’est moins

gloire_eganGloire est la deuxième nouvelle du cycle informel de l’Amalgame, dont je vous ai présenté les fondamentaux dans ma critique de Riding the crocodile. Au moment où je rédige ces lignes, c’est le seul texte inscrit dans cet univers à avoir été traduit, en l’occurrence par Bragelonne. Des trois nouvelles, c’est cependant, de mon point de vue, la moins intéressante, bien qu’en valeur absolue, elle ait bien des arguments à faire valoir, à commencer par son début tonitruant.

Les fondamentaux et la structure de Gloire sont finalement fort similaires à ceux de Riding the crocodile (deux citoyens de l’Amalgame tentent de résoudre un mystère, la fin ne répond pas vraiment aux promesses faites par l’auteur), à ceci près qu’ici certains curseurs sont poussés bien plus loin (le texte est nettement plus Hard SF -enfin surtout son début, pour être honnête, après ça se calme nettement-, et la fin est plus décevante que celle de Riding the crocodile). Les thématiques centrales, cependant, restent, comme nous allons le voir, intéressantes, et c’est en elles, plus que dans la résolution d’un éventuel mystère, que réside sans doute le vrai point fort de cette nouvelle. Lire la suite

Riding the crocodile – Greg Egan

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Iain M. Banks + Alastair Reynolds = Greg Egan ! 

oceanic_eganIl existe, dans l’œuvre de Greg Egan, une sorte de cycle informel, dit de l’Amalgame, qui est composé de trois nouvelles et de son roman (sorti en 2008) Incandescence (qui n’a, au moment où je rédige ces lignes, pas été traduit). Ces trois textes courts sont disponibles dans le recueil Oceanic, qui n’est pas identique à son quasi-homonyme en VF, Océanique, publié par le Belial’. La première de ces nouvelles, publiée en 2005, est Riding the crocodile, qui sortira en français dans la collection Une heure-lumière du Belial’ le 20 mai 2021 sous le titre À dos de crocodile, et dont je vais vous parler aujourd’hui. Outre dans Oceanic, on peut aussi la lire gratuitement (en anglais) directement sur le site de l’auteur. La seconde nouvelle (sortie en 2007) est Glory, qui est disponible dans Oceanic en VO ou sous forme électronique en VF (éditée par Bragelonne) sous le titre Gloire. Enfin, la troisième nouvelle, Hot Rock, est postérieure à la sortie d’Incandescence, puisqu’elle a été publiée dans Oceanic en premier lieu en 2009.

Les quatre textes (nouvelles + roman) s’inscrivent dans un univers commun, qui ressemble un peu à une fusion entre celui de la Culture de Iain M. Banks et celui de House of suns d’Alastair Reynolds (même si ce dernier roman est sorti en 2008, et qu’on peut se demander si Reynolds ne s’est pas inspiré d’Egan). L’auteur précise, sur son site, que Riding the crocodile se déroule environ 300 000 ans avant les événements d’Incandescence. Lire la suite