Guns of the dawn – Adrian Tchaikovsky

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Jane Austen au Vietnam dans une Flintlock Fantasy… antimilitariste ! 

guns_of_the_dawnC’est la troisième fois (après Dans la toile du temps et Dogs of war) que je vous parle sur ce blog d’Adrian Tchaikovsky, mais la première où j’aborde le volet Fantasy de son oeuvre, alors que ce dernier est pourtant largement majoritaire par rapport à la SF. Bien que l’auteur fonctionne plutôt par cycles (dont un de… dix romans !) dans le premier de ces deux genres, Guns of the dawn est au contraire un stand-alone. Il appartient à la Flintlock Fantasy, mais se révèle être un représentant très atypique de ce sous-genre encore récent, car exaltant notamment moins le côté épique du mélange mousquets & magie par rapport aux romans phares que sont La promesse du sang ou Les mille noms. A la place, il nous immerge dans la boue, le sang et surtout la trouille d’une jeune femme de bonne famille projetée dans les horreurs d’une guerre pour la survie d’un certain mode de vie, une boucherie surréaliste pour le contrôle de marais salants, de fondrières et d’une jungle où on n’y voit pas à deux mètres, un environnement qui rappelle souvent les films sur… la guerre du Vietnam. Sa première originalité est donc de relever essentiellement d’une Flintlock Fantasy… antimilitariste. Mais ce n’est pas la seule : en effet, son (long, très long) prologue nous immerge dans un univers qui a plus de points communs avec Jane Austen qu’avec l’épopée Révolutionnaire ou Napolonienne qui est à la base de la Flintlock. J’entends par là qu’on se préoccupe plus de la condition de la femme que d’événements politiques / changements de paradigme ou de grandes conflagrations militaires. Enfin, le niveau technologique place ce roman aux limites de la Flintlock (plutôt centrée sur un monde secondaire inspiré par les années 1789-1815 dans l’immense majorité des cas) et de la Gaslamp Fantasy, voire de l’Arcanepunk sur un point précis de la pré-fin.

Bref, si je devais résumer, nous avons affaire à une Flintlock Fantasy atypique car plus centrée sur l’intime que sur l’épique, plus anti- que pro-militariste, et à un roman très imprégné de Jane Austen mais avec une ambiance qui frôle parfois le film consacré à la guerre du Vietnam ! Autant dire que je ne vous conseillerais pas de commencer votre exploration de la Fantasy à mousquets par lui, il présente trop de particularités pour cela. Parallèlement, comment se situe, au niveau de la qualité, ce livre par rapport à d’autres signés Tchaikovsky ? On va dire que pris globalement, il est (presque) aussi bon que les deux cités plus haut que j’ai eu l’occasion de lire, même s’il présente beaucoup plus de défauts d’écriture qu’eux. Il n’en reste pas moins qu’une fois arrivé à la fin, il a largement mérité d’être estampillé (roman) Culte d’Apophis ! 

Univers

A la base, on pense qu’on a affaire à un univers de Flintlock à-peu-près classique : nous avons deux pays, le Denland et Lascanne, frontaliers et alliés depuis longtemps face au reste du monde (ils ont combattu ensemble contre un empire de l’autre côté des mers à peine deux générations plus tôt). Sauf qu’un jour, une cabale décide de zigouiller le roi du Denland et toute sa famille, installant un parlement et un système républicain lors de sa Révolution. En face, à Lascanne, le Roi craint que la ferveur républicaine et révolutionnaire ne fasse tâche d’huile dans son propre pays, et décide donc d’envahir le Denland avant qu’il ne soit trop tard (le fameux principe de la guerre préventive).

Arrivé là, toi, lecteur qui connaît un peu la Flintlock, pense : « bon, ok, on va voir l’action du côté des courageux types du Denland face aux pourris royalistes de Lascanne. Du classique, quoi ». Eh bien pas du tout. La première surprise du bouquin est que l’action est vue du côté de Lascanne, donc des royalistes. Voilà qui tranche donc radicalement avec les œuvres de référence de ce sous-genre, celles de McClellan et Wexler.

