Dogs of war – Adrian Tchaikovsky

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Encore un chef-d’oeuvre !

dogs_of_warDogs of war est le nouveau roman d’Adrian Tchaikovsky, très prolifique auteur de SFF britannique, aussi à l’aise en Fantasy qu’en SF, qui m’avait bluffé avec l’excellent Children of time. S’il s’agit toujours de science-fiction, le contexte est cette fois différent, puisqu’il concerne la Terre d’un futur très proche (une grosse génération, à priori) et s’inscrit dans le sous-genre militaire. Nous suivons un groupe de bioformes expérimentales, des animaux (chien, ours, reptile, abeilles -ah, j’ai capté l’attention de Lutin, là-) transformés par l’ingénierie génétique et la cybernétique, et utilisés pour mener une sale guerre corporatiste au sud du Mexique. Endoctrinées et dotées de puces de Feedback devant les contrôler, les bestioles finissent cependant par penser par elles-mêmes et par s’interroger sur la pertinence des ordres… Cependant, cette partie martiale n’est qu’un (long) prologue pour quelque chose de beaucoup plus profond et ambitieux, en lien avec un thème récurrent chez l’auteur : la coexistence et les relations entre formes de vie différentes, les relations entre une créature et son créateur.

Avec ce titre, nous revitalisons un peu le cycle SF biologique lancé l’année dernière et un peu laissé de côté en 2017. J’en profite aussi pour en lancer un autre, le cycle anticipation militaire, qui se propose de réunir des romans se passant dans un futur très proche et tentant de réfléchir, d’une façon un minimum réaliste, à ce que pourrait être la guerre demain. 

Univers, ressemblances *

The dogs of war , Pink Floyd, 1987.

Futur proche, une trentaine d’années environ. Dans sa quête du fameux « zéro mort », le complexe militaro-industriel (plutôt secteur privé que public, d’ailleurs) a d’abord cherché à remplacer le soldat humain par la machine, avec des résultats désastreux, cette dernière s’étant révélée beaucoup trop vulnérable au piratage. Une autre voie a alors été explorée : via l’ingénierie génétique et la cybernétique, on a créé les premières bioformes, des chiens modifiés, améliorés et dotés d’implants électroniques. Moins chers à produire que ce que coûte l’entraînement d’un fantassin humain, dépourvus des scrupules moraux de ces derniers, plus sûrs que les robots et capables de s’adapter plus facilement à une situation imprévue qu’une machine, les chiens de guerre se sont révélés très efficaces. Au moment où l’histoire commence, le docteur Murray, le leader dans ce domaine scientifique qui travaille pour la société militaire privée Redmark, vient de passer à l’étape suivante : au lieu d’une meute de quatre cyber-chiens, il a mis au point une « escouade d’assaut multiforme », composée d’un leader canin (mais amélioré par rapport aux modèles de base), Rex, d’un reptile (sniper), Dragon, d’une ourse (armes de soutien lourdes), Honey, et d’un essaim d’abeilles (reconnaissance, soutien aérien, assassinats), prototype d’Intelligence artificielle distribuée, Bees (avec un « s » et un « B » majuscule).

L’escouade est engagée dans le sud du Mexique, où une guérilla anti-corporatiste (pour simplifier), les Anarchistas, lutte contre ce qui reste du gouvernement officiel, qui est soutenu par une galaxie de troupes paramilitaires financées par des intérêts financiers internationaux.

Nos quatre multiformes ont bénéficié d’améliorations génétiques, à coups de gènes d’origine humaine ou autre (les griffes de Rex, par exemple, ressemblent plus à celles des chats qu’à celles d’un chien normal), et sont dotés d’implants cybernétiques leur permettant de se connecter aux réseaux informatiques, de communiquer avec leurs superviseurs humains ou avec les armes que portent leurs harnais (Rex, par exemple, a deux « Big dogs » qui font furieusement penser aux armes du Predator, en moins technologique). Ils sont aussi dotés d’une puce de Feedback, qui récompense les actions ou les pensées qui correspondent au désir du Maître et punit les autres (à coup de « bon chien », « vilain chien », assorti de sensations puissantes de bien-être ou de malaise, voire de douleur). Enfin, une hiérarchie, au sommet de laquelle est placé le Maître (Murray), est câblée dans leur système.

