The rage of dragons – Evan Winter

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Et j’aurai ma vengeance ! *

rage_of_dragons(* Gladiator)

The rage of dragons est le premier roman d’Evan Winter, auteur né en Angleterre de parents sud-américains et élevé en Afrique près du territoire de ses ancêtres Xhosa. C’est le tome inaugural d’un cycle, The Burning, qui en comptera quatre. Initialement auto-publié, ce livre est depuis peu édité par Orbit sous forme électronique, les versions physiques arrivant cet été. Il est présenté par l’éditeur comme un mélange entre Game of thrones et Gladiator (on peut d’ailleurs remarquer que la -très réussie- couverture de la version auto-éditée laissait peu de doutes sur la première de ces influences, tant elle a l’air de sortir tout droit de la série télévisée tirée des livres de G.R.R. Martin). L’illustration version Orbit, si elle est moins « percutante », a pour moi deux grosses qualités : premièrement, celle de plus insister sur l’influence africaine omniprésente dans le livre, et deuxièmement, démarquer un peu celui-ci de GoT, la série étant beaucoup moins en odeur de sainteté ces derniers temps et surtout son influence étant, à mon avis, plutôt modeste par rapport à celle de la culture Xhosa ou même de Gladiator.

Avec des références aussi prestigieuses que la meilleure série de Fantasy de l’Histoire et un film à succès signé Ridley Scott, on peut légitimement s’interroger sur l’originalité de la chose, et se demander, de plus, si l’auteur arrivera à un niveau de qualité justifiant pareilles comparaisons. Et on se pose encore plus de questions quand on commence à un peu avancer dans le livre, et qu’on analyse certains des tropes ou mécanismes utilisés, qui paraissent initialement beaucoup trop classiques (récit initiatique, vengeance). On commence donc à craindre un roman ennuyeux et stéréotypé, même si le cadre pseudo-africain dans un monde secondaire n’est pas très fréquent en Fantasy. Seulement voilà, on se rend rapidement compte que l’auteur n’introduit certains clichés que pour mieux les subvertir, et que surtout, il possède une écriture d’une redoutable efficacité, combinant des scènes épiques très cinématographiques, d’autres plus intimes d’une rare puissance dramatique et émotionnelle, et une faculté à prendre son lecteur aux tripes d’une force peu commune. Donc certes, comme du John Gwynne, voire du Peter A. Flannery (mais dans le registre de la Sword & Sorcery plutôt que de la High Fantasy), c’est classique sur certains plans (mais pas du tout sur d’autres, le plus visible étant le worldbuilding), mais ce qui compte, c’est qu’une fois ce livre commencé, et surtout un certain événement passé, vous ne pourrez plus le lâcher ! La référence de la fantasy africaine, Imaro de Charles Saunders, a donc un nouveau et redoutable concurrent.  Lire la suite

Chevauche-brumes – Thibaud Latil-Nicolas

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Pépite ou pyrite ? 

chevauche_brumesThibaud Latil-Nicolas est un auteur français, dont Chevauche-brumes est le premier roman. Il fait aussi partie des « Pépites de l’imaginaire », initiative d’un collectif d’éditeurs de SFF indépendants (ActuSF / Mnemos / Les Moutons électriques) devant promouvoir ce qu’ils perçoivent être les nouveaux talents hexagonaux dans nos mauvais genres préférés. Sauf que parfois, les blogueurs et autres critiques ne sont pas d’accord. Voyez par exemple la réception fort tiède du récent La forêt des araignées tristes. On comprendra donc que je me sois prudemment tenu à l’écart de la plupart de ces titres, ayant, de toute façon, une affinité très relative pour la Fantasy française, à quelques exceptions près. Oui mais voilà, de très bons retours sur Chevauche-brumes m’ont incité à sortir de ma zone de confort, et ce d’autant plus qu’il s’agit d’une fantasy militaire ET à poudre, thématique qui, vous le savez probablement, m’intéresse beaucoup.

