Anthologie Apophienne – épisode 16

Eye_of_ApophisL’anthologie Apophienne est une série d’articles sur le même format que L’œil d’Apophis (présentation de trois textes dans chaque numéro), mais ayant pour but de parler de tout ce qui relève de la forme courte et que je vous conseille de lire / qui m’a marqué / qui a une importance dans l’Histoire de la SFFF, plutôt que de vous faire découvrir des romans (forme longue) injustement oubliés. Si l’on suit la nomenclature anglo-saxonne, je traiterai aussi bien de nouvelles que de novellas (romans courts) ou de novelettes (nouvelles longues), qui sont entre les deux en terme de nombre de signes. Histoire de ne pas pénaliser ceux d’entre vous qui ne lisent pas en anglais, il n’y aura pas plus d’un texte en VO (non traduit) par numéro, sauf épisode thématique spécial. Et comme vous ne suivez pas tous le blog depuis la même durée, je ne m’interdis absolument pas de remettre d’anciennes critiques en avant, comme je le fais déjà dans L’œil d’Apophis.

Et justement, dans ce seizième épisode, j’ai choisi de vous parler de deux nouvelles en anglais, plus une en français histoire de ne tout de même pas trop pénaliser ou frustrer ceux d’entre vous qui ne lisent pas la langue de Shakespeare. Sachez que vous pouvez, par ailleurs, retrouver les anciens épisodes de cette série d’articles sur cette page ou via ce tag.

Father – Ray Nayler

Father est une nouvelle présente au sommaire du numéro de juillet-août 2020 du magazine Asimov’s science-fiction (elle est lisible gratuitement -en anglais- ici), signée Ray Nayler et relevant de l’Atompunk, sous-genre qui semble être très à la mode ces derniers temps puisque c’est aussi celui dont relèvent les romans du cycle Lady Astronaut de Mary Robinette Kowal (même si l’autrice l’appelle plutôt du « Punchcard Punk », taxonomiquement parlant, c’est de l’Atompunk). Pour celles et ceux d’entre vous qui ne connaissent pas ce dernier, sachez qu’il implique des contextes à la fois uchroniques et rétrofuturistes, mais qui ne s’inscrivent pas dans l’ère de la vapeur comme le genre parent, le Steampunk, mais plutôt dans la période de la Guerre Froide (d’où le « Atom »). Dans le texte de Ray Nayler, la divergence a lieu quand un OVNI s’écrase en 1938, et que l’étude de l’épave catalyse des avancées technologiques foudroyantes grâce à la rétro-ingénierie (tellement foudroyantes, en fait, que certains n’arrivent pas à absorber ce choc et en viennent à adopter des comportements de rejet radicaux et violents, qui sont en partie examinés dans cette nouvelle).

L’histoire commence le 5 juin 1956 (et dure six mois), mais vous pourriez vous croire dans un bien plus lointain futur : on envoie massivement et de façon routinière des fusées sur la Lune et sur Mars, les robots intelligents sont courants, les voitures sont en net recul par rapport à des engins volants que n’importe qui peut acheter et piloter, etc. L’histoire est centrée sur un petit garçon de sept ans, dont le père est mort avant même sa naissance (les américains se sont alliés à ce qui restait de la Wehrmacht et ont chassé les soviétiques d’Europe de l’Est : le géniteur a été tué dans cette « Afterwar »). Sa mère, pourtant une très jolie femme, ne semble pas vouloir se remarier. Néanmoins, elle aurait bien besoin d’un coup de main pour l’aider avec les travaux routiniers dans une maison, et pour servir de présence paternelle à son fils. Le département des anciens combattants lui attribue, après tirage au sort dans une loterie, un robot qui se fait appeler « Père » (Father), et qui va servir de papa de substitution au gamin. Une bonne partie de la nouvelle est centrée sur la construction puis la fin de la relation entre l’enfant et la machine, ainsi que sur les réactions que la présence de cette dernière provoque dans le voisinage, particulièrement auprès du Biff Tannen local.