Mais attendez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises : si le premier chapitre n’est pas franchement surprenant (on nous montre de jeunes recrues combattant l’ennemi dans des marécages), à part bien sûr le fait que les soldats en question sont quasiment tous des femmes, en fait il ne s’agit que d’une prolepse (un flashforward), et il faudra attendre un tiers du livre pour revenir à ce point là. Et 33% de 673 pages, ça fait beaucoup, beaucoup trop, même. Mais nous en reparlerons.

Revenons un moment sur les deux pays : classiquement, en Flintlock, le Denland serait modelé sur la France Napoléonienne / Révolutionnaire, et Lascanne sur l’Angleterre. Sauf qu’ici, c’est beaucoup, mais alors beaucoup plus compliqué que ça. Certes, certains points collent à ce schéma, mais d’autres rapprochent ces nations d’autres pays de notre propre Histoire, parfois même… pour les deux contrées à la fois ! Par exemple, tout un tas de petits éléments (les uniformes gris -très Feldgrau-, certains noms de famille ou prénoms, l’obsession pour l’efficacité et le fort intérêt pour l’ingénierie -et ses applications militaires-, l’évocation de camps de travail et d’extermination, de génocides, d’expériences médicales) rapprochent le Denland (et puis Denland / Deutschland, hein) de l’Allemagne / la Prusse, à un point majeur près : une absence répétée à plusieurs reprises de tout esprit militariste, par contre avéré à Lascanne, pour le coup bien plus Prussienne, voire Japonaise impériale (il y a des rumeurs, au sein des soldats de Denland, que lors de l’invasion de Lascanne, ses habitants se battront jusqu’à la mort, y compris les femmes, les vieillards et les enfants), que son adversaire. Idem, au passage, pour le front du Levant, qui évoque tout autant les bayous de Floride ou de Louisiane qu’une sorte de Vietnam mâtiné de Camargue.

Notez que ce roman se démarque de la majorité des bouquins majeurs de la Flintlock en présentant une mystérieuse race non-humaine (sur laquelle nous n’apprendrons pas grand-chose et dont l’utilité dans l’intrigue est à la fois faible et douteuse) : dans ce sous-genre, le non-humain, c’est plutôt l’exception ou en tout cas pas la majorité (il y en a chez Chris Evans ou Joshua Johnson, mais ni chez Wexler, ni chez McClellan).

Magicbuilding

Si on peut fortement apprécier ce roman, voire l’encenser, sur certains plans, ce ne sera clairement pas le cas sur celui du Magicbuilding. Celui-ci navigue au niveau dit « Bohen / Estelle Faye », également appelé « ta gueule, c’est magique ». Je résume : les rois, aussi bien celui de Lascanne que de Denland, ont le sangreal (sang royal). S’ils touchent un homme, ils peuvent volontairement lui transmettre la faculté de générer et contrôler des flammes, dans des démonstrations pyrotechniques qui pourraient rendre jaloux Smaug en personne et qui sont évidemment très utiles sur le champ de bataille. Seul petit problème : si le souverain est buté, le pouvoir disparaît avec lui et ses mages redeviennent de simples mortels. Autant dire que le Denland part avec un désavantage certain dans la guerre qui l’oppose à Lascanne.

Le gros souci, c’est que nous n’avons guère d’explications, pour ne pas dire pas du tout : d’où vient le pouvoir du roi ? Faveur divine, faculté génétique transmise le long de la lignée régnante, voire même résultat de la foi du peuple envers son souverain ? On ne le saura pas. Pourquoi des flammes et pas le contrôle de la glace, du vent, de la terre, de l’eau, de la foudre ? Pareil, aucune idée. Il n’y a plus qu’une quinzaine de mages à Lascanne : s’ils sont un tel atout militaire, pourquoi le Roi n’en crée pas à la chaîne ? Mystère.