Chacun des trois vertébrés a la panoplie standard d’améliorations de la littérature cyberpunk (os renforcés, muscles hyper-améliorés -Rex peut soulever une tonne mais a le contrôle musculaire d’un chirurgien-, contrôle et Feedback métabolique, blindage subdermal, guérison accélérée, filtrage des poisons, etc), et transporte un harnais externe doté d’armes (outre les « Big dogs » de Rex, Honey a un « canon (à) éléphant » monté sur un dispositif articulé qui fait penser à ceux de Vasquez et Drake dans Aliens et Dragon a une arme de sniper et des dispositifs de ciblage améliorés), plus des particularités qui lui sont propres : griffes et crocs renforcés pour Rex, peau caméléon et dents empoisonnées pour Dragon. Bees, elle, peut utiliser différents types de poisons selon les besoins, du neurotoxique à l’hallucinogène (c’est toujours marrant de voir les ennemis se tirer mutuellement dessus !).

Notez qu’au cours du récit, on verra ou entendra parler d’autres types de bestioles : chats, rats, dauphins, furets, frelons, etc.

Comme je le disais, que ce soit au niveau de la cybernétique ou des créations du génie génétique mêlant gènes humains et animaux (et ces derniers entre eux), le tout utilisé dans un contexte civil, paramilitaire et militaire, rien de bien nouveau sous le soleil : on pense fortement, entre autres, au Samouraï virtuel de Neal Stephenson, où on croisait un chienchien assez similaire, ainsi qu’à Ribofunk de Paul Di Filippo (un fix-up que j’adorerais voir traduit un jour, à l’usage des non-anglophones), ou à GURPS Biotech dans le domaine du jeu de rôle. Pourtant, si ce n’est pas original, c’est très, très bien fait, à un point tel que pour moi, on peut considérer ce texte comme une référence dans ce domaine. J’aurais juste un regret : qu’il n’y ait pas eu un « prologue » nous montrant le processus de transformation et d’endoctrinement des bioformes, qui, à mon sens, aurait pu être très intéressant.

Maintenant, la question que vous pouvez vous poser est : une telle évolution des pratiques militaires est-elle réaliste ? Pour moi, la réponse est oui, et l’auteur donne, d’ailleurs, de nombreux arguments pour vous en convaincre. Même si, à mon avis, et au moins à court terme (l’échelle d’une poignée de décennies adoptée par ce roman), l’approche robotique présentée dans The last good man de Linda Nagata est plus probable. Au passage, des chevaux aux pigeons voyageurs en passant par les chiens et même les dauphins, l’utilisation des animaux par les militaires est une réalité tout à fait concrète de notre monde bien réel depuis des millénaires pour certaines espèces, des décennies pour d’autres.

Il était où, hein, le Youki ? *

* Richard Gotainer, 1984.

Le protagoniste est donc Rex, que des millénaires d’obéissance canine au Maître humain prédisposaient tout naturellement à être le leader de l’escouade, même si Honey, l’ourse, a une forte influence sur lui, ainsi qu’un rôle d’éminence grise. A la suite d’un incident, il y a une fusillade dans la base d’opérations de Murray, et Hart, le technicien qui s’occupe de la maintenance de l’électronique des bioformes, neutralise la puce de Feedback et la hiérarchie implantée dans Rex, avant de conseiller au groupe de s’enfuir (ce qu’ils font). Ils vont alors se retrouver dans un village mexicain, où une femme médecin de MSF soigne des victimes d’une attaque chimique (armes théoriquement interdites, bien entendu). Et les choses se compliquent lorsque nos amis les animaux se trouvent confrontés à des choix, alors que jusqu’ici, ils suivaient des ordres. Car, lorsque les canaux les reliant au Maître sont muets, et que les puces de Feedback sont coupées, comment savoir qui est l’ennemi et qui ne l’est pas ? D’ailleurs, comment distinguer un ennemi d’un civil ? Jusqu’ici, c’était le Maître qui le disait : mais sur quels critères ?

