Panthéon Apophien – épisode 7

cropped-apophis-ra_symbolSur ce blog, certains romans sont distingués par un tag prestigieux (si, si) : (roman) culte d’Apophis, qui représente une combinaison de coup de cœur hautement subjectif et surtout de ce que je pense être, objectivement, le meilleur de ce que les littératures de l’imaginaire ont à offrir. À la base, le tag a été attribué aux livres lus après la fondation du Culte, le 5 janvier 2016. Mais au fil des années, certains aponautes m’ont posé la question : et donc, quels sont les (romans) cultes d’Apophis lus avant cette date ? Eh bien la série dont fait partie le présent article, Panthéon Apophien, a précisément pour but de vous parler des cultes avant le Culte, entre 1985 et fin 2015. Chaque article vous présentera trois romans ou cycles, retraçant également en parallèle de façon plus ou moins chronologique (c’est loin, tout ça…) ce qu’a été mon parcours personnel de lecteur de SFFF et mon état d’esprit de l’époque.

Vous pouvez retrouver tous les autres articles de cette série sous ce tag ou sur cette page. Les romans cultes d’Apophis, pré- ou post-2016, sont listés sous cet autre tag.

L’échelle de Darwin – Greg Bear

En juin 2001, sort L’échelle de Darwin, roman de Greg Bear qui, après La musique du sang ou Héritage, prouve à quel point l’auteur est à la fois à l’aise et incontournable dans le registre de la SF orientée biologie. La Science-Fiction s’est souvent intéressée, ces dernières décennies, à l’évolution trans-, voire post-humaniste de notre espèce, catalysée artificiellement par le biais de manipulations génétiques, de la cybernétique, de la digitalisation de l’esprit humain, et j’en passe. Elle s’est aussi parfois intéressée à des histoires d’uchronies ou de mondes parallèles dans lesquels l’homo sapiens sapiens aurait pu être supplanté par, voire vivre en parallèle de, Néanderthaliens ou Cro-Magnons (j’ai par exemple été fasciné par les Kromaggs de Sliders, pour ma part). Mais il est pourtant un domaine qui a, à mon avis très paradoxalement, été franchement négligé, à part par une poignée d’auteurs, et qui me paraît pourtant relever d’une question fondamentale. C’est de ce domaine que traite L’échelle de Darwin, mais je ne vais pas le dévoiler pour vous laisser un minimum le plaisir de la découverte. Même si, avec ce que je viens de vous expliquer, vous devriez pouvoir en avoir une idée assez bonne pour stimuler votre envie de découvrir ce roman.

Celui-ci s’inscrit dans notre monde contemporain, et suit plusieurs événements en parallèle : la découverte des corps d’un couple de Néanderthaliens, la femme ayant un bien étrange bébé ; celle, en Géorgie, d’un charnier où ne se trouvent que des femmes enceintes ; et enfin, la progression foudroyante d’une pandémie du virus SHEVA qui, tenez-vous bien, est en réalité une épidémie de… fausses-couches. Si, si. Et là aussi, les fœtus sont… étranges. On tente bien sûr de combattre (sans succès) cette horrible maladie. Mais en est-ce vraiment une ? Une généticienne va émettre une tout autre théorie, qu’elle va pouvoir tester elle-même lorsqu’elle va à son tour se retrouver… enceinte. Mais de quoi exactement ? Quelle est la chose qui grandit en elle ?

Outre le fait que Bear répond de façon très convaincante (Hard SF, certes, mais accessible à toutes et à tous) à la question (vertigineuse) qu’il pose, son roman se révèle passionnant parce qu’il est vu à hauteur d’homme, ou plutôt de femme, une femme d’autant plus concernée par le fait de convaincre les autorités de la justesse de sa théorie qu’elle ne veut pas perdre son enfant à naître. On pourrait croire à une SF scientifique très froide, à un roman très noir, voire dystopique, quand certaines décisions gouvernementales particulièrement drastiques et radicales sont prises. Pourtant, c’est à un roman très humain, plein d’émotion, très immersif, hautement passionnant, auquel nous avons affaire. Un livre déjà extrêmement recommandable en temps normal, mais qui ne pourra éveiller que de nouveaux échos également fort intéressants chez ceux qui, comme nous, auront vécu la pandémie de Covid 19.

Sachez qu’une suite, Les enfants de Darwin, est parue deux ans plus tard : elle examine, onze ans après, les conséquences des événements du premier volet du diptyque.

