La ballade de Black Tom – Victor LaValle

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Une expérimentation littéraire audacieuse et bluffante

black_tomVictor LaValle est un auteur américain qui, en plus de la SFFF, écrit aussi des essais et des critiques de livres. Les problèmes mentaux ainsi que les vies de personnages afro- ou latino-américains dans les décennies passées sont des thèmes récurrents dans son oeuvre. La ballade de Black Tom (son premier texte traduit en français) revisite ainsi L’horreur de Red Hook d’H.P. Lovecraft du point de vue d’un jeune noir, et fait donc partie de cette vague de textes donnant leur place, dans les univers du Maître, à ceux qui n’en ont pas ou trop peu sous sa plume (les femmes, les personnes de couleur, etc). A cet égard, la dédicace de l’auteur est très éclairante : « A H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires » (au passage, on savourera un passage de la fin du roman, où la police new-yorkaise conseille à un trouble-fête de retourner vers sa chère Providence voir si le climat lui convient mieux). Dans le même registre, on peut également citer L’éclosion des Shoggoths d’Elizabeth Bear ou La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson.

On voit souvent passer à propos du texte de Victor LaValle le terme de « réécriture » de celui de Lovecraft, et on est en fait très exactement dans ce registre là : alors que Kij Johnson s’est appropriée un des univers d’H.P.L, ainsi qu’un de ses personnages et le squelette d’une de ses intrigues, LaValle est allé beaucoup plus loin, proposant au lecteur une véritable expérimentation (et expérience) littéraire, comme nous allons le voir.  Lire la suite

Le modèle de Pickman – H.P. Lovecraft / L’autre modèle de Pickman – Caitlin R. Kiernan

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Dunwich, Innsmouth, Boston, Hollywood, c’est le même destin !

ghoul_LovecraftC’est désormais presque une tradition, pas un mois sans parler d’une nouvelle signée Caitlin R. Kiernan sur ce blog. Et pas un mois non plus sans composer pas à pas ma petite anthologie Apophienne idéale du meilleur de ce que les Lovecrafteries du XXIe siècle ont à nous offrir. Dans ce registre, L’autre modèle de Pickman signé par l’autrice est un représentant de choix, tant il revient avec régularité dans différentes anthologies, qu’elles soient françaises ou anglo-saxonnes (vous trouverez une liste de liens en fin de critique). Comme son nom l’indique, ce texte est basé sur un de ceux du maître, Le modèle de Pickman, ce qui fait que je vous en propose également la critique, « en tandem » pourrait-on dire. Comme avec beaucoup de Lovecrafteries modernes, la nouvelle de Kiernan met en exergue ce qui était laissé dans l’ombre, voire complètement passé sous silence, chez H.P.L (les femmes, l’homosexualité, le sexe et la pornographie), tout en répondant, pour une certaine catégorie de créatures, aux mêmes questions posées dans Le cauchemar d’Innsmouth, par exemple.  Lire la suite

Hyperborée & Poséidonis – Clark Ashton Smith

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Continents anciens rime avec Lovecraftien !

hyperboree_poseidonis_CASHyperborée & Poséidonis est le second volume de l’intégrale Clark Ashton Smith publiée par Mnemos, après Zothique. Si ce dernier était, très logiquement, sous-titré « mondes derniers », puisqu’il parlait d’un continent du lointain avenir de la Terre, ce tome 2, lui, est appelé, au contraire, « mondes premiers ». Il s’intéresse en effet à l’Hyperborée, un continent dont le Groenland actuel n’était qu’une péninsule et qui, au Miocène, bénéficiait d’un climat tropical, avant une fatale glaciation due au basculement de l’axe de la planète, ainsi qu’à Poséidonis, la dernière île de la civilisation Atlante. L’ouvrage est divisé en deux parties, chacune consacrée à un de ces « mondes premiers », la première, dévolue à l’Hyperborée, comprenant douze textes, tandis que la deuxième, vouée à Poséidonis, en rassemble huit. Vous aurez également droit à une préface (très intéressante), une postface (signée S.T. Joshi en personne !) et deux cartes.

