The descent of monsters – Jy Yang

Noir c’est noir

descent_of_monsters_yangLe monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Ah non, mince, ce n’est pas cette citation là. Je disais donc que le monde se divise en deux catégories : ceux qui vont découvrir le Silkpunk avec la sortie française prochaine de La grâce des rois de Ken Liu, et ceux qui lisent le Culte d’Apophis, et qui ont donc probablement lu l’article consacré à ce sous-genre. Et aujourd’hui, nous allons reparler de l’autre pape de cette forme sinisante de Steampunk-Fantasy, à savoir Jy Yang. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire à quel point j’avais apprécié The black tides of Heaven (et je ne suis pas le seul, vu que ce texte a été nominé pour le prix Nebula 2017 et le Hugo 2018 dans la catégorie Novella) et (dans une -un peu- moindre mesure) The red threads of Fortune, aussi ne serez-vous pas étonnés d’apprendre que j’attendais le troisième tome du cycle Tensorate avec impatience. Au final, si ce n’est certainement pas un mauvais texte, je le placerais, personnellement, en-dessous de ses deux prédécesseurs. Reste à voir, maintenant, à quel point le quatrième volet, To ascend to godhood (prévu en fin janvier), modulera cette impression.

Point très important, il me paraît très difficile d’aborder The descent of monsters de façon isolée, car l’auteur ne présente ni son univers, ni la plupart de ses personnages, qui sont censés être déjà connus du lecteur. 

Intrigue, personnages, structure

Ce roman court est de type épistolaire : chaque chapitre est supposé être un document différent, que ce soit une lettre, un extrait de journal intime (celui de la protagoniste servant de fil rouge), un rapport, la retranscription d’un interrogatoire, le récit écrit fait par un témoin des événements, etc. Il s’ouvre sur une lettre de Rider à son… jumeau, dont il vient il y a peu de découvrir l’existence (dans ce texte, comme dans ses prédécesseurs, la gémellité joue un rôle central), dont il a été séparé dans leur enfance et qu’il cherche activement à retrouver depuis deux ans, avec le concours d’Akeha et de Mokoya (enceinte), les héros de Black Tides / Red Threads (le personnage de Rider lui-même apparaissant dans ce dernier texte). Vient ensuite une lettre adressée par Sariman à sa compagne (Kayan), dont on comprend qu’elle a été rédigée juste avant sa mort. La jeune femme enquêtait pour le compte du Protectorat sur un incident, et sous la pression de sa hiérarchie, elle a pondu un faux rapport mettant tout sur le dos de la rébellion Machiniste.  Elle a cependant continué à enquêter en toute illégalité, et elle tient à ce que Kayan fasse éclater la vérité à tout prix. Sariman lui transmet toutes les preuves en même temps que sa missive, car elle est persuadée que le Protectorat et le Tensorat vont la faire passer pour une traîtresse. Et ça, elle veut le leur faire payer.

Dans les chapitres suivants, on découvre que l’incident en question s’est déroulé à l’Institut Rewar Teng des méthodes expérimentales : après que le reste du monde soit resté six jours sans nouvelles du lieu, des enquêteurs sont dépêchés sur place. Ils y découvrent des flots de sang, des cadavres humains et animaux à demi-dévorés, aucun survivant parmi les quarante-deux employés et aucun document. Le responsable du carnage est retrouvé aux alentours : c’est un hybride albinos raptor-naga (le but, hum, officiel de l’institut est de modifier les espèces du sud afin qu’elles résistent mieux à la gravité élevée du nord), qui a été tué par deux individus qui se trouvent dans des cavernes sous le site. Il s’agit du terroriste Machiniste le plus fameux du Protectorat, Sanao Akeha, ainsi que sa compagne, Rider. A part les guerres et le terrorisme, c’est l’incident le plus meurtrier frappant le Protectorat et le Tensorat depuis plusieurs décennies.

C’est Sariman qui va être chargée de l’enquête. On pense en haut-lieu qu’elle va se comporter comme un toutou bien obéissant et vite classer l’affaire vu qu’après seize ans à voir le résultat de ses remarquables investigations servir à booster la carrière d’autres, elle est enfin nommée enquêtrice principale sur cette affaire. Mais on se trompe lourdement. L’institut a fait l’objet de scandales et de rumeurs depuis sa fondation : personne ne croit à son but officiel, et on pense que l’étrange anomalie dans le Slack (la magie) qui se trouve à proximité sert pour des procédures expérimentales d’une tout autre nature que celles qui sont de notoriété publique. Les hautes sphères mettent des bâtons dans les roues à Sariman : transcriptions d’interrogatoires lourdement censurées, témoins qu’on lui interdit de contacter, etc. De plus, l’évasion de Rider et d’Akeha ne lui facilite pas la tâche. Elle comprend qu’elle n’est qu’une marionnette, voire un bouc émissaire (et lorsqu’on sait que s’intéresser de trop près à l’institut est dangereux, et peut vous mener tout droit aux mines, voire pire…), est fermement dissuadée de pousser certaines investigations plus loin au nom de la « sécurité nationale », mais, déterminée à faire éclater la vérité à tout prix, elle recourt à des méthodes illégales et finit même par rejoindre la rébellion. Car pour le Protectorat, la situation est claire : ce bain de sang est de la faute des terroristes Machinistes, qui ont été retrouvés sur les lieux et dont l’évasion les désigne comme coupables. Point.