Au final, s’il ne s’agit pas d’un mauvais roman, il souffre toutefois d’un très, très gros manque d’originalité. Mais, comme nous le verrons, ce n’est pas son seul problème, même si il y a aussi des choses fort agréables à souligner. Bilan (très) mitigé, donc. Lire la suite

La prêtresse esclave – Victor Fleury

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Ça commence comme du Christian Jacq mésopotamien, et puis…

pretresse_esclave_fleuryL’auteur français Victor Fleury était jusque là connu pour ses deux romans de Steam… pardon, Voltapunk (variante qu’il a forgée et qui substitue à une technologie rétro-futuriste centrée sur la vapeur une utilisation précoce et accrue de l’électricité), le second étant sorti cette année (sous une splendide couverture, au passage). Ce qui veut dire que son actualité en 2019 est chargée, puisque dans le même temps, il publie également le premier tome d’un cycle de Fantasy (La croisade éternelle), un livre appelé La prêtresse esclave. Et attention, pas n’importe quel représentant de ce genre, mais une Fantasy Historique variante Guy Gavriel Kay, c’est-à-dire se déroulant dans un monde secondaire / imaginaire mais très inspiré par une époque bien précise de notre Histoire réelle. Ici, la Mésopotamie de l’âge du bronze (on remarquera d’ailleurs que la Fantasy calquée sur l’Antiquité ou les époques antérieures, si elle était très populaire à une époque, s’est par la suite beaucoup effacée devant le médiéval-fantastique), plus précisément la Période d’Uruk. On peut donc déjà décerner un bon point au petit Victor (très sympathique, d’ailleurs), parce qu’il n’a pas suivi le troupeau comme un benêt en faisant un 2156e bouquin inspiré par l’Europe médiévale et les religions celte / romaine / grecque / scandinave / chrétienne / etc.

On verra qu’il ne s’agit pas du seul motif de réjouissance, car l’auteur a forgé un récit, une intrigue, un système de magie et des personnages d’une efficacité assez redoutable. Le point amusant étant qu’au début, on pense être dans une sorte de Christian Jacq mésopotamien relativement fantastique et se situant dans un monde imaginaire, et que plus on avance, et plus on est nettement dans une pure Fantasy. Bref, de mon point de vue, Victor Fleury nous propose une première incursion dans le genre très convaincante, que je vous conseille sans problème, et dont je lirai la suite avec plaisir. Lire la suite

Never Die – Rob J. Hayes

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Une fin extraordinaire

never_dieRob J. Hayes est un auteur britannique auto-édité (et expérimenté : treize livres au compteur !), et comme chacun le sait, je ne lis quasiment jamais de romans qui ne passent pas par le circuit traditionnel de l’édition. Sauf quand ledit auteur a gagné l’édition 2017 du Self-Published Fantasy Blog-Off, un prix littéraire piloté depuis 2015 par Mark Lawrence, et qui doit justement mettre en lumière le meilleur de ce que l’auto-édition anglo-saxonne a à offrir. Car il se trouve que j’ai lu le bouquin du lauréat 2016, The Grey Bastards de Jonathan French, et que j’ai passé un bon moment avec. J’ajoute que la couverture très pro et très esthétique a joué (je ne lirai jamais un bouquin juste pour l’illustration, mais si elle est réussie c’est toujours un plus très agréable, à mon sens), et que le résumé était carrément intrigant, ce qui a contribué à faire pencher encore plus la balance.

Le verdict ? Eh bien non seulement c’est carrément excellent (bien meilleur que le bouquin de French, au passage), mais en plus ça coche beaucoup de cases que j’aime : Fantasy non-européenne, à poudre, au scénario qui n’est pas du mille fois vu, etc.  Lire la suite

Full fathom five – Max Gladstone

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Une nouvelle phase du cycle

full_fathom_fiveFull fathom five est le troisième roman du cycle The craft sequence dans l’ordre de publication, et le cinquième (sur six) dans celui de sa chronologie interne. Il en marque aussi une nouvelle phase : alors que Three parts dead et Two serpents rise utilisaient un lieu de l’action (dans le même univers fictif) et des protagonistes différents, et que les trois autres livres reprennent soit des lieux, soit des personnages déjà croisés (en terme de protagonistes), quand ce ne sont pas les deux à la fois, Full fathom five est un cas intermédiaire entre ces différentes phases de la saga ; s’il se déroule dans un coin inédit de la planète, et que ses deux protagonistes sont inconnus du lecteur, ce n’est pas le cas de trois personnages secondaires d’importance. En effet, Ms. Kevarian et Cat étaient deux des protagonistes de Three parts dead, et Teo était un des personnages secondaires de Two serpents rise. Signalons d’ailleurs que la première fait également partie du casting de Last first snow, qui sera (normalement) critiqué sur ce blog en février.

