Anthologie Apophienne – épisode 3

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Eye_of_ApophisL’anthologie Apophienne est une série d’articles sur le même format que L’œil d’Apophis (présentation de trois textes dans chaque numéro), mais ayant pour but de parler de tout ce qui relève de la forme courte et que je vous conseille de lire / qui m’a marqué / qui a une importance dans l’Histoire de la SFFF, plutôt que de vous faire découvrir des romans (forme longue) injustement oubliés. Si l’on suit la nomenclature anglo-saxonne, je traiterai aussi bien de nouvelles que de novellas (romans courts) ou de novelettes (nouvelles longues), qui sont entre les deux en terme de nombre de signes. Histoire de ne pas pénaliser ceux d’entre vous qui ne lisent pas en anglais, il n’y aura pas plus d’un texte en VO (non traduit) par numéro, sauf épisode thématique spécial. Et comme vous ne suivez pas tous le blog depuis la même durée, je ne m’interdis absolument pas de remettre d’anciennes critiques en avant, comme je le fais déjà dans L’œil d’Apophis.

Dans ce troisième épisode, nous allons parler de trois nouvelles, signées Stephen King, H.P. Lovecraft et Poul Anderson. Sachez que vous pouvez, par ailleurs, retrouver les anciens épisodes de cette série d’articles sur cette page ou via ce tag. Lire la suite

Le fini des mers – Gardner Dozois

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Incommunicado *

fini_des_mers* Marillion, 1987.

Gardner Dozois (1947-2018) était un écrivain de SF américain, nouvelliste accompli, très grand ami de G.R.R. Martin, et surtout connu et reconnu pour son activité de rédacteur en chef du magazine Asimov’s science-fiction et celle d’anthologiste (il a, dans cette activité, gagné un nombre impressionnant de prix, et ce avec une constance remarquable, quasiment chaque année). La traduction de sa novella Le fini des mers, texte paru en VO en 1973 (ce qui fait que tout parallèle avec le film Premier contact ou avec la nouvelle L’histoire de ta vie de Ted Chiang, auxquels on pense du fait de la couverture, n’a qu’un intérêt limité), était une sorte de hobby pour Pierre-Paul Durastanti, qui en a traduit une page de temps en temps sur une période d’une dizaine d’années, avant qu’Olivier Girard ne lui demande, dans son langage fleuri, d’activer un peu le mouvement parce qu’il le publierait bien en Une heure-lumière.

Le fini des mers, c’est l’histoire de multiples incompréhensions ou impossibilités de communiquer : c’est d’abord celle, sur un plan bassement matériel, de celle entre l’éditeur / le bouquin et son lectorat, puisque cette novella est la plus mauvaise vente anglo-saxonne de la collection UHL ; c’est ensuite, au sein de l’intrigue, celle entre les humains et les extraterrestres qui débarquent, ou celle entre un jeune garçon et les adultes ; c’est, enfin, celle d’un livre qui, sous des oripeaux SF, est en fait… du Fantastique ! Pour ma part, sans le placer sur le podium de la collection, j’ai trouvé Le fini des mers très intéressant, notamment dans le festival de réflexions catalysées dans mon esprit : de ce point de vue là, il n’est dépassé que par L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu. Lire la suite

Dragon – Thomas Day

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One night in Bangkok

dragon_gillesQuand il n’est pas occupé à essayer de fourguer un dixième livre progressisto-féministo-écologico-post-apocalyptique à son patron, Alexis Esménard (qui, lui, publierait plutôt chez AMI de la SF militaire, de la Fantasy à épées-démons et de la Hard SF, du moins s’il n’était pas retenu en otage par le Djihad Dumayiste), à mettre en PLS les rédacteurs de tel ou tel magazine, forcés de faire appel à une cellule de soutien psychologique après la parution de sa rubrique trimestrielle dans Bifrost, à boire des coups avec Olivier Girard, Pascal Godbillon ou Thibaud Eliroff, à expliquer à son cadet que non, il travaille pour Albin Michel et pas pour Jacquie et Michel (véridique !), ou à collaborer avec certaines des idoles de ma fort lointaine adolescence (Ledroit et Sorel), Gilles Dumay publie, sous un de ses innombrables pseudos (la preuve), en l’occurrence, pour le livre dont je vais vous parler aujourd’hui, le plus connu, Thomas Day, des bouquins (et des BD). Et pour en avoir lu deux (La voie du sabre -pré-blog- et L’automate de Nuremberg), je peux dire qu’ils sont très bons.