En débutant ce texte, une phrase a fait tilt : le robot est présenté comme le père de substitution idéal car il est aimant, toujours d’humeur égale, encourageant, toujours présent, etc. Si vous connaissez vos classiques du cinéma de SF, cela devrait éveiller des échos en vous d’un autre robot, très célèbre. Et je suis d’autant moins enclin à croire à une coïncidence que la fin va tout à fait dans ce sens là, d’une façon à laquelle, d’ailleurs, je m’attendais plus ou moins en raison d’un autre événement antérieur dans l’intrigue. Je vais donc soigneusement éviter de citer ladite saga cinématographique  😉 Notez par ailleurs un très sympathique clin d’œil à une femme pour laquelle j’ai une immense admiration, puisqu’on mentionne à un moment un General Hedy Lamarr Technical Corps.

Father est une histoire brillante, à la fois dans sa façon de créer un univers intéressant à grands coups de pinceau et dans un texte aussi court (ce qui rappelle Rich Larson), dans l’émotion dégagée par la relation entre le petit et son Père (et Archie, d’une certaine façon), dans la narration qui, mettant en jeu des événements vus par les yeux d’un enfant de sept ans, doit délivrer certaines informations critiques sans impliquer des processus de pensée ou informations hors de portée d’un enfant de cet âge (ce qui peut évoquer le Gardner Dozois du Fini des mers), et peut-être surtout dans les dernières phrases, qui sont absolument brillantissimes (et qui là aussi, mais d’une troisième façon, font écho, je trouve, à la série de films que je mentionnais à mots couverts plus haut). Bref, si vous lisez l’anglais, n’hésitez surtout pas à découvrir cette excellente nouvelle !

Sidewise in time – Murray Leinster

sidewise_in_timeLe nom de Murray Leinster ne dira rien à 99% du lectorat SF de 2021, et pourtant, c’était un auteur de génie, qui a inventé nombre de concepts qui sont, par la suite, devenus courants dans ce genre littéraire. Ce qui serait déjà admirable si on ne prenait pas, de plus, en compte l’époque à laquelle l’auteur a créé lesdits concepts : il imagine les mondes parallèles en… 1934, le traducteur universel en 1945 et, aussi sidérant que cela puisse paraître, un équivalent d’internet en 1946 ! Et il se trouve justement que le texte fondateur du premier de ces trois thèmes, Sidewise in time, n’a jamais été traduit en français, aussi incroyable que cela puisse paraître. Et pourtant, à part quelques défauts (des dialogues qui sonnent peu naturels, un méchant caricatural), dont certains sont plus propres à l’époque (les années Trente) qu’autre chose, cette nouvelle est tout à fait bluffante et parfaitement digne de lecture en 2021+, et ce d’autant plus qu’elle tient une place fondamentale (c’est le cas de le dire) dans l’Histoire de la Science-Fiction.

Pour vous en convaincre, je vous invite d’ailleurs à lire la critique complète que je lui ai consacrée. En espérant qu’une maison d’édition française daigne enfin se pencher sur son cas ! (Vous admirerez, au passage, la couverture très Nimitz, retour vers l’enfer ou The Philadelphia Experiment de la dernière édition en anglais en date).

Les quarante-trois dynasties d’Antarès – Mike Resnick

Cette nouvelle est également présente dans le recueil Sous d’autres soleils, dont je vous ai déjà parlé dans le précédent épisode de l’anthologie Apophienne. En introduction, l’auteur nous détaille sa genèse, à savoir une conversation tenue avec un guide égyptien, qui lui expliquait que dans son pays, il faut, pour exercer ce métier, posséder l’équivalent d’une maîtrise en Histoire et parler.. quatre langues. Excusez du peu ! Ce qui fait donc de ces guides des gens bien plus instruits que 99% des touristes occidentaux à qui ils font visiter des monuments qui dépassaient, à leur époque, tout ce que les ancêtres desdits touristes étaient capables de bâtir. Sans compter, bien sûr, le comportement de ces derniers, plus préoccupés, comme le rapportait l’égyptien à l’auteur, de parler d’un match de football américain que d’écouter « l’ennuyeux discours de cet habitant du Tiers Monde » (je résume, hein). Resnick a donc voulu aborder ce thème en le transposant à l’avenir, un monde extrasolaire et une espèce alien.

