Les étoiles sont légion – Kameron Hurley

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Frustrant, encore une fois

etoiles_legion_hurleyJe vous ai déjà parlé de Kameron Hurley, et je vous en reparlerai en 2019, lorsque je critiquerai Mirror empire et The light brigade. Pour tout dire, je pourrais presque reprendre la conclusion de ma critique d’Elephants and corpses mot pour mot et l’appliquer à Les étoiles sont légion, titre faisant partie de la deuxième vague du lancement d’Albin Michel Imaginaire et sortant le 31 octobre 2018. Car si je devais résumer mon sentiment sur ce roman, j’emploierais le mot « frustrant ». Du worldbuilding à l’intrigue, l’auteure ne va jamais au bout de sa démarche, et, au moins pour le premier, les remerciements nous apprennent que c’est tout à fait intentionnel. Bref, je vais laisser à Kameron Hurley une dernière chance de me convaincre avec sa Fantasy et sa SF militaire,  mais clairement, si l’impression reste la même, j’irais voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Vous aurez donc compris que je ne vais pas me joindre au concert de louanges émanant des lecteurs de la VO ou de ceux, encore plus précoces que moi, de la VF.

Gilles Dumay présente ce livre comme « un space opera féministe ». Mouais. Déjà, pour moi on est plus sur du Planet Opera, si même on est sur de la SF (malgré la couverture -impeccable- très marquée par le genre signée Manchu). Parce qu’en terme d’ambiance, de décors ou de péripéties, j’ai souvent eu l’impression d’être… dans de la Fantasy. Pas sur des critères taxonomiques (encore que…) mais du fait de l’atmosphère générée et du gros manque d’explications scientifiques. Et pour ce qui est du côté féministe, je dirais que je pense ce roman certes taillé pour un lectorat féminin… mais qu’il risque cependant de le dégoûter en raison de son esthétique très particulière et du véritable viol institutionnalisé qui est un des points clefs de son worldbuilding. Bref, quel que soit l’angle d’analyse, j’en viens toujours à la même conclusion : ce roman en fait toujours trop ou pas assez, et ne trouve jamais le juste milieu, peinant ainsi à me convaincre. Enfin, au moins, voilà qui va un peu revitaliser mon cycle SF biologiqueLire la suite

The quantum magician – Derek Künsken

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A ce stade, ce n’est plus une baffe, c’est Mjöllnir dans ta face !

quantum_magicianDerek Künsken est un auteur canadien de SF, Fantasy et d’Horreur, jusqu’ici spécialisé (et reconnu) dans la forme courte, qui, avec The quantum magician, signe son premier roman proprement dit. Et quel début ! S’inscrivant principalement dans les registres de la Hard SF et de la SF post-humaniste, ce livre impressionne par sa solidité, son ambition, son originalité et par une intrigue qui pourrait être un Ocean’s Eleven revu par Greg Egan (si l’australien s’investissait plus dans ses intrigues et ses personnages). Il est de plus en plus rare que je sois à ce point pris ou impressionné par un premier roman de SF (en Fantasy, ça m’arrive plus souvent, alors que ce n’est pas mon genre de prédilection, pourtant), mais tel a été le cas ici.  Lire la suite

The expert system’s brother – Adrian Tchaikovsky

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Une brillante remise en perspective finale, mais…

expert_s_system_brotherThe expert system’s brother est une novella signée par Adrian Tchaikovsky, que les lecteurs francophones ont récemment pu découvrir avec Dans la toile du temps et que ceux qui lisent en anglais ont pu apprécier depuis longtemps via des textes comme Dogs of war (à paraître en français chez Lunes d’encre en 2019) ou Guns of the dawn. C’est un texte de science-fiction, en rien lié (à part l’importance donnée aux insectes) au reste de son oeuvre au niveau de l’univers, mais exploitant des thématiques communes avec Dans la toile du temps et un ton qui rappelle un peu celui de Dogs of war.

Cette novella nous fait découvrir un monde étrange par les yeux d’un de ses habitants, et exploite des thématiques ou des sous-genres vus et revus de la SF. Comme toujours avec Tchaikovsky, on referme cependant le bouquin avec le sentiment de ne pas avoir perdu son temps et d’avoir eu affaire à une oeuvre globalement intéressante. Même si, pour ma part, des quatre romans signés par l’auteur que j’ai eu l’occasion de lire, je placerais celui-ci en bas de la liste. Non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il ne me paraît pas avoir tout à fait l’envergure des autres dans leurs sous-genres respectifs, sauf à la toute fin.  Lire la suite

Hardfought – Greg Bear

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La guerre éternelle… en mieux ! 

