Panthéon Apophien – épisode 5

cropped-apophis-ra_symbolSur ce blog, certains romans sont distingués par un tag prestigieux (si, si) : (roman) culte d’Apophis, qui représente une combinaison de coup de cœur hautement subjectif et surtout de ce que je pense être, objectivement, le meilleur de ce que les littératures de l’imaginaire ont à offrir. À la base, le tag a été attribué aux livres lus après la fondation du Culte, le 5 janvier 2016. Mais au fil des années, certains aponautes m’ont posé la question : et donc, quels sont les (romans) cultes d’Apophis lus avant cette date ? Eh bien la série dont fait partie le présent article, Panthéon Apophien, a précisément pour but de vous parler des cultes avant le Culte, entre 1985 et fin 2015. Chaque article vous présentera trois romans ou cycles, retraçant également en parallèle de façon plus ou moins chronologique (c’est loin, tout ça…) ce qu’a été mon parcours personnel de lecteur de SFFF et mon état d’esprit de l’époque.

Vous pouvez retrouver tous les autres articles de cette série sous ce tag ou sur cette page. Les romans cultes d’Apophis, pré- ou post-2016, sont listés sous cet autre tag.

Un peu d’histoire

Parlons aujourd’hui de la période 1996-1999. Quand, à cette époque, vous êtes comme moi, c’est-à-dire que vous ne fréquentez personne qui lit de la SFFF (ou quasiment), que vous ne lisez pas (ou en tout cas pas régulièrement) les rares magazines spécialisés (comme les tout jeunes -lancés en 1996- Galaxies et Bifrost), eh bien vous ne découvrez l’existence des nouveautés en SF, y compris les sorties majeures, que quand vous parvenez au sommet de l’escalator et pénétrez dans la FNAC de Nancy ou quand vous entrez dans le fameux Hall du livre, légendaire librairie (mais pas que) de la ville. Car en ces temps de grande aventure, vous ne disposez pas d’internet, qui rend aujourd’hui aisé et trivial le fait d’être informé des futures ou nouvelles sorties. C’est donc, pour ma part, toujours le cœur un peu battant que je m’approche du rayon SF, ne sachant jamais quelle nouvelle merveille (pour être clair, à cette époque, quel nouvel Ailleurs & Demain) m’y attend. Et pour vous dire à quel point je suis déconnecté, c’est en la voyant sur une table que j’apprends, donc, l’existence d’une suite de mon livre de SFFF préféré de tous les temps, Hypérion !

Endymion / L’éveil d’Endymion – Dan Simmons

En 1996, donc, sort en VF Endymion, premier volet d’un diptyque qui se conclura deux ans plus tard avec L’éveil d’Endymion, et qui fait suite à Hypérion et La chute d’Hypérion, qui sont ce que l’on pourrait appeler les romans cultes parmi les (romans) cultes d’Apophis. On ne l’envisage pas d’emblée comme cela, pourtant, comme Fondation, Endymion est un roman post-apocalyptique, puisqu’il décrit l’univers d’Hypérion presque trois siècles après la catastrophe qui l’a frappé à la fin du bien nommé La chute d’Hypérion. Je ne vais pas entrer dans les détails pour ne pas gâcher la surprise à celles et ceux qui n’ont pas lu ce dernier roman, mais disons que les cartes ont été rebattues d’une façon radicale. L’intrigue démarre alors que la fille adolescente de Brawne Lamia, Enée, qui a pénétré dans les Tombeaux du Temps près de 260 ans plus tôt, va bientôt en émerger. La nouvelle puissance dominante (dont je vous laisse découvrir la nature par vous-même) l’attend de pied ferme, ayant déployé une énorme puissance de feu autour du site et dans l’espace. Mais Martin Silenus a recruté un jeune homme, Raul Endymion, chargé, excusez du peu, de sauver la jeune fille et de détruire le Nouvel Ordre Galactique. Dans ce premier volet, nous suivrons le voyage, pour ne pas dire l’odyssée, de Raul et d’Enée, qui sont poursuivis par un militaire, Federico de Soya (un de mes personnages préférés, tous romans confondus), et par une abomination cybernétique qui ferait passer le Gritche pour une antiquité, Rhadamante Némès. Le second volet, L’éveil d’Endymion, changera d’une façon encore plus radicale les fondamentaux de cette civilisation (dans une étonnante veine « éco-responsable » de l’extrême !), répondra à bien des questions laissées en suspens par le premier diptyque et proposera une des plus belles conclusions qu’il m’ait été donné de lire, quelque chose d’à la fois beau et déchirant.

Qu’on apprécie ou pas l’homme, l’écrivain Dan Simmons est clairement incontournable si on a l’ambition de s’initier au meilleur de la SFFF, surtout étant donné l’influence qu’il a eue sur d’autres dans les décennies suivantes. Pour prendre un exemple particulièrement récent, difficile de critiquer / analyser correctement Cantique pour les étoiles de Simon Jimenez, par exemple, sans avoir lu Hypérion et L’éveil d’Endymion, tant les emprunts qui y ont été faits sont évidents. Et c’est la même chose pour Latium et pléthore d’autres exemples, tant Simmons, Banks et quelques autres ont eu un impact colossal sur les romans publiés après eux.