Bref, sur le strict plan du système de magie, on est sur du bas de gamme, totalement indigne des nouveaux standards en la matière désormais établis par les Sanderson, Weeks, ou, en Flintlock, par McClellan. j’attendais franchement mieux de Tchaikovsky sur ce point précis.

Structure et narration

Le livre est divisé en quatre parties :

  • La prolepse dont j’ai déjà parlé (le premier chapitre).
  • La partie civile que j’appellerais « Jane Austen » (20-25 % du livre).
  • La partie militaire ou « Jane Austen au Vietnam » (environ 60 % du livre).
  • Celle que j’appellerais « retour à la vie civile » (les 15 derniers %, en gros).

C’est aussi ce que j’appellerais un roman semi-épistolaire : (quasiment) chaque chapitre s’ouvre sur l’extrait d’une lettre envoyée par un personnage à un correspondant bien précis (voire, en une ou deux occasions, par un autre personnage à ce même correspondant). Le point de vue adopté est unique, c’est celui d’une jeune femme appelée Emily. Examinons maintenant les trois dernières parties les unes après les autres :

Jane Austen – Fantasy

Dans la prolepse, nous assistons à la première patrouille d’une certaine Emily Marshwic, noble dame et Enseigne (grade d’infanterie, ici, mais pas dans sa définition Prussienne : il est dans ce cas inférieur à celui de sergent, et correspondrait plutôt à celui de Caporal chez nous, terme qui n’est jamais employé dans le bouquin) dans l’infanterie de Lascanne. Tout l’objet de la partie Jane Austen est donc de nous expliquer comment une fille de bonne famille, qui n’a « jamais travaillé de sa vie », en est arrivée là. Mais d’abord, pourquoi est-ce que j’appelle cette section de l’intrigue de cette façon ? Mais parce que tous les codes de ce type de littérature sont là, de l’époque (bien qu’il s’agisse d’un monde secondaire, l’année -d’un calendrier qui n’a donc rien à voir avec le nôtre- où débute le récit est… 1788, drôle de coïncidence !) à un cadre en très grande partie inspiré par l’Angleterre en passant, évidemment, par une puissante emphase sur la condition de la femme. Femme qui, avant d’être envoyée à la guerre dans une phase ultérieure, va se retrouver dans les ateliers et les champs, et en première ligne pour affronter toutes les restrictions imposées par les hostilités (en matière alimentaire, notamment).

Dès le second chapitre, donc, nous revenons en arrière, au début de la guerre : Miss Emily Marshwick fait partie d’une fratrie comprenant une sœur aînée, Mary, une cadette, Alice, et un jeune frère, Rodric, dont la naissance a causé la mort de leur mère. Leur père, lui, s’est suicidé avec son pistolet fétiche, tellement criblé de dettes qu’il a fallu vendre la moitié du domaine familial, Grammaine, pour pouvoir les payer. Un homme, Cristan Northwood, a une lourde responsabilité dans la spirale infernale qui a conduit à ce drame. Aujourd’hui, il est maire-gouverneur de la ville voisine de Chalcaster, et Emily a fréquemment des joutes verbales avec lui.

La fratrie est très stéréotypée : Mary est la sœur aînée sage, posée, la seule qui soit mariée (et visiblement la seule qui ait connu un homme) et qui ait un enfant ; Alice est l’adolescente belle, vaniteuse, superficielle, qui a du mal à saisir que 1/ la réputation et la fortune de la famille Marshwick ne sont plus ce qu’elles étaient jadis et que 2/ c’est un peu la guerre sur les bords, bordel ; Rodric, lui, est le très jeune adolescent qui ne rêve que d’uniforme et de batailles héroïques ; Emily, enfin, est la jeune femme (25 ans) pleine de conviction et de fougue, très sensible au fait de préserver ce qui reste de la réputation familiale malgré les revers récents.