Bref, dans cette partie (qui constitue 50 % du roman, en gros), nous avons, de prime abord, la classique prise de conscience de l’intelligence militaire « autre », qui est, normalement, artificielle et électronique, comme dans la nouvelle le Malak de Peter Watts, par exemple. Sauf qu’ici, il y a un twist, mais de taille : le fait que, tout simplement, l’instinct canin fasse que Rex préfère avoir une chaîne qu’être libre de penser et de faire ce qu’il veut ! A ce niveau, il n’est, finalement, qu’un témoin, la vraie émancipation venant d’autres membres de l’escouade. Au passage, ce livre balaye large, puisque outre les intelligences artificielles (celles des machines remplacées par les bioformes) et augmentées (celles des vertébrés de l’escouade), il accorde aussi une large place aux Intelligences distribuées comme Bees (dans une perspective Vingienne semblable à celle des Dards : les éléments individuels ne sont pas intelligents-conscients) ou une autre, que je vous laisserai découvrir (plutôt dans une perspective de Gestalt / conscience de groupe, à unités individuelles elles-mêmes intelligentes-conscientes).

Après cette première moitié qui relève avant tout de la SF militaire, suivent une dizaine de % centrés sur la classique question des droits des bioformes (ou réplicants, Splices / IA / etc selon l’univers), puis un quart consacré à un monde où humains et bioformes « coexistent » (même si le mot est très exagéré), avant un retour en force de l’aspect martial dans les quinze derniers %. Les thématiques abordées dans cette seconde moitié sont passionnantes : partisans du statut d’objets / esclaves pour les bioformes vs personnes considérant qu’ils ont des droits en tant qu’êtres pensants, thème du libre-arbitre et des choix, de la coexistence de différentes formes d’intelligences dans le même univers, des responsabilités et des droits du créateur envers sa créature, vision du monde émanant d’intelligences profondément autres que la « norme » humaine, et j’en passe. Des thématiques qu’on retrouve, d’ailleurs, également dans Children of time. Au passage, ceux qui connaissent l’auteur ne seront pas du tout étonnés de la large place laissée aux animaux dans Dogs of war (y compris aux insectes), vu qu’il est entomologiste amateur et que le règne animal est très présent dans l’écrasante majorité de ses livres.

Au final, ce roman est très riche et intéressant à de multiples niveaux, et il sera à même de satisfaire aussi bien celui qui est là pour l’aspect militaire (rondement mené) que celui qui est plus motivé par les thématiques de fond développées.

Style, structure

On alterne entre des chapitres vus selon un point de vue (pdv) humain et d’autres vus selon le point de vue de Rex (plus quelques autres qui adoptent le pdv de quelqu’un d’autre, dont l’identité mettra un moment à se dévoiler). Les passages vus selon le point de vue du cyber-chien adoptent un niveau de langage adapté à un animal, certes à l’intelligence augmentée et supplée par des adjonctions électroniques ou logicielles, mais un toutou tout de même. D’où une profusion de « Bon chien » / « Mauvais chien », et une réflexion un peu basique. Pas de la part de l’auteur, mais de la créature. Ce qui est intéressant, toutefois, est de voir, au cours des années couvertes par l’intrigue, l’évolution à la fois du langage et du raisonnement de Rex, au fur et à mesure qu’il prend de la distance par rapport à son endoctrinement et par rapport à ses instincts ataviques. Bref, de voir la façon dont une arme intelligente ou un chien savant devient une personne.