Si ce troisième roman de The craft sequence reste une lecture hautement recommandable, c’est, peut-être, celui des trois sur lequel je serais le plus « mitigé », bien que le mot soit sans doute trop fort et mal adapté. Dans ma critique de Two serpents rise, je disais que son seul vrai défaut était probablement son intrigue, mais que tout le reste était excellent ; dans le cas de Full Fathom Five, je dirais qu’à part le world-/magic-building, l’intrigue est le seul point qui ne m’ait pas posé un problème, même modeste. Les deux romans sont donc profondément différents l’un de l’autre. Lire la suite

Les attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard

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Un livre plein d’habiles contrastes

attracteurs_rose_streetLucius Shepard (1943 – 2014) était un écrivain américain, grand voyageur (ce qui a eu une influence sur son oeuvre, particulièrement à ses débuts, où elle était particulièrement axée sur l’Amérique centrale), ayant exercé mille métiers, parmi lesquels l’écriture n’est venue que très tardivement, alors qu’il avait déjà la quarantaine. Il a gagné un prix Hugo, un Nebula, un Locus et deux World Fantasy Award. Il est particulièrement connu pour son roman La vie en temps de guerre et pour sa saga du Dragon Griaule, lignée de textes courts de Fantasy mettant en scène un dragon jadis pétrifié par un magicien mais si grand que les hommes l’ont de tout temps pris… pour une chaîne de montagnes, et si maléfique que même à l’état de monolithe, il continue à exercer son influence corruptrice sur les environs. Il est particulièrement renommé pour la qualité de son style.

Le Belial’, grand admirateur et soutien de l’auteur, nous propose, dans sa prestigieuse collection Une heure-lumière, une novella relevant de la Gaslamp / Gaslight Fantasy (ou à la rigueur du Weird, voire de l’Urban Fantasy ; pour la signification de ces termes, je vous invite à lire ceci), tout comme, d’ailleurs, un roman précédemment publié par l’éditeur. Elle met en scène un fantôme dans la Londres de la fin du XIXe siècle. Comme d’habitude, la (splendide) couverture est signée Aurélien Police, et la traduction, comme il se doit impeccable lorsqu’on a affaire à une VO si raffinée, par Jean-Daniel Brèque, à qui, sans surprise, le cadre victorien sied comme un gant. Lire la suite

Empire of sand – Tasha Suri

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Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps… *

empire_of_sand_suri* Jean-Patrick Capdevielle, 1979.

Tasha Suri est une autrice (et libraire) britannique d’origine Pendjabi, installée à Londres. Empire of sand est son premier roman et le tome inaugural du cycle The books of Ambha. Ce dernier comprendra au moins un autre livre, Realm of ash (consacré au personnage d’Arwa, devenu adulte), et les différents opus seront lisibles comme des stand-alone, même s’ils se déroulent dans le même monde (ils en visiteront d’ailleurs différentes parties) et partagent parfois des protagonistes communs.

Ce livre a plusieurs particularités, mais la plus évidente est qu’il propose un univers et une magie inspirés par l’Inde, particulièrement celle de la période Moghole. Il a donc au moins le mérite d’offrir au lecteur féru de Fantasy une ambiance radicalement différente de celle, européenne, celtique / romaine / nordique à laquelle il est habitué. Ceci, conjugué au talent de conteur de l’auteure, ainsi qu’à vingt-cinq premiers % enthousiasmants, aurait donc dû en faire une lecture de qualité. Malheureusement, les trois autres quarts sombrent brusquement dans une romance à l’eau de rose, un rythme d’une lenteur géologique et tiennent plus du pensum que du chef-d’oeuvre. Je ne dirais pas que nous tenons là ma déception de l’année (le simple fait que je prenne la peine d’écrire une critique sur ce livre montre 1/ que je l’ai fini et 2/ qu’il y a tout de même quelque chose à y sauver), mais en tout cas j’avoue que rien ne présageait une dégringolade pareille dans un bouquin qui, au début, me faisait penser à… la Trilogie de l’empire de Feist / Wurts ! Lire la suite