hardfought_bearEtant donné que j’ai de la demande pour des critiques de Greg Bear, j’ai décidé de vous proposer quelque chose qui sortait des sentiers battus concernant cet auteur (un peu laissé sur le bord de la route par l’édition française ces dernières années, malgré une production assez prolifique -mais à forte orientation militaire, ceci expliquant sans doute cela-) en vous parlant de Hardfought, une de ses novellas, qui a obtenu le prix Nebula dans cette catégorie de textes en 1984. Il s’agit d’un roman court à la fois très ambitieux, très exigeant et prodigieusement intéressant, montrant le combat interminable et absurde dans lequel sont englués les humains et une race extrêmement ancienne. Car aussi ahurissant que cela puisse paraître, les deux civilisations sont en guerre depuis trente ou quarante mille ans, mais n’ont jamais tenté de communiquer entre elles. Un postulat qui rappelle évidemment La guerre éternelle de Joe Haldeman, sauf qu’ici nous sommes sur quelque chose d’encore plus pointu, dystopique et intelligent. Et clairement, ce texte est tellement hardcore qu’il ne se destinera certainement pas à tous les publics. Sans compter une densité, pour une novella, proprement exceptionnelle : j’ai pris autant de notes pour préparer cette critique que je le fais d’habitude pour un roman trois ou quatre fois plus grand !  Lire la suite

L’éclosion des Shoggoths – Elizabeth Bear

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Fondamental

shoggoth_manzanedoL’éclosion des Shoggoths est une nouvelle d’une vingtaine de pages publiée en français dans le numéro 89 de Bifrost. Elle est signée Elizabeth Bear (pseudonyme de Sarah Wishnevsky), l’épouse de Scott « Salauds Gentilshommes » Lynch. Cette auteure est membre d’un « club » très restreint, puisqu’il ne compte que quatre autres membres : celui des écrivains qui ont gagné plusieurs Hugo (dont un pour le texte qui nous occupe aujourd’hui, en 2009) après l’obtention du prix John Campbell du meilleur nouvel écrivain.

Texte fondamental au sein de la vague récente de Lovecrafteries cherchant à donner leur place, dans les univers du Maître, à ceux qui n’en ont pas ou trop peu (ou une place trop péjorative), L’éclosion des Shoggoths relève du volet science-fictif de l’oeuvre d’HPL, et non Fantastique ou Fantasy / Onirique. Alors qu’un roman court comme La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson se préoccupe surtout de la place de la femme chez Lovecraft, la nouvelle de Bear, tout comme le très postérieur La ballade de Black Tom de Victor LaValle, s’attaque au racisme et à l’antisémitisme du natif de Providence.  Lire la suite

Dogs of war – Adrian Tchaikovsky

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Encore un chef-d’oeuvre !

dogs_of_warDogs of war est le nouveau roman d’Adrian Tchaikovsky, très prolifique auteur de SFF britannique, aussi à l’aise en Fantasy qu’en SF, qui m’avait bluffé avec l’excellent Children of time. S’il s’agit toujours de science-fiction, le contexte est cette fois différent, puisqu’il concerne la Terre d’un futur très proche (une grosse génération, à priori) et s’inscrit dans le sous-genre militaire. Nous suivons un groupe de bioformes expérimentales, des animaux (chien, ours, reptile, abeilles -ah, j’ai capté l’attention de Lutin, là-) transformés par l’ingénierie génétique et la cybernétique, et utilisés pour mener une sale guerre corporatiste au sud du Mexique. Endoctrinées et dotées de puces de Feedback devant les contrôler, les bestioles finissent cependant par penser par elles-mêmes et par s’interroger sur la pertinence des ordres… Cependant, cette partie martiale n’est qu’un (long) prologue pour quelque chose de beaucoup plus profond et ambitieux, en lien avec un thème récurrent chez l’auteur : la coexistence et les relations entre formes de vie différentes, les relations entre une créature et son créateur.

Avec ce titre, nous revitalisons un peu le cycle SF biologique lancé l’année dernière et un peu laissé de côté en 2017. J’en profite aussi pour en lancer un autre, le cycle anticipation militaire, qui se propose de réunir des romans se passant dans un futur très proche et tentant de réfléchir, d’une façon un minimum réaliste, à ce que pourrait être la guerre demain.  Lire la suite

Children of time – Adrian Tchaikovsky

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Un Bernard Werber 2.0 rencontre Vinge, Brin et Baxter dans un chef-d’oeuvre de Hard SF anti-Starship Troopers mettant au centre de son univers la coopération, l’empathie et l’ouverture vers l’autre

children_of_timeAdrian Tchaikovsky est un auteur britannique confirmé (et, dans la vie de tous les jours, un juriste), écrivant aussi bien de la Fantasy (son cycle Shadows of the Apt, qui compte la bagatelle de dix romans, plus un peu de Flintlock et même de la Fantasy à la limite de la parodie) que de la science-fiction. Children of Time relève de ce dernier genre : lauréat du prix Arthur Clarke 2016, ce livre a impressionné d’autres écrivains de SF (et pas des moindres : citons James Lovegrove et Peter Hamilton) par l’ambition de son propos. L’auteur est un entomologiste amateur, et le monde des insectes a fortement inspiré son oeuvre (dans Shadows of the Apt, chaque civilisation tire son nom et certaines de ses particularités d’un type d’arthropode particulier). De plus, souvent, dans ses livres, la technologie n’est pas statique mais évolue constamment. Children of time ne fait pas exception : suite à une expérience d’élévation (comme chez David Brin) qui a mal tourné, nous suivons l’évolution de races d’araignées, de fourmis et d’autres créatures sur une planète extrasolaire, tout en contemplant les efforts désespérés des derniers représentants de l’humanité pour survivre à l’auto-destruction de la Terre.