Ilium / Olympos – Dan Simmons

En 2004, le très attendu Ilium de Dan Simmons paraît en français : ce roman marque en effet le retour de l’auteur d’Hypérion (qui, je vous le rappelle, est le roman Culte d’Apophis suprême) à la SF, même si c’est dans un univers inédit, complètement distinct de celui des Cantos. IL sera suivi deux ans plus tard par un second volet, Olympos. Ce nouveau diptyque est le triomphe de la démarche de l’américain, consistant à combiner étroitement littérature de genre et blanche / classique, puisqu’il mêle à des éléments récurrents de la SF (nanotechnologie, voyage dans le temps, etc) des personnages, des lieux, des événements ou des thèmes issus principalement de textes de Shakespeare et d’Homère (Ilium – Iliade), avec également des références à Proust, Nabokov et H.G. Wells, entre (nombreux) autres. Si Ilium reçoit un accueil critique enthousiaste (à peine inférieur à celui d’Hypérion), en revanche celui d’Olympos est beaucoup plus contrasté, certains appréciant sans réserves l’ouvrage, d’autres trouvant qu’il ne tient pas les promesses du premier volet du diptyque. Ce à quoi on peut répondre qu’un Dan Simmons, même relativement décevant, est pourtant largement au-dessus de tout ce que quasiment n’importe quel(le) autre auteur(e) de SFFF peut proposer, particulièrement sur le plan du style.

Ilium, donc, vous parle à la fois d’un helléniste de notre époque, ramené à la vie par… les dieux grecs pour observer que les événements de la Guerre de Troie se déroulent bien comme prévu, mais aussi de posthumains et de robots intelligents (les Moravecs) d’un futur lointain de plusieurs millénaires, les premiers tentant de réintroduire sur Terre les humains (presque) de base (qui vivent une vie oisive sans se poser de questions sur le monde et les miracles qui les entourent), dont ils ont jadis disparu, les seconds, installés dans le système Jovien, inquiets de phénomènes quantiques se déroulant sur Mars et menaçant (excusez du peu !) la stabilité de la structure de l’univers. Et c’est totalement passionnant, comme toujours écrit de main de maître par Simmons, sans aucun doute un des meilleurs écrivains de l’histoire des littératures de l’imaginaire. Alors certes, Olympos, moins bon, ne hisse pas ce diptyque là à la hauteur de ses glorieux prédécesseurs Hypérion et Endymion, mais il mérite pourtant très largement son rang de (roman) Culte d’Apophis ! Et si vous êtes passionné par l’Iliade / la guerre de Troie, alors là, c’est une lecture incontournable, clairement 😉 (et puis bon, hein, scènes érotiques avec Hélène de Troie, dieux grecs et nanotechnologie, missiles à trous noirs et j’en passe, si tout ça ne vous met pas l’eau à la bouche, je ne peux rien pour vous !).

Le Bureau des atrocités – Charles Stross

Toujours en 2004, paraît Le bureau des atrocités de Charles Stross, premier tome d’un vaste cycle, dit de La Laverie, qui compte, au moment où je rédige ces lignes, dix romans, plus une novella (Escape from Puroland) à paraître en 2022, et plusieurs nouvelles. Ces dernières ont toutes été traduites par 500 Nuances de Geek, qui a également sorti une VF du tome 3 et proposera cette année celles des tomes 4 et 5. Robert Laffont n’a, en effet, traduit que le tome 1 (dont je vais vous parler dans la suite de cet article), tandis que Le cherche midi a proposé une traduction amputée de tout son paratexte (pourtant conséquent : un article, une nouvelle supplémentaire, des annexes ; bonjour le massacre !) du tome 2. Ah, l’édition française… Notez que 500 Nuances de Geek a aussi proposé une trad’ de A colder war, nouvelle aux fondamentaux (barbouzes et Cthulhu dans le monde contemporain) similaires à ceux du Bureau des atrocités, mais ne s’inscrivant ni dans le cycle, ni dans le même univers, et surtout au ton (grave) complètement différent, comme nous allons le voir. Notez aussi que le contexte de Stross est (involontairement, si j’ai bien tout saisi) similaire à celui (antérieur) de Delta Green, cadre de campagne pour le jeu de rôle L’appel de Cthulhu.

Mais revenons au Bureau, donc : imaginez un monde similaire (mais pas identique) à celui décrit par Lovecraft, mais avec des histoires se déroulant dans le présent et pas dans les années folles. La magie existe, mais n’est en fait qu’une manipulation des fondements mathématiques (à la Tegmark) de l’univers. En clair, elle a plus à voir avec des équations et des algorithmes informatiques qu’avec le mysticisme. Les créatures du gentleman de Providence existent (et d’autres encore, comme le terrible Infovore), mais ne sont pas de notoriété publique. Et pour cause, des agences gouvernementales occultes (dans tous les sens du terme), l’équivalent, pour le surnaturel, de la CIA ou du KGB, font de très gros efforts pour que le grand public demeure inconscient de leur existence (à un point du cycle, elles échoueront, cependant). La saga possède également un aspect Histoire secrète, puisque certains personnages historiques et événements ont un rôle, des causes ou des conséquences qui ne sont certainement pas ceux enseignés dans nos manuels (le tome 2 est, ainsi, centré sur le Glomar Explorer et le Projet Azorian). De même, celle de la Seconde Guerre mondiale devient encore plus sinistre (si, si) quand on découvre ce que tramait vraiment l’Ahnenerbe. J’en profite d’ailleurs pour dire que c’est le roman de Stross qui m’a conduit à plus m’intéresser à cette organisation nazie, et que j’ai lu un livre aussi passionnant qu’effarant à son sujet.