Les différents points de vue épistolaires vont dès lors se relayer pour dévoiler peu à peu l’affaire, y compris parfois en revenant en arrière : par exemple, une transcription d’interrogatoire de Rider nous est montrée une première fois, et elle est lourdement censurée. Plus loin dans l’histoire, Sariman va voler la version complète de ladite transcription, ce qui fait que le lecteur va pouvoir prendre connaissance des parties manquantes. Au final, on se retrouve devant une conspiration gouvernementale pour cacher des expériences scientifiques interdites, un classique à la fois en SF et en littérature blanche, mais que nous n’avons pas vraiment l’habitude de voir en Fantasy. La morale du texte va d’ailleurs dans ce sens : si vous êtes assez intègre et déterminé, vous pouvez rester maître de votre destin malgré les efforts de l’État pour le contrôler.

Au passage, on recroise des personnages vus dans le premier diptyque, dont Mokoya, Akeha, Rider, Thennjay et Sonami. Cependant, c’est vraiment Sariman qui est ici au centre du récit, et il est probable que le personnage qui se dévoile à la toute fin soit le protagoniste de To ascend to godhood.

Analyse et avis

Premier point à remarquer, la forme. Non pas tellement la structure épistolaire, mais la façon dont certains chapitres sont présentés. Premièrement, comme déjà évoqué, deux chapitres sont un double partiel (censuré / non censuré) l’un de l’autre. Et la partie censurée est en grande partie du non-texte, ce qui est tout de même bizarre dans un roman. Deuxièmement, dans le journal de Sariman, certaines descriptions sont un peu télégraphiques. Tout cela concourt à donner une impression pas très littéraire, et n’aide pas toujours à l’immersion, qui était pourtant le gros point fort des deux novellas précédentes.

On remarque d’ailleurs une très nette différence d’ambiance avec ces dernières : ici, le ton est extrêmement noir, et relève souvent du registre de l’horreur (monstres, massacres, expériences scientifiques secrètes, etc), alors que le diptyque inaugural était souvent moins noir, plus mélancolique qu’autre chose, et en tout cas laissant une grande impression de beauté au final. Ce n’est pas le cas ici, où c’est la laideur qui domine, principalement celle des actes commis par le gouvernement dans sa poursuite du pouvoir absolu, jusque sur la Réalité elle-même.

Il faut aussi dire que tout cela reste très prévisible, même si je croyais qu’une révélation était téléphonée alors qu’en fait… elle ne vient jamais  😀

Pour ma part, des trois textes du cycle Tensorate parus jusqu’ici, celui-ci reste celui que j’ai le moins apprécié, et d’assez loin. Ce n’est pas, à mon sens, un mauvais texte en lui-même (aux réserves exprimées plus haut près), mais il est en tout cas incontestable qu’il pâtit beaucoup de la comparaison avec ses deux prédécesseurs. Je vous conseille cependant très fortement de vous intéresser à The black tides of Heaven, texte inaugural du cycle et roman court magistral proposant, de plus, un univers sortant complètement des sentiers battus de la Big Commercial Fantasy ou du Steampunk à papa.

En conclusion

Troisième novella du cycle de Silkpunk Tensorate, The descent of monsters est un roman court épistolaire racontant, à titre posthume, les efforts d’un fonctionnaire pour faire éclater une vérité que le gouvernement veut absolument censurer à propos d’un massacre dans un institut de recherche (qui n’est pas du tout ce qu’il paraît être de prime abord). Sans être mauvais ou inintéressant, ce tome 3 pâtit d’une forme épistolaire un peu sèche, d’une ambiance nettement plus noire et surtout de la comparaison avec deux prédécesseurs assez largement supérieurs. Cela n’en fait cependant pas une mauvaise lecture pour autant, et le cycle reste vraiment très recommandable pour qui veut découvrir autre chose du Silkpunk que celui de Ken Liu, ou bien sortir des clichés de la Fantasy et du steampunk victorien.

Niveau d’anglais : aucune difficulté particulière.

Probabilité de traduction : la rumeur dit qu’un éditeur français s’intéresse au cycle, affaire à suivre…

Pour aller plus loin

Ce roman court est le troisième d’un cycle : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques de The black tides of Heaven, de The red threads of Fortune,

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8 réflexions sur “The descent of monsters – Jy Yang

    • Attention, si les deux auteurs opèrent dans le même sous-genre (le Silkpunk), les deux œuvres sont assez différentes. Celle de Jy Yang est centrée sur un petit nombre de personnages, alors qu’à ma connaissance, ils sont considérablement plus nombreux chez Liu. De plus, le Liu fait partie d’un cycle de gros pavés, tandis que chez Yang, ce sont des novellas de 100-200 pages.

      J'aime

  1. Je ne l’ai pas encore lu mais j’y compte bien.
    Finalement je trouve ça sympa que chacun des tomes soit vraiment très différent des précédents.
    Après on aura tous notre préféré j’imagine même si pour l’instant on est d’accord que c’est Black Tides qui se démarque.

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