Thomas Day / Gilles Dumay, donc, étant intimement lié à la création du Belial’, il paraissait logique que le premier titre publié dans la collection Une heure-lumière émane de sa plume : ce roman, c’est Dragon, solide novella de près de 150 pages se déroulant dans une zone du monde que l’auteur connaît fort bien pour y avoir beaucoup voyagé, à savoir la Thaïlande, et s’attaquant sans prendre de gants à un sujet délicat, la prostitution des mineurs. Au moment où je rédige ces lignes, le sujet est d’ailleurs d’actualité, puisque la parution récente du livre Le consentement de Vanessa Springora a remis en lumière les pratiques de tourisme sexuel et plus généralement de pédophilie de douteux personnages dans le genre de Gabriel Matzneff, qui n’est que la partie émergée d’un iceberg formé de milliers de gros pervers occidentaux allant assouvir leurs appétits immondes dans le sud-est asiatique. Bref, voilà qui m’a donné envie de lire, et donc de chroniquer, Dragon, que j’avais en stock depuis quelques mois (et puis il faut bien faire de la place aux bouquins de SFFF reçus à Noël, pas vrai ?). Lire la suite

Abimagique – Lucius Shepard

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Envoûtant, mais…

AbimagiqueAbimagique est un des trois romans courts de la collection Une heure-lumière qui doit paraître le 29 août 2019, les deux autres étant Acadie et L’enfance attribuée (ceux d’entre vous qui lisent Bifrost pourront découvrir mes recensions les concernant dans le prochain numéro du magazine ; les autres les liront sur ce blog en 2020. Précisons toutefois que je vous reparlerai de David Marusek dans quelques jours, ce qui en dit long sur l’intérêt que j’ai trouvé à L’enfance attribuée). C’est la deuxième novella publiée en UHL signée Lucius Shepard, après l’excellent Les attracteurs de Rose Street, à mon sens un des meilleurs titres de la collection. J’ai bien peur, cependant, que la réception de ce nouveau titre soit plus mitigée : personnellement, il m’a beaucoup plu, pour des raisons que je vais vous expliquer dans la suite de cet article, mais le fait qu’il s’agisse de Fantastique au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire que l’auteur ne donne aucune explication tranchée à la fin (que ce soit sur la réalité des événements ou leur cause), risque d’en décontenancer plus d’un(e). Mais bon, un texte qui cite le groupe Tool peut-il être mauvais, je vous le demande ?

La traduction, comme d’habitude avec lui impeccable, est signée Jean-Daniel Brèque (dont on découvrira que c’est un sectateur nantais au service de sorcières tantriques ^^), et la couverture est l’oeuvre de l’illustrateur attitré de la collection, Aurélien Police. Lire la suite

Crispin’s model – Max Gladstone

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Néo-Lovecrafterie de première classe

crispin_s_model_gladstoneSur Le culte d’Apophis, lorsqu’on apprécie un auteur, on a tendance à vous en reparler souvent. Et vu que j’aime beaucoup ce que fait Max Gladstone, après Three parts dead et A kiss with teeth, je vais vous présenter aujourd’hui un autre de ses textes, une nouvelle appelée Crispin’s model, que vous pouvez lire gratuitement (en anglais) sur cette page du site de Tor.

Cette nouvelle s’inscrit dans le registre Néo-Lovecraftien, et pour avoir lu un nombre non-négligeable de textes appartenant à ce dernier, je peux dire qu’elle fait incontestablement partie des plus réussis, avec entre autres une écriture absolument remarquable, notamment dans la façon dont elle génère une tension et une atmosphère tout à fait dignes des écrits du Maître. Mettant en scène un artiste et surtout son modèle, cette nouvelle évoque à la fois Le modèle de Pickman et La musique d’Erich Zann, dont elle fusionne, voire inverse, certains éléments. Lire la suite

