Le fini des mers – Gardner Dozois

Incommunicado *

fini_des_mers* Marillion, 1987.

Gardner Dozois (1947-2018) était un écrivain de SF américain, nouvelliste accompli, très grand ami de G.R.R. Martin, et surtout connu et reconnu pour son activité de rédacteur en chef du magazine Asimov’s science-fiction et celle d’anthologiste (il a, dans cette activité, gagné un nombre impressionnant de prix, et ce avec une constance remarquable, quasiment chaque année). La traduction de sa novella Le fini des mers, texte paru en VO en 1973 (ce qui fait que tout parallèle avec le film Premier contact ou avec la nouvelle L’histoire de ta vie de Ted Chiang, auxquels on pense du fait de la couverture, n’a qu’un intérêt limité), était une sorte de hobby pour Pierre-Paul Durastanti, qui en a traduit une page de temps en temps sur une période d’une dizaine d’années, avant qu’Olivier Girard ne lui demande, dans son langage fleuri, d’activer un peu le mouvement parce qu’il le publierait bien en Une heure-lumière.

Le fini des mers, c’est l’histoire de multiples incompréhensions ou impossibilités de communiquer : c’est d’abord celle, sur un plan bassement matériel, de celle entre l’éditeur / le bouquin et son lectorat, puisque cette novella est la plus mauvaise vente anglo-saxonne de la collection UHL ; c’est ensuite, au sein de l’intrigue, celle entre les humains et les extraterrestres qui débarquent, ou celle entre un jeune garçon et les adultes ; c’est, enfin, celle d’un livre qui, sous des oripeaux SF, est en fait… du Fantastique ! Pour ma part, sans le placer sur le podium de la collection, j’ai trouvé Le fini des mers très intéressant, notamment dans le festival de réflexions catalysées dans mon esprit : de ce point de vue là, il n’est dépassé que par L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu.

Contexte, intrigue

L’époque est indéterminée, mais dans le futur proche. La Guerre Froide existe toujours (c’est donc une uchronie a posteriori : clic), et la défense est en partie gérée par des Intelligences Artificielles qui, à l’insu de leurs créateurs, sont en fait bien plus autonomes qu’ils ne le pensent. Elles communiquent même entre elles, l’IA US coopérant sans problème avec l’IA russe pour constituer le vrai gouvernement de la planète (enfin… non, rien). Mieux encore, elles ont développé une technologie psychotronique (de la télépathie artificielle, électronique, si vous voulez) pour circonvenir les limites (et les surveillances…) des réseaux de communication traditionnels.

Un beau jour, quatre vaisseaux (je vais soigneusement éviter de les qualifier de spatiaux, pour ma part -vous comprendrez pourquoi dans ce qui suit-) ovoïdes apparaissent, surgis de nulle part, et se « posent » (même remarque : ils ont plus d’air de réécrire le réel pour s’insérer là qu’autre chose) sur Terre, trois dans divers coins des U$A, un au Venezuela. Alors que les humains paniquent et / ou sortent les gros calibres, les IA tentent de communiquer.

En parallèle, nous suivons un petit garçon, Tommy Nolan. Père autoritaire, castrateur (envers lui et surtout sa mère), violent, génitrice à la personnalité annihilée et au comportement amorphe, atone, professeure rigide, qui le brime et le tient pour un malade mental qui n’est bon qu’à être expédié chez le psychiatre, le monde de Tommy serait bien triste s’il ne possédait pas un don unique : en effet, superposé au nôtre (je vais y revenir), existe celui des Autres, pour faire simple plus ou moins les créatures du folklore féerique ou des êtres du même genre ; tous les enfants en-dessous d’un certain âge ont la capacité de communiquer avec eux ou même simplement de les percevoir, mais ils oublient jusqu’à leur existence même une fois un certain stade de maturation dépassé. Tommy, lui, a conservé cette faculté, et il est ainsi le seul humain au monde à pouvoir communiquer avec les Autres quand l’invasion extraterrestre se déclenche. Sauf qu’une des questions posées par le texte, et particulièrement par sa fin, est : mais l’invasion et les Autres sont ils réels… ou juste une manifestation des problèmes psychiatriques de l’enfant ?