Le protagoniste, Bob Howard, travaille pour la Laverie… mais pas de son plein gré. Vu que son boulot d’informaticien et son côté Geek lui ont permis de découvrir, tout seul dans son coin, les équations et lignes de code de la sorcellerie, il a été enrôlé de force dans ce MI6 de l’étrange. Oh, n’imaginez pourtant pas un James Bond de l’occulte : cette barbouze là passe plus de temps le nez plongé dans des piles et des piles de paperasse que dans le plantureux décolleté de quelque étourdissante femme fatale. Le roman de Stross a un net côté sarcastique de l’omniprésente bureaucratie gouvernementale, et se moque gentiment de James Bond, même si d’un autre côté, le tome 2 rappelle un peu cet univers. Notre Geek va donc se retrouver opposé à des Nazis, des Géants de glace, des caméras pétrificatrices (si, si !), et j’en passe. Cela réussit l’exploit d’être à la fois drôle et sinistre, hilarant et terrifiant. Aujourd’hui, associer Lovecraft au monde du XXIe siècle est banal, mais à l’époque où j’ai lu ce livre, ça a été une véritable révélation.

C’est le genre de roman qui ne laisse pas indifférent, qui ne génère que peu de critiques mitigées : on aime ou on déteste. Je précise par ailleurs que Le bureau des atrocités peut parfaitement être lu de façon isolée, comme un oneshot. Quoi qu’il en soit, dans le registre néo-Lovecraftien, le cycle La Laverie est une référence incontournable (à laquelle on compare volontiers certains autres textes, comme Les agents de Dreamland de Caitlin R. Kiernan par exemple), et si vous vous intéressez à ce courant littéraire, la lecture d’au moins ce tome 1 le sera tout autant.

***

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13 réflexions sur “Panthéon Apophien – épisode 7

  1. L’échelle de Darwin et les enfants sont définitivement dans mon propre panthéon. Quelle claque quand je les ai lus. Bien sur certains points la sciences a un peu évoluer mais cela ne change pas le fond du roman. Je n’aime pas beaucoup l’homme Dan Simon donc j’ai toujours une réticence avec ses oeuvres pourtant Ilium /olympos est définitivement dans mon panthéon. Il reste le bureau des atrocités que je vais mettre dans ma PAL.

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    • Je trouve vraiment dommage que Greg Bear soit aussi méconnu des nouvelles générations de lectrices et de lecteurs, car pour moi, il a vraiment proposé une impressionnante succession de romans de SF très haut de gamme. Dommage aussi que tout n’ait pas été traduit, loin de là.

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  2. Ah !!! J’ai vraiment aimé l’échelle de Darwin, sa suite aussi d’ailleurs, et Greg Bear en général d’ailleurs. Comme personne n’en parle jamais, je me demandais si j’étais tombé addict d’un auteur mineur…
    Illium, je l’ai, mais je ne l’ai j’amais lu en fait. Le fait que tu reparles me l’a fait ressortir.
    Bon, le Stross, pas trop pour moi. Mais j’ai tellement à lire grâce à tes conseils en grande partie.
    So good. Bravo et merci.

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    • Merci ! Non, non, Greg Bear n’a rien d’un auteur mineur, bien au contraire, il y a du très, très lourd dans sa bibliographie. C’est juste que l’édition française ne s’est pas franchement intéressée à lui ces dernières années (il faut dire qu’il a eu la « mauvaise » idée d’écrire -entre autres- une trilogie de SF militaire).

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      • Ah, dis donc, trilogie que j’avais dans mon a lire de GoodReads, mais que j’avais oublié (faut dire j’avais marqué le premier en 2015, quand il était tout seul)
        Du coup, j’ai bien envie de tenter, c’est bon ?
        (du coup, je vois sur sa bio goodreads que c’est le gendre de Poul Anderson !)

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        • Je ne peux pas te dire, c’est aussi dans mes projets de lecture, mais je suis comme toi, entre le moment où je décide de lire un roman et celui où je le lis réellement, il peut se passer des années. Par exemple, Ammonite de Nicola Griffith que j’ai chroniqué il y a quelques semaines avait été inscrit dans le programme de lecture il y a plusieurs années.

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  3. Sais-tu où se trouvent les nouvelles originellement non traduits du tome 2 et traduites par 500 Nuances de Geek?

    J’avoue que je suis assez perplexe devant certains de leurs travaux, il y a quelques mois j’ai téléchargé chez eux Par-delà l’avènement de la matière en réseau de Bruce Sterling, qu’ils offraient gratuitement, et en étudiant avec Calibre le fichier qui me semblait fort volumineux pour un texte si court , j’ai découvert deux documents qui étaient contenus dans le fichier mais n’y apparaissent pas comme texte, les êtres de l’abîme et The rhesus chart tranche 6. J’ignore totalement s’il s’agit d’une maladresse de leur part ou d’un cadeau surprise pour les lecteurs curieux?

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