Très rapidement, malgré les assurances des journaux que « la guerre est déjà quasiment gagnée » et que si on demande des troupes supplémentaires sans arrêt, c’est « pour ne laisser aucune chance de rébellion à l’ennemi », même le plus obtus des lecteurs comprend qu’il y a anguille sous roche : après l’armée purement professionnelle, on passe à une levée de troupes volontaires, dans un premier temps, puis à une conscription obligatoire d’un homme par famille ou domaine (c’est Tubal, l’époux de Mary, qui se dévoue), puis de tout homme entre 15 et 50 ans (c’est à ce moment là que le jeune Rodric est mobilisé), et enfin, fatalement, d’une femme par maisonnée ou domaine (comme le diront plus tard les instructeurs militaires, le secret des armes à feu, leur pouvoir égalisateur, multiplicateur de force comme on dirait aujourd’hui,  est qu’avec elles, tout le monde -homme, femme, adolescent, estropié- peut tuer, nul besoin de géants capables de manier de lourdes épées). Et là, c’est Emily qui se sacrifie, refusant, au nom de l’honneur familial, d’envoyer à sa place une servante comme le font sans scrupules les autres familles nobles ou aisées.

Très logiquement, dans cette partie, on explore à la fois la condition de la femme dans ce type de contexte pseudo-Napoléonien, la vie des civils en temps de guerre, la propagande (un thème mine de rien assez présent), ainsi qu’un petit bout de vie mondaine. Clairement, le but est d’installer l’image d’un personnage qui a eu une vie assez facile (mais n’en est pas une petite conne pour autant, au contraire de sa sœur Alice), en préparation d’une partie militaire où ledit personnage va perdre toute innocence. Regardez les films sur la guerre du Vietnam, même s’ils ne montrent pas, en général, la vie d' »avant », ils montrent en revanche très souvent des personnages (je pense à ceux de Charlie Sheen dans Platoon ou de Michael J. Fox dans Outrages) qui arrivent à la fois pleins d’illusions sur la façon dont la guerre se passe ou dont l’armée fonctionne, pleins d’idéalisme et de fougue, avant de repartir chez eux, à la fin du film, changés, brisés, désabusés. C’est exactement comme cela que le roman de Tchaikovsky va fonctionner. Ajoutons, que, pour être honnête, le but est sans doute probablement aussi de séduire le lectorat de Jane Austen, ce qui n’est, ma foi, pas vraiment condamnable.

Sauf… quand cette partie est trop détaillée et trop longue. Mais alors beaucoup, beaucoup trop longue. Il aurait fallu l’amputer d’au moins 50 % car là, on a un énorme bla-bla improductif (le lecteur moyen aura compris depuis longtemps l’effet que l’auteur cherchait à obtenir, inutile de tirer à la ligne), des scènes à l’utilité douteuse, et surtout un rythme très, très lent. Trop visiblement, pour certains, car, d’après ce que j’ai vu sur Goodreads (j’en profite au passage pour signaler que ce roman a la note tout à fait honorable de 4.15 sur 891 notations), cette lenteur a été une cause d’abandon chez certains et de critiques chez d’autres.

Bref, pour résumer, une partie nécessaire, mais bien trop longue et bien trop lente. 

Jane Austen au Vietnam *

* Fire on the Bayou, The Meters, 1975.