Structure, style, genre

Le texte est divisé en deux lignes narratives (invasion et Tommy), qui ne se mélangent pas (même si les extraterrestres sont mentionnés dans celle concernant l’enfant) et font l’objet de chapitres séparés. L’écriture des deux parties est très différente : celle de la partie invasion ressemble à un compte-rendu en grande partie dépassionné et objectif des événements, tandis que celle de la partie Tommy propose, au contraire, une plongée dans la pensée, la vision du monde, les peurs de l’enfant, confronté à un monde qui le rejette (à la maison, à l’école), le tout dans un style élégant et non dénué de poésie (l’histoire du dragon qui donne son nom au texte).

Je le disais en introduction, sous des oripeaux science-fictifs, ce texte relève, à mon sens, du Fantastique, car la fin sous-entend clairement qu’une fois que le psychiatre administre un traitement médical à Tommy, sa vision du monde redevient normale, ce qui implique donc que toutes ces histoires d’Autres, voire même la réalité de l’invasion elle-même (voir plus loin), sont plus que sujettes à caution. Un post de Jean-Daniel Brèque sur le forum du Belial’ (clic) nous apprend d’ailleurs que l’auteur s’efforçait presque toujours de proposer deux explications dans ses nouvelles (je précise que je n’ai lu ledit post qu’après avoir fini le livre, et que je n’ai donc pas été influencé pendant ma lecture du roman : j’en étais de moi-même venu à cette double interprétation sur la foi de la fin, qui me paraît très clairement venir à l’appui de cette hypothèse). Je vais donc diviser mon analyse en deux parties, la première prenant pour hypothèse que les événements et êtres décrits sont réels, l’autre qu’ils ne sont que le fruit des troubles mentaux affectant Tommy. Car ce livre, c’est un peu Fight Club et Le jour où la Terre s’arrêta qui ne formeraient qu’un seul long-métrage !

Analyse -1 – Hypothèse 1 : l’invasion est réelle, les Autres existent *

Threatening war, The Pineapple Thief, 2018.

(attention, l’analyse qui suit ne s’embarrasse pas d’éviter les spoilers, sa lecture est donc à vos risques et périls)

Partons du principe que l’invasion est réelle et que les Autres existent, et commençons par décrire la première. Ce qui frappe immédiatement, c’est le comportement des humains : avant que les IA ne puissent verrouiller les choses, un Général effectue une frappe nucléaire tactique, qui ne raye même pas la peinture d’un des astronefs, tandis qu’au Venezuela, l’arrivée des aliens catalyse une Révolution qui sera cependant écrasée par l’Armée, qui, à son tour, s’attaquera au vaisseau local, mais cette fois avec des armes conventionnelles (artillerie, bombardements aériens, etc) mais avec aussi peu d’efficacité (sauf qu’en Amérique du sud, les extraterrestres répliquent). La réaction des américains du Midwest est encore plus saisissante, dans son genre : ils veulent la guerre totale contre les aliens parce qu’ils ont violé le cœur de l’Amérique. Ou la défense, les armes à la main et en usant de la force létale, de sa propriété poussée ici à un degré extrême, voire extrémiste.

