Les feux de Cibola – James S.A. Corey

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Inégal

feux_cibolaLes feux de Cibola est le quatrième volume du cycle The Expanse, par James S.A Corey (pseudonyme commun de Ty Franck et Daniel Abraham / Hanover). Le septième, Persepolis rising, paraîtra (en VO) dans très exactement un mois (et au passage, Actes Sud est vraiment à la traîne, puisque trois autres pays européens sont à jour dans les traductions des tomes 1-6). Le tome 3 s’est révélé verbeux et assez mauvais, mais il introduisait un énorme changement d’échelle dans l’univers, ce qui fait que je dois dire que j’attendais ce nouvel opus avec une certaine impatience et une curiosité encore plus grande. Mais aussi avec une certaine crainte : alors que j’avais trouvé le tome 1 bon, le 2 excellent et le 3 nettement plus mauvais, quel allait être le niveau du 4 ? Ne faisons pas durer le suspense, la qualité globale (et j’insiste là-dessus) remonte (un peu), même si Les feux de Cibola se révèle très contrasté, et très loin d’être dépourvu de défauts, qu’ils soient propres à ce roman ou commencent à émerger au niveau du cycle dans son ensemble.

Au passage, Actes Sud, qui a repoussé la sortie du livre du 7 juin à début Novembre, rend une bien mauvaise copie : je ne compte plus les tournures maladroites, les phrases qui ne veulent pas dire grand-chose, les insuffisances de la relecture (parfois énormes, comme ce splendide « une femme aux cheveux noire » p 253 ou « un carré de cette espace » p 279) ou la ponctuation occasionnellement aux abonnés absents. Pour un éditeur de ce calibre et compte tenu de cinq mois de délai supplémentaire, ce n’est pas franchement brillant, surtout à ce prix là. 

Avertissement : si vous n’avez pas lu le tome 3, cette critique va automatiquement vous spoiler un très gros changement intervenu dans l’univers des romans. Il est impossible de faire autrement.

Situation, structure

Comme d’habitude dans The expanse, les points de vue sont multiples : ici, il y en a quatre, qui alternent de chapitre en chapitre. Il s’agit de ceux de Holden, de Basia Merton (un squatter -voir plus loin-), d’Elvi Okoye (une exobiologiste travaillant pour la corporation RCE) et de Dmitri Havelock (membre de la Sécurité du vaisseau de cette dernière, et au passage ex-coéquipier de Miller). De plus, nous avons aussi droit à celui de Bobbie dans le prologue et de Chrisjen dans l’épilogue (qui, au passage, suggère très fortement que notre Marine préférée va faire son retour dans le tome 5, hourra !).

L’action débute deux ans après la fin du roman précédent. Les anneaux démultiplient démesurément l’espace accessible à l’Humanité : d’un système solaire colonisable, elle passe à… 1300 ! Alors que le plan initial est de n’envoyer que de petites missions de reconnaissance, d’étudier ces mondes pendant des années s’il le faut avant de les coloniser, des Ceinturiens et habitants des satellites des planètes extérieures volent un vaisseau appartenant à la compagnie de Jules-Pierre Mao (en pleine désintégration suite à l’affaire de la protomolécule), passent le portail du système solaire sans autorisation, puis dans un des anneaux, finissant par rejoindre une planète habitable, qu’ils nomment Ilus. Pour éviter que ce genre de coup de force se reproduise, on met en place un blocus militaire, et Fred Johnson transforme le Béhémoth en station spatiale, rebaptisée Médina (coucou Babylon 5…), pour contrôler la « gare centrale » du système d’anneaux.