Dans la troisième partie, donc, la plus longue, et de loin (60 % du livre), Emily est mobilisée, et suite à une phase d’entraînement (pas follement passionnante), a le rang d’Enseigne. Alors que le front ouest (le Couchant) concentre les combats de Cavalerie, elle atterrit sur le front est (le Levant), un endroit épouvantable mélangeant la pire combinaison de marais salants, de marécages tout court et de « jungles » (je pense qu’il faut plutôt comprendre bayou ou mangrove, mais bon…). Bref, une espèce de Vietnam mélangé avec la Camargue ou la Lousiane, où on n’y voit pas à deux mètres (la brume est omniprésente), où les endroits secs où se battre convenablement (ou construire son camp) sont rares, et rempli, pour faire bonne mesure, de bestioles venimeuses. Au passage, l’auteur ne fait pas grand-chose ni de ces dernières, ni des maladies, ni de tout ce à quoi on pourrait s’attendre dans un environnement pareil. Par contre, le truc formidable est qu’alors qu’on aurait pu s’attendre à un combat anglais vs trappeurs / irréguliers français en Louisiane ou en Floride, on a plutôt quelque chose qui évoque puissamment les patrouilles dans les jungles du Vietnam telles que popularisées par Hollywood, avec les inévitables embuscades et tireurs d’élite. Bien que les soldats de Denland n’aient rien d’asiatique, ils sont décrits comme de « petits hommes » industrieux vêtus d’un gris fonctionnel, des boutiquiers, lettrés ou ouvriers obsédés par l’efficacité et la discipline, loin du fier et « noble » militarisme Lascan, avec ses uniformes rouges et ses casques rutilants. Bref… des Vietcongs ? Le raccourci est audacieux mais, à mon sens, pas tout à fait dépourvu de substance.

Notez que, pour le coup, l’environnement rappelle plus La souveraine des ombres de Chris Evans que les autres classiques de la Flintlock.

Cette partie militaire tarde à monter en rythme et en intérêt : il faut encore dix bons % pour revenir au même point que lors de la prolepse qui ouvre le livre, et six de plus pour avoir la première escarmouche digne de ce nom post-prologue. Longtemps, les scènes d’action verront leur impact lourdement diminué, pour une bonne et simple raison : soit des flashbacks sont insérés au sein même de leur narration, ce qui coupe leur effet, soit, beaucoup plus fréquemment, chaque petite escarmouche se voit suivie d’un chapitre entier de vie quotidienne au camp, ce qui, là encore, ne permet pas vraiment à la tension de monter. Alors je vous rassure, quand ça décolle, ça décolle carrément, et le dernier quart du bouquin, en gros, est passionnant (fin de la partie militaire + le retour à la vie civile). Il y a notamment la longue séquence du siège du camp qui rappelle celle The guns of empire de Wexler, mais dans un environnement complètement différent (jungle / marais au lieu de glace et neige).

Cette phase de l’intrigue est très immersive, parce que nous sommes vraiment dans la tête de la protagoniste, avec toutes les peurs, les peines et les doutes qui assaillent une civile, une noble dame qui n’a jamais travaillé de sa vie, une femme pas habituée à la violence d’un univers militaire jusqu’ici exclusivement masculin, qui vont avec. Notez que Emily se rapproche plus de la Winter de Wexler (au moins dans le premier tome de The shadow campaigns) que de la Vlora de McClellan : au début, c’est juste un troufion presque de base, et pas une superstar à la Vlora (ou Taniel, Tamas, Janus, etc). Et même si, comme vous vous en doutez, elle va devenir (bien malgré elle) une héroïne, il restera en elle une dimension humaine, normale, qui disparaît un peu chez Winter au fur et à mesure de l’avancée des cinq tomes du cycle de Django Wexler. Sans compter un élément fondamental : Vlora est une Poudremage hors-normes (même par rapport à Taniel et Tamas) et Winter possède son Infernivore, tandis qu’Emily est une simple humaine.

Bref, si la partie militaire met du temps à trouver son rythme, une fois que c’est fait elle est clairement passionnante, dans une ambiance très Vietnam, et propose une immersion assez exceptionnelle dans la tête et la vie de soldat puis d’officier de l’héroïne. 