Héritage – Greg Bear

héritage_bearEn 1989, Ailleurs & Demain publiait Éon et Éternité, deux romans de SF très ambitieux (j’en parlais il y a plus de trois ans dans cet article) car balayant un nombre faramineux de tropes Science-Fictifs et faisant preuve d’une démesure peu commune, notamment via le concept de la Voie, un univers artificiel tubulaire en contact avec un nombre démentiel d’autres points de notre cosmos… ou avec des univers parallèles uchroniques (et clairement, dans ce dernier genre littéraire, Éternité est une lecture absolument fascinante). Sorti en français huit ans plus tard dans la même collection, Héritage est à la fois un « prélude » à Éon (dans le sens où il se passe avant et met en scène le personnage d’Olmy ; signalons par ailleurs qu’à mon sens, il peut se lire de façon isolée sans problème majeur) et surtout, mais alors surtout, un Planet Opera de tout premier ordre.

Un soldat, Olmy, est envoyé espionner un groupe de dissidents qui a colonisé la planète Lamarckia. Son écosystème présente deux particularités : d’abord, les organismes qui la peuplent sont… gigantesques (je ne vais pas vous dire à quel point, histoire de vous laisser le plaisir de la découverte) ; ensuite, ces formes de vie ne suivent pas une évolution Darwinienne comme sur Terre, mais (néo-)Lamarckienne (ce qui explique d’ailleurs la taille des bestiaux et le nom de ce monde). En clair, si ces créatures ont besoin d’une nouvelle fonction, elles inventent une nouvelle sous-forme de vie, qui est une partie d’elles-mêmes, en manipulant leurs gènes, ce qui leur permet de transmettre ce caractère à leurs descendants. Au passage, on remarquera que l’auteur a souvent traité de l’évolution, qu’elle soit naturelle (L’échelle de Darwin), extraterrestre (ce roman) ou artificielle (La musique du sang).

La description de cet écosystème résolument autre est passionnante, et a un parfum de récit d’exploration / naturaliste à l’ancienne qui n’est en rien suranné mais au contraire fort agréable (sans doute une des plus belles allégories du voyage du Beagle en SFF avec Le voyage du Basilic de Marie Brennan), récits d’exploration de terres et continents inconnus, exotiques, sauvages, mystérieux, dont s’est d’ailleurs amplement inspirée la SF des origines, tout comme elle s’est nourrie des romans d’aventure maritime ou des westerns. Héritage est un must-read du Planet Opera dans ce qu’il a de plus charmant, propice à l’évasion dans un environnement qui n’a rien de terrestre, et inventif sur le plan scientifique, totalement à l’opposé de la noirceur de BIOS de Robert Charles Wilson, par exemple. L’ensemble de la trilogie Éon / Éternité / Héritage se place très haut dans l’échelle des (romans) cultes d’Apophis, et je ne peux donc que vous la recommander particulièrement chaudement, ainsi que la majorité de l’œuvre de Greg Bear (dont nous aurons l’occasion de reparler dans le numéro suivant du Panthéon Apophien), un écrivain dont je ne regretterais jamais assez qu’il ait été laissé de côté, ces dernières années, par l’édition française.

Excession – Iain M. Banks

En 1998, paraît en français Excession de Iain M. Banks, nouveau volet de l’incontournable cycle de la Culture. Comme je l’ai déjà évoqué, si j’avais été particulièrement impressionné par la construction et la puissance dramatique de L’usage des armes, j’avais aussi été très marqué par sa noirceur, ce qui fait que j’avais laissé passer les sorties de L’homme des jeux et d’Une forme de guerre, ne voulant pas me réembarquer dans quelque chose d’aussi sombre (je ne les lirai que quelques années plus tard en édition poche). Mais le résumé présent sur la quatrième de couverture d’Excession m’a tellement intrigué que j’ai, cette fois, acheté ce nouveau tome à sa sortie en grand format : un mystérieux artefact (appelé l’Excession) apparaît brusquement au milieu du vide spatial, et la façon dont sa simple présence agit sur l’espace-temps et l’hyperespace locaux pourraient mener à des avancées technologies radicales. Différentes factions ou espèces cherchent donc à s’en emparer, y compris au sein de la Culture, qui n’est, donc, pas insensible aux plus bas instincts de convoitise et matérialistes civilisationnels qu’elle est, pourtant, supposée avoir dépassés, pour ne pas dire transcendés. Et ce n’est là qu’un des dilemmes moraux et éthiques qui font une partie du charme de ce roman : en effet, la Culture se présente comme le garant de la paix et de la moralité dans sa région de la galaxie ; dès lors, que faire quand une espèce plus primitive, les bien-nommés Affronteurs, sont sur les rangs pour s’emparer de l’Excession, y compris par la force ? Une autre question intéressante est celle de ce que la Culture appelle les Problèmes Hors Contexte (PHC), c’est-à-dire, pour résumer, ceux qui redéfinissent le paradigme d’une civilisation de façon radicale et brusque ET qu’elle n’est en aucun cas armée pour affronter. L’exemple typique étant les aztèques, qui se battent avec des massues en bois dotées d’éclats d’obsidienne (des macuahuitl), ne possèdent ni chevaux, ni navires, et qui voient un beau jour débarquer des types chelous dans des villes flottantes appelées galions, montés sur des créatures monstrueuses sorties tout droit de l’hippodrome de Longchamp, et équipés d’armes et d’armures en acier ainsi (et c’est ça le pire) que d’arquebuses et de canons. Bref, adieu les empires Aztèque et Inca, et bienvenue dans l’Amérique coloniale portugaise et espagnole. Et devinez ce qu’est l’Excession, selon la Culture ? Voilà, un PHC !