En conclusion

Dans cette SF militaire de futur proche (une génération environ), des animaux aux possibilités augmentées par le génie génétique et la cybernétique, les bioformes, sont sur le point de remplacer les soldats humains (en vertu de l’utopie du « zéro mort »), et ont rendu obsolètes les robots de combat, trop vulnérables au piratage. Sacrifiables, rapides et peu coûteux à produire en masse, dépourvus de scrupules ou d’éthique, plus adaptables aux situations imprévues que les machines, les bioformes sont les combattants idéaux. L’histoire suit un tout nouveau type d’escouade, formé non pas uniquement de cyber-chiens, mais de quatre bestioles différentes, employées dans une sale petite guerre corporatiste dans le sud du Mexique. Ce sera surtout l’occasion d’entrer dans la tête du cyber-chien Rex, le chef d’escouade, et de le voir, au fil des années, faire tout le chemin allant de l’arme vivante et du chien savant à la personne à part entière.

SF militaire, certes assez peu originale mais très bien faite dans le registre du bio-/cyber-armement, mais pas que. Les thématiques balayées sont nombreuses et profondes, depuis les droits des intelligences non-humaines jusqu’à la responsabilité du créateur envers sa créature, en passant par la coexistence de divers types d’êtres pensants sur la même planète. Bref, pour qui connaît Tchaikovsky, une bonne partie du cocktail très réussi de Children of time. Et si tout cela n’est pas à proprement parler révolutionnaire, c’est en tout cas fait de main de maître. Deuxième livre de l’auteur pour moi, et deuxième coup de cœur, passionnant quasiment de la première à la dernière ligne.

Niveau d’anglais : plutôt facile.

Probabilité de traduction : faible (c’est à la base de la SF militaire, après tout, sous-genre particulièrement mal aimé en France. Bref, si cela n’intéresse pas l’Atalante ou que l’auteur est déjà lié à une autre maison -ce qui est, me semble-t’il, le cas-, inutile d’espérer une VF).

Pour aller plus loin

Ce roman est un one-shot, mais vous pourriez être intéressé par d’autres livres de l’auteur, comme Children of time.

 

 

 

13 réflexions sur “Dogs of war – Adrian Tchaikovsky

  1. C’est un auteur que j’ai envie de découvrir depuis un moment (en fait depuis la sortie de The Tiger and the Wolf).
    Du coup je ne sais pas encore par lequel je vais commencer 😛
    C’est vrai que les thèmes de celui ci ont l’air classiques mais la qualité a l’air au rendez vous donc pourquoi pas ^^

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    • Disons que celui-ci a l’avantage d’être court, même s’il est moins original que Children of time (qui est beaucoup plus gros, et avec plus de passages faibles, notamment du côté du point de vue humain).

      Si ça peut t’aider à faire un choix, je vais normalement commencer les cycles The tiger and the wolf et Shadows of the apt l’année prochaine (plus un autre stand-alone). Tu devrais donc avoir assez rapidement un panel d’avis plus large sur son oeuvre, avec une meilleure vision de ce par quoi il faut commencer.

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  2. Oh! J’ai été à deux doigts de l’acheter celui-ci!!! Le seul truc qui m’a stoppé, c’est que Children of time est prévu de sortir en VF et j’ai décidé d’attendre pour lire celui-là d’abord.
    Tu me le fais presque regretter, mais ce n’est que partie remise. Si Children of time marche en France, pourquoi ne pas espérer qu’il continue avec celui-ci ?….
    Enfin, cela a l’air taillé sur mesure pour moi! Je commence de Nine fox gambit ce soir de mon côté!

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    • J’aurais pu mettre « Who let the dogs out », mais d’une part je suis moyennement fan de cette chanson, et d’autre part avec le Youki c’était bien plus rigolo 😀

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  3. C’est bien tentant présenté comme ça. Je note la référence dans un coin, en espérant un jour une traduction. Mais visiblement, on va pouvoir patienter avec Children of Time en VF. Mais j’ai tout de même une crainte, tout se passe, ou presque, dans la tête de Rex le super chien ça peut être vite casse-gueule. Mais ta référence à la nouvelle de Peter Watts est rassurante. Le Youki :joy:

    Aimé par 1 personne

    • Il y a aussi pas mal de choses qui se passent dans les chapitres vus côté humain ou dans la tête des autres membres de l’escouade (surtout Honey). Il y a d’ailleurs des duos de chapitres où la même action commence vue selon le point de vue animal et continue selon le point de vue humain, ou inversement.

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