Un point extrêmement important est à retenir : si aucun livre de Flintlock ne fait l’impasse sur un laïus « la guerre c’est horrible, la guerre c’est mal », il faut tout de même reconnaître que dans l’écrasante majorité des cas, la guerre c’est surtout épique et ça a tout de même de la gueule, lorsque des dizaines de canons et des milliers de mousquets se mettent à rugir en même temps, ou que des divisions entières de Dragons et de Cuirassiers lancent une charge aussi splendide que dévastatrice. Sans être totalement militariste, la Flintlock moyenne n’est en revanche absolument pas antimilitariste. Ou du moins devrais-je dire : jusque là ! Car le ton et la morale de Guns of the dawn sont tout à fait clairs : la guerre est une folie, un cauchemar, une boucherie sans signification qui déshumanise l’homme, et ce dans les deux camps. Difficile de faire plus clair ! Moralité, c’est certes de la Flintlock mais je placerais résolument ce roman à part par rapport aux autres relevant de ce sous-genre, et ne conseillerai pas de le découvrir grâce à lui. Après, par contre… Mais nous en reparlerons bientôt dans un article dédié  😉

Signalons que dans cette perspective antimilitariste, l’auteur examine minutieusement tout un tas d’éléments, depuis la propagande jusqu’à la censure du courrier des soldats, le respect des droits des indigènes non-humains, la torture des prisonniers, le viol au sein même des unités militaires, et j’en passe.

Retour à la vie civile *

* My love, Frills, 2017.

Je ne peux pas tout vous dire des derniers 15 %, sinon qu’ils sont très intéressants et justifient absolument que vous vous accrochiez même si les défauts des 85 % précédents peuvent vous lasser (manque de rythme, longueurs, partie Jane Austen pas forcément passionnante pour certains lecteurs / lectrices). Ce que je peux vous dire, en revanche est, que sur deux points (dont un que je vais à tout prix taire), ce roman se place encore une fois totalement à contre-courant du reste de la Flintlock Fantasy, où l’après-guerre est en général expédiée en un chapitre et / ou un épilogue. Là, le retour à la vie civile fait… dans les cent pages ! Et cette partie est capitale, car elle montre tous les changements intervenus chez Emily en à peine six mois de combats.

Là encore, on pense aux films sur les vétérans du Vietnam ou des guerres du Golfe, à leur difficulté à se réinsérer dans la vie civile, non pas parce que, ici, ils seraient conspués par des civils les traitant de bouchers mais tout simplement parce qu’entre eux et leur proches, un fossé impossible à combler s’est creusé. Ils ont vu tant de choses que leur famille ou amis ne pourraient comprendre (le « Roy Batty style ») qu’ils ne se sentent bien qu’en compagnie d’anciens militaires. De plus, Emily finit par s’apercevoir que le plus grand péril ne viendra pas tant de la guerre que de la paix, quand des rumeurs d’insurrection renvoient l’écho d’un génocide, de camps d’extermination et de répression sanglante. Et le prix à payer pour sauver Lascanne de Denland et Denland de lui-même sera… terrible. Je signale d’ailleurs que si la fin est grandiose (et a justifié le sceau -envié, si, si- de « Culte d’Apophis »), elle est aussi un poil abrupte et coupe toute possibilité de suite (à mon avis). Là, pour le coup, j’aurais cramé la moitié du pays pour avoir un épilogue donnant le destin ultérieur des personnages !

D’ailleurs, parlons-en, tiens, des personnages !

Personnages 

C’est évidemment l’évolution d’Emily Marshwick qui est le joyau de ce roman, de dame de noble famille (certes désargentée) à héros de guerre contre-son-gré projeté dans l’enfer d’un combat absurde dans un environnement effroyablement oppressant. Mais cela ne s’arrête pas là : j’ai déjà évoqué en passant Cristan Northwood, le responsable de la ruine de son père, avec qui elle a une relation à la fois compliquée (comme ils disent sur Facebook) et à la dynamique absolument fascinante sur toute l’étendue (considérable) du roman, mais je dois dire que mine de rien, il est le second personnage le plus intéressant du livre, très probablement. Il n’y a pas de manichéisme, à quelque niveau que ce soit, dans Guns of the dawn : l’auteur ne fait d’aucun camp les « gentils » ou « méchants » de la mauvaise Fantasy (High -sauf John Gwynne, parce que John Gwynne c’est le bien, bordel- ou Young Adult), et il applique ce principe avec les personnages. Northwood n’est pas un méchant, pas plus que le Docteur Lam, le, hum, « médecin » à la sinistre réputation de Docteur Mengele qui dirige les troupes du Denland sur le front du Levant. Les républicains ne sont pas (tous ou systématiquement) des monstres, les royalistes de Lascanne et les nobles familles ne représentent pas forcément le bien, la morale et la vertu. Le message est limpide : il y a du bon même dans le cœur d’un pourri, et la guerre fait de nous tous des monstres, ou en tout cas autre chose que ce que nous étions à l’origine. Point.