Moralité : les premières réactions des humains sont la peur, suivie immédiatement par la violence, le nationalisme et la xénophobie. Voilà qui ne montre pas un visage de notre espèce très avenant ! Les IA, elles, semblent plus sages, de prime abord : elles commencent par dépasser les clivages nationaux en communiquant entre elles, l’américaine avec la russe, évitant ainsi un échange nucléaire apocalyptique, puis tentent de communiquer avec les vaisseaux. Elles sont rassurées de voir qu’ignorant les humains, dont elles perçoivent à peine l’existence, les entités contenues dans les astronefs entendent s’adresser aux vraies espèces dominantes de la Terre et à son véritable gouvernement. Les IA sont charmées que leur puissance soit reconnue à sa juste valeur… jusqu’à ce qu’elles comprennent qu’on ne parle pas d’elles. D’ailleurs, les humains aussi ont été un poil énervés devant l’absence de réaction des vaisseaux (sauf en terme de mesures défensives), un peu comme dans la nouvelle L’invasion de Vénus de Stephen Baxter (disponible en français dans le numéro 70 de Bifrost). D’ailleurs, de nombreuses œuvres de SF battent en brèche l’anthropocentrisme lorsque, souvent, les extraterrestres débarquent pour sauver la planète / la biosphère, ne se préoccupant des humains que dans la mesure où ils tentent de s’opposer à la chose : on peut notamment citer la version la plus récente du film Le jour où la Terre s’arrêta ou encore (le médiocre) Réjouissez-vous de Steven Erikson.

Ces passages, qui sont certes contés d’un ton dépassionné (qui n’a rien à voir avec les passages centrés sur Tommy), contiennent en revanche un certain humour, et surtout montrent que la violence est vraiment le dernier refuge de l’incompétence, comme le dirait Asimov, ici celle d’une espèce entière, la nôtre, à se comporter comme des êtres éclairés et décents (comme les IA), à parler (et agir) d’une seule voix (idem), etc.

Parlons des Autres, maintenant : en gros, ce que décrit Tommy des êtres qu’il perçoit ramène indubitablement vers le folklore féerique anglo-saxon, et ce sur de multiples caractéristiques, notamment le fait de fréquenter des Lieux privilégiés, de vivre dans un monde (on devrait plutôt dire une dimension, un univers parallèle ou un espace) qui co-existe avec le nôtre (au passage, il y a ici une rationalisation du surnaturel en faisant appel aux mondes parallèles qui rappelle celle de la magie dans un autre titre paru dans la collection Une heure-lumière, Waldo), d’avoir un rapport différent à l’écoulement du temps, d’avoir une apparence fluide (susceptible d’être transformée), d’être divisés en groupes ayant un comportement différent, amical ou hostile / prédateur (la façon dont certains des Autres semblent se nourrir de différentes variantes de quelque chose qui est présent dans le corps humain semble expliquer à la fois la combustion spontanée, la dépression, ou des phénomènes semblables à ceux décrits dans la nouvelle Metastases de Dan Simmons), envers les humains, une psychologie incompréhensible pour ces derniers, semblant dénuée de toute logique, etc.

Là où cela devient très intéressant, c’est que même avant que l’auteur ne révèle que les Autres et les extraterrestres sont apparentés, le lecteur peut, selon ses connaissances dans ce domaine, effectivement tracer des parallèles entre les deux : les vaisseaux, tout comme les entités qu’ils contiennent, d’ailleurs, sont éminemment protéiformes, par exemple, et l’arrivée des astronefs n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un engin issu d’une technologie traditionnelle, mais plutôt avec une sorte de synchronisation entre deux espaces co-existants, où l’appareil a toujours existé dans l’un des deux et force l’autre à accepter cet état de fait. Si vous vous intéressez un peu aux franges les plus marginales de l’ufologie, vous saurez que certains sont partis de l’hypothèse que les pilotes des OVNIs n’étaient pas « juste » des êtres organiques simplement venus d’un autre coin, physique, de notre banal univers, mais peut-être des entités beaucoup plus exotiques, venues par exemple d’une autre « dimension ». D’ailleurs, même la nature technologique, cartésienne et matérielle des vaisseaux a été mise en doute : il ne s’agirait que de projections, compréhensibles (ou acceptables…) par l’esprit humain, de tout autre chose (c’est plus ou moins montré dans la mini-série Disparition de Steven Spielberg -où, d’ailleurs, les vaisseaux et les Petits Gris peuvent prendre une apparence rassurante pour un enfant et conforme à son imagerie issue des contes et autres dessins animés-, dans le film Progeny -où l’apparence « banale » des Gris dissimule en fait un être autrement plus horrible-, etc). Et de fait, certains ufologues ou même des universitaires constatent de troublantes similitudes entre les anciennes caractéristiques attribuées aux apparitions des fées et celles associées aux rencontres avec des extraterrestres : j’en parlais déjà aux débuts du blog dans ma critique de Faërie de Raymond E. Feist (oui, il a écrit autre chose que de la Fantasy !).