Les plus éveillés d’entre vous auront peut-être remarqué le tag « Lovecrafteries » sous cet article, la mention de Tsathoggua, Iog-Sottot (sic) ou Kthulhut (sic) sur la quatrième de couverture du livre ou encore d’Ubbo-Sathla ou du Livre d’Eibon dans la préface ou le sommaire. Si vous êtes rôliste ou connaisseur de l’oeuvre d’HPL, rien de tout cela ne devrait vous étonner : les deux auteurs étaient amis et correspondants réguliers, et les allers-retours entre leurs œuvres respectives étaient nombreux. Si Lovecraft a repris le Tsathoggua de Smith, celui-ci a aussi rendu hommage aux créations les plus fameuses du génie de Providence. Bref, en plus du reste, Hyperborée & Poséidonis relève également du registre Lovecraftien, et une connaissance correcte de ce dernier est un gros plus (sans être indispensable) pour la lecture de certaines nouvelles. Vous pourriez aussi vous étonner du classement en Light Fantasy / Fantasy humoristique, mais ce serait oublier que cette dernière comprend aussi l’ironie ou la satire qui est particulièrement présente dans ce recueil, ce qui n’exclut pas la noirceur, bien au contraire. Lire la suite

L’horreur de Red Hook – H.P. Lovecraft

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L’horreur n’est pas toujours là où on le pense !

red_hookCes derniers temps, les éditeurs de SFFF sortent pas mal de textes qui constituent soit la suite d’une nouvelle ou d’une novella antérieure émanant d’un autre écrivain (par exemple Les chroniques de Méduse de Baxter / Reynolds, qui prolonge Face-à-face avec Méduse d’Arthur C. Clarke), soit qui en représentent l’antithèse (par exemple La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, qui donne un point de vue inversé et féministe par rapport à La quête onirique de Kadath l’inconnue de Lovecraft). En pareil cas, la lecture du texte sur lequel la sortie récente se base, si elle n’est pas strictement indispensable, est néanmoins un plus non négligeable. Partant de là, étant donné que La ballade de Black Tom de Victor LaValle va paraître dans quelques semaines, il m’a paru pertinent de lire la nouvelle du natif de Providence sur laquelle ce roman se base (et dont il constitue le négatif photographique, pour reprendre une expression employée par Kij Johnson à propos de son propre Vellitt Boe, qui adopte le même esprit de contre-pied à Lovecraft), à savoir le tristement célèbre L’Horreur de Red Hook, texte d’une quarantaine de pages montrant de façon manifeste le racisme d’H.P.L. Plus ou moins reniée (sur un strict plan littéraire, hein) par son propre auteur, descendue (sur tous les plans) par la critique, y compris par S.T. Joshi, le plus grand spécialiste de l’oeuvre du Maître, cette nouvelle n’a que peu d’intérêt en elle-même, mais par contre, sur le plan de l’intertextualité, sa critique va me servir à enrichir celle du livre de Victor LaValle.

Notez que malgré la couverture de la collection numérique de nouvelles de Bragelonne, il n’y a en fait aucun lien entre ce texte et le « mythe » (qui n’est d’ailleurs pas entièrement Lovecraftien mais en partie une invention d’August Derleth) de Cthulhu : L’horreur de Red Hook est un simple texte… eh bien d’Horreur « classique », par opposition à celle, « cosmique », popularisée par l’auteur. Par contre, il s’agit bien de Fantastique, dans les deux définitions traditionnelles du genre : intrusion d’éléments surnaturels dans un cadre rationnel et hésitation du lecteur entre une explication rationnelle et une autre qui ne l’est pas.  Lire la suite

Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan

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Lovecrafterie du XXIe siècle, certes, mais hardcore

agents_of-dreamlandCaitlin R. Kiernan est une auteure irlandaise vivant de longue date aux USA. Elle a écrit une dizaine de romans (de SF et de « Dark Fantasy » -comprendre, dans la terminologie anglo-saxonne, du Fantastique ou du Weird Lovecraftien, pas l’équivalent de ce que font Cook ou Abercrombie-), des scénarios de comics, plus de 250 nouvelles et novellas (dont celle que je vous présente aujourd’hui) ainsi que des… articles scientifiques consacrés à la paléontologie (son domaine d’études avant qu’elle ne se lance dans une carrière d’écrivain à plein temps). Elle est également connue pour avoir travaillé en étroite collaboration avec Neil Gaiman sur The dreaming, le spin-off de The Sandman. Elle a, entre autres, reçu deux World Fantasy Awards (excusez du peu !), mais ce qui est à mon avis son plus grand titre de gloire est la comparaison faite par S.T. Joshi en personne de son style avec ceux de Poe, Dunsany et Thomas Ligotti.

Malgré son titre, et si elle est sans conteste Lovecraftienne, cette novella n’a que très peu à voir avec les Contrées du rêve (qui ne sont que vaguement évoquées) et rien avec The dreaming. En fait, le « Dreamland » en question est une base souterraine située dans la légendaire Zone 51, et le cœur de l’histoire est en fait relié à un tout autre pan de la mythologie Lovecraftienne. Par contre, Agents of dreamland est un prélude à une autre nouvelle de l’auteure, Black ships seen south of Heaven, publiée dans le volume quatre de l’anthologie Black wings (of Cthulhu) dirigée par S.T. Joshi.