Une différence fondamentale entre Excession et les romans du cycle qui le précèdent est le ton : alors que les trois autres (et tout particulièrement L’usage des armes) avaient une ambiance grave, mélancolique, sombre, ou les trois à la fois, ce quatrième volet est lui, marqué par un humour qui sera présent dans tous les livres ultérieurs. Dans le genre, les passages consacrés aux Affronteurs sont, d’ailleurs, particulièrement drôles, et cette race est une de mes préférées dans l’ensemble de la SF : comment ne pas tomber sous le charme d’une culture qui s’est elle-même rebaptisée L’Affront suite à un incident lors de la soirée d’un Ambassadeur (et non, ils ne se sont pas empiffrés avec les rochers au chocolat), et qu’on peut le mieux décrire par le qualificatif de « jovialement brutale » ?

Mais ni la profondeur des réflexions sur la civilisation, la responsabilité des Hyperpuissances dans le maintien de la paix, la morale et les changements de paradigme, ni la virtuosité de l’écriture ou l’humour qui y transparait, et ni le sense of wonder omniprésent (citons, entre autres, des écosystèmes entiers installés sur la coque extérieure d’un vaisseau spatial géant !) ne sont les seuls intérêts de ce livre : outre le plan macroscopique, celui des factions, espèces et nations, il offre aussi une sous-intrigue bien plus personnelle, une histoire d’amour très particulière, une des meilleures de la SFFF dans son ensemble, à mon sens, avec, entre autres, celle de Merin et Siri chez Dan Simmons. Une tragédie amoureuse qui implique deux amants pouvant changer de sexe à volonté et une femme qui a pu « geler » le développement d’un fœtus dans son utérus depuis… longtemps. Très longtemps.

Bref, je pourrais vous parler d’Excession pendant des pages, des pages ET des pages, tant c’est pour moi un bouquin extraordinaire, et sans conteste celui dont j’ai le plus lu, relu et parcouru des passages au fil des années. Le cycle de la Culture est un incontournable pour toute amatrice ou amateur de (New) Space Opera qui se respecte (notamment, là aussi, pour pouvoir discerner les emprunts qui y ont été faits par d’autres auteurs, à commencer par Neal Asher), et Excession est, avec L’usage des armes (dans un genre très différent), un de ses points d’orgue.

***

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13 réflexions sur “Panthéon Apophien – épisode 5

  1. Je partage ton amour pour Hyperion et Endymion qui sont aussi, à ce jour, les livres de SF qui m’ont le plus fait vibrer !
    Quelle plume, quel univers, quels personnages !
    Et sinon, j’adore la petite anecdote sur les nouveautés, c’était tellement ça, même presque 10 ans plus tard, quand j’ai découvert les Fnac et autres Virgin ><
    J'aimais beaucoup cette sensation d'aller à la rencontre d'une belle surprise ☺️

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Cantique pour les étoiles – Simon Jimenez – L'épaule d'Orion

  3. je ne partage pas l’enthousiasme pour Hypérion et sa chute , par contre Endymion et l’évieil d’Endymion sont dans mes favoris, bien qu’ Ilium et Olympos soit devant. Mais je n’aime pas l’auteur lui même en tant qu’individu. Héritage est absolument étonnant, il m’a confirmé Greg Bear comme un de mes auteurs favoris . Iain Banks , je n’ai pas lu Excession, j’avais peu apprécié « l’usage des Armes » , mais j’étais dans une mauvaise passe psychologique donc devant l’éloge du cycle de la culture que fait mon dieu favori, je vais reprendre tout çà à zéro en commençant par l’Homme des jeux. La première librairie où j’ai mis les pieds et qui avait un rayon de SF digne de ce nom, était à Rennes. J’étais au service militaire et je m’y précipitais dès que possible. La deuxième fût celle que j’ai créée à Nantes 3 ans plus tard.

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    • L’usage des armes est beaucoup plus sombre que tous les autres tomes réunis, et construit de façon très différente également. Ne pas l’apprécier n’est donc pas la garantie de ne pas aimer les autres livres du cycle.

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