A titre personnel, j’ai aussi beaucoup aimé les personnages de Mallen et de Brocky, le premier pour son côté mystérieux et le second parce que dans son genre très particulier, il est très touchant. Surtout dans son improbable relation avec la divine Marie Angelline !

En tout cas, au cas où quelqu’un n’aurait pas compris, Emily Marshwick s’inscrit dans mon panthéon personnel des héroïnes les plus marquantes de la SFFF, non pas parce qu’elle est super-badass, mais parce qu’elle reste humaine alors qu’elle est placée de force dans une spirale de mort, de violence, de mensonges, de changements de paradigme. Son combat à elle, c’est de rester une personne décente, au sein d’un peuple et d’un  pays qui restent humains, alors que la guerre et la haine font rage.

Mais…

Globalement, c’est un excellent livre. Mais certains lecteurs risquent d’avoir beaucoup de mal avec lui : d’une part, il est trop long quand il faudrait faire court, et trop court lorsqu’il faudrait développer (la fin / l’épilogue absent), d’autre part, il est très mal rythmé, troisièmement, la partie Jane Austen sera trop développée pour le type qui sera uniquement là pour de la fantasy à mousquets qui saigne, et enfin, il est trop prévisible, notamment du point de vue de la thématique du viol omniprésente dans la partie militaire. Mais pas que : la fin se voit arriver gros comme un gratte-ciel, notamment parce que l’auteur a un peu trop insisté sur un « détail » quelques centaines de pages avant, et la romance (ou plutôt les romances) sont trop présentes à mon goût.

Mais bon, que ce soit sur la multitude de contre-pieds faits aux codes classiques de la Flintlock (dont l’antimilitarisme), la dynamique de la psychologie de la protagoniste, sa relation avec l' »antagoniste » (même si le terme est sans doute mal adapté) ou une dernière partie grandiose, clairement, vous avez tout intérêt à aller jusqu’au bout, ça vaut le coup !

En conclusion

Cette Flintlock Fantasy très atypique (antimilitariste, plus proche de la Gaslamp, voire de l’Arcanepunk, donnant une large place -cent pages- à l’après-guerre, montrant le point de vue des royalistes et pas des révolutionnaires) se révèle, prise dans sa globalité, d’un très haut niveau, même si des défauts parfois conséquents l’affligent pourtant bel et bien, au moins durant certaines phases du récit (longueurs, manque de rythme, partie Jane Austen trop détaillée pour certains, prévisibilité, romances trop présentes). Hein, quoi, Jane Austen ? Eh oui, le récit se divise (principalement) en trois parties, avant / pendant / après la guerre, et la partie « avant » reprend bien des éléments (codes, ambiance, époque d’inspiration) associés à l’oeuvre de cette dernière. Ce qui ne rend la partie militaire, sorte de Vietnam de l’ère Napoléonienne, que plus intéressante, tant le contraste entre la vie d’avant de l’héroïne et son existence actuelle est frappant. Mais c’est dans l’après-guerre que la dynamique psychologique d’Emily prend tout son sens, quand elle se découvre à jamais changée par son expérience militaire, et que le lecteur prend conscience qu’il a sans doute affaire à une des meilleures protagonistes féminines qu’ait jamais produit la SFFF. Certes, Guns of the Dawn est critiquable sur certains points, certes, un meilleur travail éditorial aurait pu l’améliorer, mais tout ce qui compte, c’est que pour la troisième fois d’affilée, Tchaikovsky m’a bluffé, et offert un roman inoubliable.