La ballade de Black Tom – Victor LaValle

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Une expérimentation littéraire audacieuse et bluffante

black_tomVictor LaValle est un auteur américain qui, en plus de la SFFF, écrit aussi des essais et des critiques de livres. Les problèmes mentaux ainsi que les vies de personnages afro- ou latino-américains dans les décennies passées sont des thèmes récurrents dans son oeuvre. La ballade de Black Tom (son premier texte traduit en français) revisite ainsi L’horreur de Red Hook d’H.P. Lovecraft du point de vue d’un jeune noir, et fait donc partie de cette vague de textes donnant leur place, dans les univers du Maître, à ceux qui n’en ont pas ou trop peu sous sa plume (les femmes, les personnes de couleur, etc). A cet égard, la dédicace de l’auteur est très éclairante : « A H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires » (au passage, on savourera un passage de la fin du roman, où la police new-yorkaise conseille à un trouble-fête de retourner vers sa chère Providence voir si le climat lui convient mieux). Dans le même registre, on peut également citer L’éclosion des Shoggoths d’Elizabeth Bear ou La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson.

On voit souvent passer à propos du texte de Victor LaValle le terme de « réécriture » de celui de Lovecraft, et on est en fait très exactement dans ce registre là : alors que Kij Johnson s’est appropriée un des univers d’H.P.L, ainsi qu’un de ses personnages et le squelette d’une de ses intrigues, LaValle est allé beaucoup plus loin, proposant au lecteur une véritable expérimentation (et expérience) littéraire, comme nous allons le voir.  Lire la suite

Le modèle de Pickman – H.P. Lovecraft / L’autre modèle de Pickman – Caitlin R. Kiernan

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Dunwich, Innsmouth, Boston, Hollywood, c’est le même destin !

ghoul_LovecraftC’est désormais presque une tradition, pas un mois sans parler d’une nouvelle signée Caitlin R. Kiernan sur ce blog. Et pas un mois non plus sans composer pas à pas ma petite anthologie Apophienne idéale du meilleur de ce que les Lovecrafteries du XXIe siècle ont à nous offrir. Dans ce registre, L’autre modèle de Pickman signé par l’autrice est un représentant de choix, tant il revient avec régularité dans différentes anthologies, qu’elles soient françaises ou anglo-saxonnes (vous trouverez une liste de liens en fin de critique). Comme son nom l’indique, ce texte est basé sur un de ceux du maître, Le modèle de Pickman, ce qui fait que je vous en propose également la critique, « en tandem » pourrait-on dire. Comme avec beaucoup de Lovecrafteries modernes, la nouvelle de Kiernan met en exergue ce qui était laissé dans l’ombre, voire complètement passé sous silence, chez H.P.L (les femmes, l’homosexualité, le sexe et la pornographie), tout en répondant, pour une certaine catégorie de créatures, aux mêmes questions posées dans Le cauchemar d’Innsmouth, par exemple.  Lire la suite

L’horreur de Red Hook – H.P. Lovecraft

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L’horreur n’est pas toujours là où on le pense !

red_hookCes derniers temps, les éditeurs de SFFF sortent pas mal de textes qui constituent soit la suite d’une nouvelle ou d’une novella antérieure émanant d’un autre écrivain (par exemple Les chroniques de Méduse de Baxter / Reynolds, qui prolonge Face-à-face avec Méduse d’Arthur C. Clarke), soit qui en représentent l’antithèse (par exemple La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, qui donne un point de vue inversé et féministe par rapport à La quête onirique de Kadath l’inconnue de Lovecraft). En pareil cas, la lecture du texte sur lequel la sortie récente se base, si elle n’est pas strictement indispensable, est néanmoins un plus non négligeable. Partant de là, étant donné que La ballade de Black Tom de Victor LaValle va paraître dans quelques semaines, il m’a paru pertinent de lire la nouvelle du natif de Providence sur laquelle ce roman se base (et dont il constitue le négatif photographique, pour reprendre une expression employée par Kij Johnson à propos de son propre Vellitt Boe, qui adopte le même esprit de contre-pied à Lovecraft), à savoir le tristement célèbre L’Horreur de Red Hook, texte d’une quarantaine de pages montrant de façon manifeste le racisme d’H.P.L. Plus ou moins reniée (sur un strict plan littéraire, hein) par son propre auteur, descendue (sur tous les plans) par la critique, y compris par S.T. Joshi, le plus grand spécialiste de l’oeuvre du Maître, cette nouvelle n’a que peu d’intérêt en elle-même, mais par contre, sur le plan de l’intertextualité, sa critique va me servir à enrichir celle du livre de Victor LaValle.