Puisque j’en suis à tirer des parallèles avec d’autres œuvres, deux points m’ont frappé : premièrement, les extraterrestres considèrent le manque de capacités chronagogiques (temporelles, disons) et transmutatives des IA (plus leur manque de mobilité) en étant à la fois scandalisés et compatissants, un peu comme le fait la créature dans Les choses de Peter Watts (auteur dont je vais vous reparler à… quatre reprises ce mois-ci) ; deuxièmement, le fait que les humains ne soient pas les vrais maîtres de la Terre (et là, je ne parle pas des IA) et ne perçoivent même pas ces derniers m’a évoqué cette citation, lue il y a près de 35 ans dans le jeu de rôle L’appel de Cthulhu :

Immondes, ils marchent à l’insu de tous […] Le vent hurle avec leurs voix et la terre gémit avec leur conscience. Ils font ployer la forêt et écrasent la cité, pourtant aucune forêt et aucune cité ne remarque la main qui frappe […] Leurs mains vous prennent à la gorge et pourtant vous ne les voyez pas ; leur domaine est au seuil du vôtre.

Ou encore celle-ci, tirée de Dagon :

Que savons-nous, avait-il déclaré d’une voix pédante et fébrile, du monde, de l’univers qui nous entoure ? Les moyens que nous possédons pour recevoir des impressions sont ridiculement peu nombreux, et notre connaissance des objets qui nous environnent est infiniment restreinte. Nous ne voyons les choses que de notre point de vue, et nous n’avons aucune idée de leur vraie nature. Avec cinq faibles sens, nous prétendons appréhender le cosmos complexe et sans limite, alors que d’autres êtres, qui possèdent un éventail de sens plus large, plus fort, ou différent, peuvent percevoir des univers entiers de matière, d’énergie et de vie, qui sont à portée de notre main, et qui ne peuvent pourtant jamais être détectés par nos organes sensitifs. J’ai toujours pensé que de tels mondes inaccessibles existent, près de nous.

Même si la partie du livre concernant l’invasion et ne mettant pas en jeu Tommy est intéressante, elle n’est pourtant pas dépourvue de points qui peuvent faire grincer des dents certains types de lecteurs, voire les faire complètement sortir du récit : l’étrange nature métamorphique des envahisseurs, l’atmosphère vieillotte de Guerre Froide (même si elle est utilisée à mon avis essentiellement pour démontrer que les IA sont plus sages que les hommes, ayant dépassé les clivages claniques ou territoriaux, ce dont leurs créateurs ont été incapables), la froideur du ton du récit en forme de rapport factuel sur les événements (même s’il n’est pas dépourvu d’humour et que là encore, cela sert de contrepoint au caractère éminemment subjectif et immersif du récit vu côté Tommy), la liaison entre extraterrestres et « fées » (les Autres), le côté morne et désespéré de la fin. Toutefois, pour ma part, j’ai trouvé cette partie du texte très intéressante, ne serait-ce, comme je viens de vous le démontrer, du fait du nombre élevé de réflexions et autres éléments d’analyse qu’elle catalyse.

Analyse – 2 / ressenti – Hypothèse 2 : Voices in my head *

* Out of myself, Riverside, ici dans sa version acoustique de 2019.