Dans cette nouvelle, prix Hugo 1998, nous suivons un antaréen, « Herman », guide touristique faisant visiter certains des monuments les plus prestigieux de son peuple à un trio de touristes terriens, un couple et son garçon adolescent. Chacun des trois représentant d’ailleurs plus ou moins le défaut typique d’un touriste occidental, pour ne pas dire américain (quoique… Vous devriez voir ce que ma génitrice dit des touristes allemands 😀 ) : une gentille condescendance pour la mère, une indifférence irrespectueuse pour le fils, un sentiment agressif de supériorité pour le père. Alors qu’il doit subir, de façon plus ou moins stoïque (bien qu’elle ne soit pas dépourvue d’une certaine dose de cynisme, du moins selon les critères de son propre peuple et de sa profession), l’idiotie du trio, Herman se remémore, peu à peu, les plus fameux épisodes de la très longue histoire (trente-six mille ans !) Antaréenne, qui sont autant de leçons de vie, morales, à la puissance évocatrice colossale (il est d’ailleurs dommage que l’auteur n’ait pas repris cet univers fascinant dans un roman), dessinant le tableau d’une civilisation caractérisée par la dignité, le sens de l’honneur et des réalisations architecturales et artistiques hors-normes. Quarante-trois dynasties, puis commence la longue nuit, quand Antarès tombe aux mains des Terriens une première fois, puis d’une succession d’autres conquérants, y compris, à nouveau et à trois autres reprises, les humains.

La bibliographie de Mike Resnick regorge d’excellents textes, que ce soit dans la forme longue ou, comme ici, courte. Parmi eux, Les quarante-trois dynasties d’Antarès est celui qui me touche le plus, et sans conteste un de mes préférés. Et cela va bien plus loin qu’un calque de l’Égypte dans un monde extrasolaire : cette histoire d’un peuple jadis grandiose, glorieux, qui tente de garder sa dignité, son honneur et son identité alors que ses plus grands accomplissements ont été soit détruits ou mutilés par des barbares (avancés technologiquement mais en retard éthiquement, moralement), soit, encore pire, sont maintenant visités par ces derniers dans une indifférence ou une arrogance inacceptables, irrespectueuses envers les accomplissements des Antaréens, qu’ils tiennent pour des primitifs, ne peut que parler à chacun d’entre nous.

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11 réflexions sur “Anthologie Apophienne – épisode 16

  1. J’ai commencé à lire « Sous d’autres soleils » (2€) car mon libraire n’avait reçu mon exemplaire de « Vision Aveugle ».
    J’ai switché sur Vision Aveugle pour le moment (je le termine très bientôt), mais ce que j’ai commencé à lire de Resnick est très bon. Merci de m’avoir fait découvrir cet auteur ce livre lors de l’Anthologie Apophienne. Il y a des chances que j’achète d’autres de ses ouvrages (surement Kirinyaga).

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  2. Salut.
    Merci pour ce nouvel épisode toujours aussi intéressant.
    Je n’ai pas hésité à rechercher le bouquin de Resnick que j’ai effectivement acheté d’occasion (à bas prix sur un site, sans faire de pub, commençant par CDis…, et il en reste pour ceux qui souhaiteraient l’acquérir).
    Merci également pour l’info du Bélial, mon anglais n’étant que scolaire..
    Enfin, juste une petite remarque amicale, j’ai noté le mot  »génèse », souvent employé ici ou là, et, sauf erreur de ma part, ou à me vouloir me monter pédant, on dit bien génétique, mais simplement  »genèse ».

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  3. Je viens de tilter. Un de mes jeux vidéo culte (il y en a 2 chez moi) est un Atompunk : il s’agit de Fallout, mais finalement le côté atome, il le comporte déjà bien assez par lui-même.
    J’ai déjà l’autre texte de Resnik à mon programme, donc, je verrai par la suite. En revanche, je vais lire sous peu « Father », car tu m’as intriguée avec ton histoire de robot, et puis une référence à la sublime actrice et technophile en question ne peux que m’y pousser. (crois-tu que beaucoup de lecteurs la connaissent et vu des vieux films de la MGM ?
    Comme elle est présente à Berlin en 1931 – avec Conrad Veidt – dans la courte campagne que j’anime, je vais faire un petit clin d’oeil lors de mes parties…

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  4. Je viens de la découvrir (et des dizaines de milliers d’autres Français par la même occasion) grâce à Pénélope Bagieu et sa BD « Culottées ». Merci Pénélope et merci Apo !

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