Notez que malgré la couverture de la collection numérique de nouvelles de Bragelonne, il n’y a en fait aucun lien entre ce texte et le « mythe » (qui n’est d’ailleurs pas entièrement Lovecraftien mais en partie une invention d’August Derleth) de Cthulhu : L’horreur de Red Hook est un simple texte… eh bien d’Horreur « classique », par opposition à celle, « cosmique », popularisée par l’auteur. Par contre, il s’agit bien de Fantastique, dans les deux définitions traditionnelles du genre : intrusion d’éléments surnaturels dans un cadre rationnel et hésitation du lecteur entre une explication rationnelle et une autre qui ne l’est pas.  Lire la suite

Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan

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Lovecrafterie du XXIe siècle, certes, mais hardcore

agents_of-dreamlandCaitlin R. Kiernan est une auteure irlandaise vivant de longue date aux USA. Elle a écrit une dizaine de romans (de SF et de « Dark Fantasy » -comprendre, dans la terminologie anglo-saxonne, du Fantastique ou du Weird Lovecraftien, pas l’équivalent de ce que font Cook ou Abercrombie-), des scénarios de comics, plus de 250 nouvelles et novellas (dont celle que je vous présente aujourd’hui) ainsi que des… articles scientifiques consacrés à la paléontologie (son domaine d’études avant qu’elle ne se lance dans une carrière d’écrivain à plein temps). Elle est également connue pour avoir travaillé en étroite collaboration avec Neil Gaiman sur The dreaming, le spin-off de The Sandman. Elle a, entre autres, reçu deux World Fantasy Awards (excusez du peu !), mais ce qui est à mon avis son plus grand titre de gloire est la comparaison faite par S.T. Joshi en personne de son style avec ceux de Poe, Dunsany et Thomas Ligotti.

Malgré son titre, et si elle est sans conteste Lovecraftienne, cette novella n’a que très peu à voir avec les Contrées du rêve (qui ne sont que vaguement évoquées) et rien avec The dreaming. En fait, le « Dreamland » en question est une base souterraine située dans la légendaire Zone 51, et le cœur de l’histoire est en réalité relié à un tout autre pan de la mythologie Lovecraftienne. Par contre, Agents of dreamland est un prélude à une autre nouvelle de l’auteure, Black ships seen south of Heaven, publiée dans le volume quatre de l’anthologie Black wings (of Cthulhu) dirigée par S.T. Joshi.

J’ai créé, à l’occasion de cette critique, un nouveau cycle de lecture, « Lovecrafteries », dans lequel j’ai rétroactivement ajouté d’autres textes. Et d’autres encore viendront s’y greffer dans les semaines qui viennent (trois sont d’ores et déjà prévus : deux novellas et une nouvelle). Vous pouvez retrouvez ce tag dans la barre latérale du blog ou bien sur cette page. Notez que ce texte est disponible soit individuellement, soit dans un pack contenant trois autres Lovecrafteries (voir liens en fin de critique).  Lire la suite

Secret Show – Clive Barker

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Un excellent départ, une fin poussive

secret_showClive Barker est un écrivain britannique, un des plus grands auteurs de Fantastique contemporain et d’Horreur, dont il a participé au renouveau via l’émergence du Splatterpunk (en résumé : on prend l’esprit nihiliste du cyberpunk, l’aspect plus réaliste et nuancé de la Dark Fantasy, et on injecte tout ça dans ce que nous appelons le Fantastique et dans l’Horreur -rappelons que chez les anglo-saxons, le concept de Fantastique n’existe pas, il est purement français-). C’est aussi un réalisateur / scénariste / producteur de films, un peintre (il a réalisé les illustrations de certains de ses livres) un scénariste de comics et de jeux vidéo, et enfin un metteur en scène de théâtre. Bref, c’est un artiste. Ses romans sont si impressionnants que Stephen King en personne s’est déclaré époustouflé par leur qualité.

Voilà un moment que je voulais découvrir l’oeuvre de cet auteur, et je tiens à remercier Pyjam pour m’avoir conseillé ce roman en particulier, suite à ma critique de La bibliothèque de Mount Char (qui, au passage, sort en septembre en français chez Denoël / Lunes d’encre). Secret show est le premier volume, publié (en VO) en 1989, d’une trilogie, dont l’ultime roman n’est toujours pas paru au moment où je rédige ces lignes.
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