Niveau d’anglais : plutôt facile.

Probabilité de traduction : grosse VO (donc traduction onéreuse et à couper en deux tomes, probablement) + sous-genre qui n’a jusqu’ici pas marché en France = vous pouvez pleurer ou vous mettre à la VO.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Cédric Jeanneret, celle de Lianne sur De livres en livres, de Lutin sur Albedo, de FeydRautha sur L’épaule d’Orion,

Si vous avez apprécié ce livre, vous pourriez être intéressé par d’autres titres du même auteur : Dans la toile du temps, Dogs of war,

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20 réflexions sur “Guns of the dawn – Adrian Tchaikovsky

  1. Ce n’est pas du tout ma came (comme disent les jeunes et Keith Richards), mais à défaut de lire le livre, je prends plaisir à lire ta critique. En fait, une partie du temps sur ton blog, je lis par procuration.

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  2. Jusqu’à la moitié de ta critique, je ne savais pas si le livre m’intéresserait ou pas… Et la magie proposée à ce niveau là, cela fait un gros plouf…. Mais, je suis une fan de Jane Austen et de flintlock et de la période napoléonienne ET pour finir, la dernière moitié de ta critique fait bingo.
    Merci APo pour ce défrichage en profondeur. 🙂

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    • Je suis passé par les mêmes étapes. Pendant des centaines de pages, j’étais persuadé d’être tombé sur le premier Tchaikovsky qui se révélerait décevant, mais arrivé au bout, je ne suis finalement pas déçu du tout.

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  3. je n’ai lu pour l’instant que l’intro et la conclusion étant donné que je l’ai prévu pour la semaine prochaine celui ci =) (je reviendrais surement pour lire la globalité après – mais peut être après avoir écrit ma propre chronique pour ne pas être trop inspiré).
    En tout cas ça promet, j’ai hâte de le sortir !

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      • Je l’ai commencé hier et j’ai trouvé que la première partie était limite un remake du film « Autant en emporte le vent ». On a le même contexte, le même type de personnages qui sont intéresses les uns aux autres pour les même raisons et vraiment exactement le même type d’intrigue.
        Dés que j’ai commencé le livre (avec le marais au début) je me suis mis en tête que ça faisait vraiment américain, surtout la façon dont ils décrivent la mangrove, qui me faisait vraiment penser au Bayou de Louisiane. Après peut être que c’est justement ce coté la qui m’a fait plus penser à la guerre d’indépendance américaine qu’a l’europe napoléonienne.

        En fait, pour l’instant (j’en suis à 40% environ), ça ressemble beaucoup plus à Autant en emporte le vent qu’a une quelconque œuvre de Jane Austen de mon point de vue (mais bon, je n’en ai pas lu beaucoup – 2 – donc on ne peux pas vraiment dire que j’ai un gros savoir la dessus, donc je réserve mon avis).

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  4. Encore un livre que je rajoute à ma liste de « quand je me serai mise à la VO » (ce qui devrait avoir lieu cette année ! ^^) Merci pour cette critique, je pense que c’est tout à fait le genre de roman qui va me plaire 🙂

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  12. Je prétendais plus haut dans ces commentaires que ce n’était « pas du tout ma came ». Je me suis trompé. Après lecture, je peux dire que si. Je l’ai trouvé passionnant ce livre, du début à la fin. Contrairement à toi, je ne lui ai pas trouvé de longueurs. Ou en tout cas, cela ne m’a pas marqué durant ma lecture. Après une lecture décevante de The Tiger and the Wolf, je suis très content d’avoir retrouvé un Tchaikovsky en pleine forme.

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