J’ai créé, à l’occasion de cette critique, un nouveau cycle de lecture, « Lovecrafteries », dans lequel j’ai rétroactivement ajouté d’autres textes. Et d’autres encore viendront s’y greffer dans le semaines qui viennent (trois sont d’ores et déjà prévus : deux novellas et une nouvelle). Vous pouvez retrouvez ce tag dans la barre latérale du blog ou bien sur cette page. Notez que ce texte est disponible soit individuellement, soit dans un pack contenant trois autres Lovecrafteries (voir liens en fin de critique).  Lire la suite

La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

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Lovecraftien… et féministe ! 

vellitt_boeSi vous suivez ce blog depuis un moment, le nom de Kij Johnson ne vous est pas inconnu, vu que c’est le troisième texte de l’auteure dont je vous parle, après la nouvelle Magie des renards et le roman court Un pont sur la brume. Dans les deux cas, l’atmosphère est assez éthérée, voire onirique, ce qui fait que l’américaine était tout à fait taillée pour s’attaquer au projet qui est le sujet du jour : donner sa propre version d’une quête dans les Contrées du rêve Lovecraftiennes. Car La quête onirique de Vellitt Boe (qui fait évidemment écho à celle menée par Randolph Carter pour trouver Kadath l’inconnue chez Lovecraft) s’inscrit, plus généralement, dans un mouvement qui a pris de l’ampleur ces dernières années, et qui consiste, tout en rendant hommage à la puissance de l’imagination de l’écrivain de Providence, à mettre au premier plan ceux qui étaient consciencieusement ignorés, négligés, voire méprisés, dans l’oeuvre du Maître : la personne de couleur (ou plus globalement tous les non-WASP – White, Anglo-saxon, Protestant-) et, ici, la femme (bien qu’une phrase décrivant le monde de l’éveil élargisse cette perspective : « et partout, il y a des femmes et des gens de toutes les couleurs »). Dans cette mouvance, on peut également citer L’éclosion des Shoggoths d’Elizabeth Bear (autre auteure dont je vous ai déjà parlé ici), nouvelle publiée dans le Bifrost 89, ainsi que La ballade de Black Tom de Victor Lavalle, à paraître également chez le Belial’ en avril 2018. L’éditeur semble donc se spécialiser dans ce que l’on pourrait appeler la « Littérature post-Lovecraftienne critique ».

Un petit mot sur la présentation : tout d’abord, elle est très soignée. Les rabats cachent une carte en couleur des Contrées du rêve, et puis il y a des illustrations intérieures (en noir et blanc) assez nombreuses et de très bonne facture, qui nous montrent les étapes et visions les plus marquantes de la quête de l’héroïne. L’achat de la version physique est donc, pour une fois, plus que recommandable. Un petit regret, cependant, concernant la couverture : si elle est très sympathique (et parfaitement Lovecraftienne, avec son chat et ses tentacules), je trouve toutefois dommage qu’elle omette ce qui fait justement tout l’intérêt de ce texte : le fait qu’un personnage féminin soit au centre de l’histoire, en un pied de nez à Lovecraft. J’aurais mieux vu, personnellement, Vellitt, le chat et les tentacules… Un peu comme sur la couverture américaine (mais avec l’héroïne de face, tant qu’à faire !).  Lire la suite

Le sang sur le sable – Bradley P. Beaulieu

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Un très bon second tome

le_sang_sur_le_sable_beaulieuLe sang sur le sable est le second tome du cycle Sharakhaï de l’auteur américain Bradley P. Beaulieu, après Les douze rois de Sharakhaï. Et la saga fait preuve d’une belle vitalité, puisque le tome 3 est attendu (en VO) en mars 2018, le 4 en 2019 (6 sont prévus au total), et que deux novellas d’une centaine de pages sont ou vont sortir en octobre / novembre (elles seront critiquées sur ce blog dans les mois qui viennent). Je vous rappelle également que je vous propose des recensions consacrées à la nouvelle In the village where brightwine flows et à la novella Of sand and malice made. D’ailleurs, la lecture de cette dernière est un plus non négligeable pour pleinement saisir certains passages du Sang sur le sable relatifs au Prince en haillons. Un petit mot sur la couverture, un pur chef-d’oeuvre (un de plus !) signé par le génial Marc Simonetti : c’est, clairement, l’illustration de l’année, à mon sens (ça sent le Prix Apophis dans quelques semaines, lors du bilan 2017…).

Ce tome 2, donc, reprend toutes les qualités du 1, en en gommant les petits défauts. Il est long, certes (pas loin de 700 pages), mais envoûtant quasiment de la première à la dernière ligne. Bref, il confirme tout le talent de l’auteur. Et lorsqu’on sait que son autre cycle phare, Lays of Anuskaya, est réputé encore meilleur… Bref, vous allez avoir droit à beaucoup de Bradley P. Beaulieu dans les mois et années qui viennent sur Le culte d’Apophis !  Lire la suite