(attention, l’analyse qui suit ne s’embarrasse pas d’éviter les spoilers, sa lecture est donc à vos risques et périls)

Comme nous l’avons vu, la plupart du temps, Dozois propose plusieurs explications possibles aux événements qui se déroulent (ou pas…) dans ses textes. C’est indubitablement le cas ici, la fin ne laissant aucune place au doute sur le fait qu’il y en a deux possibles, jusque dans sa mise en page même : la fin du monde impulsée par l’accord entre les Autres et les Aliens est présentée en parallèle du fait que le médicament administré au petit garçon par le psychiatre annihile toute activité chez lui, et probablement sa faculté à percevoir les Autres, si tant est qu’ils aient jamais existé. Et c’est ce parallélisme qui pose question, comme si l’auteur nous disait « Voilà, tu as deux explications possibles : soit la fin du monde est réelle, physique, soit ce à quoi tu assistes est en fait la mort du monde imaginaire, du délire d’un enfant atteint de troubles mentaux » (même si, sur un plan plus allégorique, on peut aussi y voir la fin de la magie de l’enfance, mais nous en reparlerons). Et bien entendu, comme dans tout vrai texte de Fantastique, l’auteur vous laisse vous débrouiller, ne tranche pas entre les deux explications.

En effet, plusieurs éléments viennent à l’appui de l’existence de l’hypothèse alternative « Tommy est fou et a tout imaginé » : premièrement, une fois le médicament administré, il reprend un comportement normal, pour le peu qui nous en est montré ; deuxièmement, cette histoire de « je suis le seul être humain au monde à percevoir les Autres » évoque clairement le fait que pour une personne atteinte de troubles mentaux aussi extrêmes, c’est le reste du monde qui est fou, l’individu concerné se considérant comme le seul être sain d’esprit (de là à se considérer comme le seul à être en mesure de percevoir l’Invisible, il n’y a donc qu’un pas à franchir) ; et troisièmement, même si Tommy évoque le fait que les adultes ou ses petits camarades parleraient de l’invasion, il faut tout de même avouer que si cette dernière n’est pas un délire de plus de sa part, les adultes qui l’entourent sont d’un étrange stoïcisme : ses parents ne semblent pas concernés, ses professeurs non plus (on peut par exemple imaginer que les écoles soient fermées, que les répercussions de l’événement soient abordées en classe, etc). De fait, pour un gosse qui imagine qu’une formation rocheuse qui s’avance dans les flots depuis la plage est en fait un dragon qui se cache, ainsi, d’un navire de guerre, ou qui est persuadé de parler à des êtres de nature féerique dont le monde coexiste avec le nôtre et que lui seul peut percevoir, fantasmer que les autres enfants ou ses professeurs dans le secret de leur salle de repos parlent d’une hypothétique invasion extraterrestre qui n’a en fait aucune réalité peut aisément se concevoir. Moralité : l’hypothèse « pas d’aliens, pas d’Autres » est au moins aussi valable (et à mon avis bien plus) que celle d’extraterrestres qui ne seraient qu’une variante des « Autres » (des Fées, en réalité) qui vivraient de toute façon déjà sur Terre, et qui passeraient de la forme d’une machine à celle d’une statue ou d’un être vivant sans logique apparente. Le seul point ayant une chance d’être réel, dans cette hypothèse, étant l’emprise d’un collectif transnational secret d’IA sur la géopolitique humaine, même si dans ce cas, la question se pose de savoir comment l’enfant pourrait en avoir connaissance s’il ne s’agit pas d’un délire de plus de sa part, et ce même si la technologie télépathique de ces Intelligences Artificielles ne plaide guère pour leur véracité.