L’empire des Soleri – Michael Johnston

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Entre le Roi Lear et l’ancienne Égypte, une Fantasy politique à découvrir

soleri_T1Le 17 octobre, sortira chez Bragelonne L’empire des Soleri, le premier tome du cycle Soleri par Michael Johnston (le second n’étant pas encore paru en VO au moment où je rédige cet article). J’ai, pour ma part, lu ce roman en anglais à sa sortie, et il m’avait laissé une impression qui, si elle n’était pas parfaite, était en tout cas prometteuse et solide sur bien des plans. Je vous invite donc à lire ma critique si vous souhaitez en savoir plus sur cette Fantasy politique, qui mélange l’esprit de l’Égypte antique avec des intrigues de cour inspirées par Shakespeare, intrigues qui feraient passer les Lannister et les Borgia pour une bande de petits bricoleurs du dimanche en matière de manigances et autres vilenies. On remarquera, pour terminer, l’illustration très Powerslave (clic) et surtout très réussie signée Pierre Santamaria.

The snow of Jinyang – Zhang Ran

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Un des précurseurs du Silkpunk

clarkesworld_117_zhang_ranAlors que sort La grâce des rois de Ken Liu, il est temps de reparler sur ce blog du Silkpunk, ce sous-genre à la fois du Steampunk et de la Fantasy dont les contours ont été définis par l’auteur sino-américain. Définis, certes, mais pas créés : il avoue lui-même que plusieurs textes antérieurs au sien peuvent être, rétroactivement, classés dans le Silkpunk, et celui dont je vais vous parler aujourd’hui en fait partie selon lui (même si en fait, il relève plus, à mon sens, d’un autre genre, dont je vais soigneusement éviter de trop vous parler). Il s’agit de la nouvelle The snow of Jinyang, signée par Zhang Ran (selon les conventions asiatiques, Ran est son prénom et Zhang son nom de famille), auteur chinois, ancien journaliste et analyste qui tient désormais un café dans le sud de son pays. Ce texte est disponible gratuitement (en anglais) via le site du magazine Clarkesworld (une traduction dans la langue de Shakespeare depuis le mandarin a été publiée dans son numéro 117 -la version originale a été publiée en Chine en janvier 2014-), soit sous forme écrite (clic), soit sous forme audio (clic). Lire la suite

War cry – Brian McClellan

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Machine-gun & Sorcery

war_cryBrian McClellan est un auteur américain qui a produit le meilleur cycle de la jeune histoire de la Flintlock Fantasy (voir mon article), les Poudremages. Il sort aujourd’hui un roman court qui n’y est pas lié et propose un tout nouvel univers. Comme vous pouvez vous en douter avec un écrivain qui semble avoir, comme votre serviteur, développé une profonde lassitude envers le médiéval-fantastique, ce nouveau contexte ne s’inspire pas tout à fait de l’Europe, et certainement pas du Moyen Âge. On aurait pu penser que McClellan allait, comme Adrian Tchaikovsky avant lui (dans Guns of the dawn), placer son histoire dans un cadre rappelant la Guerre de Sécession, mais il a en fait décidé de sauter une étape, et, grimpant dans les branches de l’arbre taxonomique, de passer de la Flintlock Fantasy à l’Arcanepunk, dont il devra désormais être considéré comme un des maîtres, à l’égal de Max Gladstone. Car War cry rappelle la Seconde Guerre mondiale… mais dans un monde secondaire (imaginaire) où la sorcellerie existe ! Bref, après la sword & sorcery, il faudra désormais aussi parler de machine-gun (ou de bomber) & sorcery !

Même si je lui ai trouvé quelques facilités sur la fin, il n’en reste pas moins qu’une fois de plus, McClellan nous offre un texte magistral, plein d’émotions variées, au rythme haletant et à l’univers totalement hors-norme dans un genre, la Fantasy, ultra-sclérosé.  Lire la suite