C’est avec cet ouvrage que j’inaugure la lecture (quasi-)systématique d’au moins un livre en VO chaque mois. Afin que vous soyez à même de les retrouver très facilement, les romans lus en anglais sont regroupés en tags (le nuage d’étiquettes se trouve tout en bas de la colonne de droite du blog), un pour la Fantasy, un pour la SF, un pour l’uchronie, etc. Cliquez sur le tag correspondant et vous arriverez sur une page centralisant toutes les critiques concernées.  Lire la suite

Saison de gloire – David Brin

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Un planet-opera féministe, initiatique et orienté SF biologique de très grande qualité, mais avec quelques défauts le privant du statut de chef-d’oeuvre

saison_de_gloireSaison de gloire est une réédition du roman La jeune fille et les clones de David Brin, dont le nouveau titre est beaucoup plus conforme à celui de la VO (Glory Season). Paru en 1993 (1997 pour la VF), ce livre, s’il n’est pas le plus connu de son auteur (il est largement éclipsé, en terme de notoriété, par le cycle de l’élévation), est en revanche un des plus réussis. Il parvient, en effet, à réaliser une alliance très rare : celle de l’aventure et du sense of wonder propre à la SF de divertissement avec la profondeur des thématiques et de leur exploitation propre à la SF (pour reprendre l’expression de Vandana Singh) « signifiante ». C’est aussi un planet opera, un roman initiatique et une histoire de Science-fiction à dominante biologique d’une très grande qualité (il fait d’ailleurs partie de mon « cycle » de lectures SF orientées biologie). Pourtant, il reste affligé de certains défauts, dont certains assez agaçants, qui font que personnellement, je ne le classifierais pas dans mes romans « cultes ». C’est « juste » un excellent roman, pas un chef-d’oeuvre. Lire la suite

Féerie – Paul McAuley

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Des fées issues… du génie génétique ! 

féerie_mc_auley_2Paul McAuley est un auteur de Science-Fiction britannique (qui s’est également essayé à l’uchronie avec Les conjurés de Florence) plutôt orienté Hard-SF (il est botaniste de formation) mais ayant balayé un grand nombre de sous-genres au travers d’une assez prolifique carrière (plus d’une vingtaine de romans) : Space-Operas très ambitieux et situés dans un futur extrêmement lointain (son cycle Confluence, jamais traduit en France) ou centrés sur le système solaire et un futur plus proche (La guerre tranquille), Planet Opera (Sable rouge) ou encore Univers parallèles (Cowboy Angels). Il a aussi publié des novellas (romans courts), dont Le choix récemment traduit par le Belial’.

Etant donné sa formation, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’il a aussi publié quelques textes basés sur les biotechnologies, dont Les diables blancs et celui dont je vais vous parler aujourd’hui, tous deux considérés comme des piliers du Biopunk (à ce sujet, je vous invite à consulter la critique de Ribofunk pour plus de précisions). Lire la suite

Ribofunk – Paul Di Filippo

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Le prodigieux tableau d’un futur proche dominé par les biotechnologies

ribofunkPaul Di Filippo est un multi-instrumentiste de la littérature SFFF : cet auteur américain écrit dans des genres aussi différents que le biopunk (je vais y revenir en détails) et le steampunk (et aussi bien des romans que des nouvelles), est un critique de SF reconnu, travaillant pour pléthore de magazines US, rédige des scénarios de comics, ainsi que des essais consacrés à la science-fiction ou son écriture, excusez du peu ! Il a par contre été très peu traduit chez nous.

Le livre que je vous présente aujourd’hui est un fix-up de nouvelles (en anglais) paru en 1996 et qui est considéré comme un des pionniers du Biopunk (voir plus loin). Di Filippo est parti du constat suivant : après avoir écrit du pur Cyberpunk, il a constaté que l’évolution technique rendait de plus en plus probable une prédominance des bio-(ou nano-)technologies sur la cybernétique, la robotique ou l’électronique, ce qui rendait donc le cyber- obsolète. De plus, le -punk lui paraît très limité, car il signifie antihéros, ton noir, cynique et nihiliste, etc. Il forge donc un nouveau concept : non pas cyber-punk, mais ribo-funk. Ribo pour ribosome (la pièce maîtresse de la machinerie cellulaire devant traduire l’information génétique contenue dans l’ADN en protéines de structure ou à fonctions métaboliques) et funk pour un côté moins noir, plus chaleureux. En d’autres termes, un des ruisseaux qui, en en se rejoignant, allaient former le Biopunk. Il faut donc que je vous parle un peu de ce dernier avant de vous parler des nouvelles. Une des ambitions de ce blog est après tout de vous donner une vision plus complète des innombrables sous-genres des littératures de l’imaginaire. Lire la suite