Ceci étant posé, la moitié du livre correspondant au récit de Tommy ne manque pas de multiples intérêts : premièrement, le style y est remarquable, très poétique (rendons d’ailleurs les louanges qu’il mérite -sous peine d’être transmuté en bloc de béton dans les eaux d’un quelconque port corse- au Durastanti pour la qualité de sa traduction), et surtout poignant. Le pauvre Tommy, en effet, est un enfant coincé entre d’une part une mère amorphe, totalement éteinte par un père violent et dominateur, et d’autre part une professeure qui le méprise et n’a pour seul but que de le faire tomber entre les mains du psychiatre local (j’ai d’ailleurs trouvé fort bizarre qu’il y ait un psychiatre et pas un psychologue attaché à l’établissement, mais passons). Il a certes des amis parmi les enfants du même âge, mais, et c’est là le problème, il est incapable d’entrer en communication avec les adultes. Tout comme l’homme n’est pas en mesure d’entrer en communication avec les extraterrestres.

Un passage illustre la terreur de cet enfant isolé des adultes, et, plus encore, isolé de tout autre être humain par sa faculté unique au monde de percevoir les Autres à son âge : lorsque les Autres ne se montrent plus dans les Lieux, il est épouvanté à l’idée de perdre ceux-ci et les humains ; il se sait capable de supporter la perte d’une des deux races, mais est persuadé que se retrouver coupé des deux à la fois le rendra fou. Étrange pensée pour un simple garçonnet (et, à mon avis, la marque qu’il est déjà fou : inconsciemment, il sait qu’il est déjà coupé des humains par sa maladie, mais se sert de ses visions d’êtres invisibles pour sauvegarder ce qu’il reste de sa SAN… enfin je veux dire de sa santé mentale, nom de Cthulhu). Et bien sûr, la trahison finale ne viendra pas tant du psychiatre, qui le met sans états d’âme sous traitement chimique, mais du refus des Autres de le sauver lui, leur « ami », alors que le reste de la race humaine est condamné sans plus d’émotion que le médecin n’en a manifesté.

En plus d’une allégorie des difficultés de communication d’un enfant renfermé, issu d’une famille à problèmes et confronté à des professeurs peu compatissants, le texte est aussi, évidemment, celle de la perte de la magie de l’enfance, et ce sur deux points : là où les autres garçons ne voient rien ou une formation rocheuse, Tommy voit des êtres merveilleux (parfois terrifiants, aussi) ; mais surtout, la fin montre en parallèle la prétendue fin du monde à cause des accords Autres / Aliens et la fin de l’imagination enfantine de Tommy, écrasée sous le marteau chimique du traitement prescrit par le psychiatre. 

Certes, les plus terre-à-terre d’entre vous pourraient trouver que le récit de Tommy est un peu long, parfois éthéré ou vaguement onirique, qu’il tranche radicalement, y compris en terme d’intérêt, avec celui de l’invasion, qu’il faut attendre la moitié pour qu’il offre lui aussi son lot de Sense of wonder, que certains parallèles finaux sont lourds et se voient venir, etc. Mais je crois vraiment qu’il faut prendre le récit dans sa globalité et ne pas s’attarder sur des détails finalement triviaux, car ce qui compte est qu’on ressort de cette novella avec l’impression d’avoir lu quelque chose d’une densité folle, des couches et des couches d’interprétations possibles et de thèmes à explorer, toutes et tous d’un intérêt, à mon humble avis, majeur.

Bref, totalement à l’opposé du récit clinique (même si pas dépourvu d’humour) de la façon dont, ignorant complètement humains et IA, les Autres de la Terre ou de, hum, l’Extérieur (comme aurait dit ce bon vieux HPL) s’entendent comme larrons en foire pour récupérer les clés de la turne, la partie « Tommy » du récit est, au contraire, puissamment chargée d’émotion, nous fait entrer en empathie avec cet enfant dont la vie ou l’imagination éveillera forcément des échos en beaucoup d’entre nous, et nous montre comment nos rêves et fantasmes de jeunesse sont annihilés par les adultes, froides créatures aux yeux dépourvus de cette étincelle qui caractérise les enfants et à l’esprit figé dans un dogme cartésien d’une infinie tristesse.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Xapur, de Yogo le Maki, de Baroona, de Blackwolf, de Soleil Vert,

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23 réflexions sur “Le fini des mers – Gardner Dozois

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