Les choses se compliquent lorsque la Royal Charter Energy (RCE) reçoit un mandat des Nations Unies pour explorer, exploiter et coloniser la planète (rebaptisée par la Compagnie « New Terra ») en bonne et due forme. En effet, on trouve à sa surface deux choses très intéressantes (en plus d’une biosphère entièrement inédite) : d’énormes gisements de Lithium, élément très utile à la technologie moderne, et d’autre part des ruines extraterrestres, laissées par les concepteurs de la protomolécule, et qui peuvent elles-mêmes catalyser d’énormes évolutions technologiques. La RCE débarque avec un gros vaisseau, l’Edward Israel, qui construit petit à petit près du village de « squatters » (les colons initiaux) une plate-forme propre à accueillir sa « navette lourde », en utilisant des appareils atmosphériques de taille plus modeste. Les indépendants, comme ils préfèrent se nommer eux-mêmes, ne veulent pas de cette « invasion », et font sauter la plate-forme, faisant s’écraser la navette lourde au passage. Dès lors, les choses vont rapidement dégénérer, notamment lorsque l’Israel impose un blocus au Barbapiccola, l’astronef des indépendants, qui est supposé transporter vers notre système solaire un plein chargement de Lithium devant assurer l’indépendance de la colonie via les profits générés.

Devant cette situation explosive, Chrisjen (qui a pris du galon, au passage) et Fred Johnson se mettent d’accord pour envoyer Holden jouer au médiateur. Le pauvre va avoir bien des difficultés à accomplir sa tâche, notamment à cause de Murtry, le chef de la Sécurité de la RCE, un jusqu’au-boutiste ayant bien peu d’empathie pour qui se met en travers de la « mission »…

A partir de là, le récit va alterner entre deux types d’événements : ceux qui se déroulent en surface, et qui mettent en jeu Holden / Amos / Murtry / Elvi, et ceux qui se passent dans les trois vaisseaux en orbite, et qui impliquent Alex / Naomi / Basia / Havelock.

Intrigue et personnages

Même s’il y a quelques subtilités, l’intrigue est hélas du déjà-vu : la méchante corporation (même si, paradoxalement, et au moins au début, c’est son personnel la victime et qui a le droit pour lui) face aux courageux (mais sanguinaires…) colons indépendants. Avec le personnage de rebelle / terroriste très (Peter) Hamiltonien (Basia), les ruines extraterrestres mystérieuses, les pièges insoupçonnés de la biologie locale, et j’en passe. Bref, pas de quoi crier au génie, surtout que pas mal des personnages impliqués dans les événements au sol se révèlent rapidement agaçants (Holden, et surtout Elvi, qui alterne entre la midinette transie d’amour et la madame-je-sais-tout). Et je ne parle pas de la surenchère de catastrophes qui tombe sur Holden, de la méga-explosion (ce qui donne à ce livre un aspect SF apo- / post-apocalyptique) aux bestioles tueuses en passant par une… épidémie de cécité ! Et oui, ça fait beaucoup, beaucoup trop, même.

Du côté de l’orbite, les choses sont en revanche assez différentes, et beaucoup plus intéressantes. A part les hommes de la Sécurité de la RCE, qui, à part un, sont bornés jusqu’à l’absurde, y compris face à un danger imminent et mortel qui nécessite une coopération avec l’autre pour survivre, les personnages se révèlent plus réalistes, et leurs aventures prenantes (voire parfois haletantes et spectaculaires). On en apprend plus sur Alex (qui, depuis la série télévisée, est devenu mon personnage préféré, devant Amos), et Basia et surtout Havelock sont également assez convaincants. On remarquera avec intérêt que Basia est lié à Prax (du tome 2 ; son fils Katoa faisait partie du même lot de cobayes que Mei) et Havelock à Miller (du tome 1), ce qui fait qu’on a un peu moins le sentiment de personnages jetables comme ceux du tome 3. Sentiment renforcé par les réapparitions (certes brèves) de Chrisjen et de Bobbie.

Malgré tout, c’est au niveau des personnages que se situe, pour moi, ce qui commence à devenir un point faible du cycle dans son ensemble : le fait qu’il y en ait de nouveaux à chaque tome, justement. Pourquoi ? Mais tout simplement parce que l’auteur est obligé de prendre du temps, à chaque fois, pour les caractériser un minimum, ce qui ralentit le rythme et donne des romans de (trop) grande taille. J’apprécierais qu’au moins un tome parte sur des bases entièrement connues à ce niveau là, cela rendrait les choses plus nerveuses. Et ceci sans compter que (comme chez Peter Hamilton, d’ailleurs, sans doute l’écrivain qui a le plus inspiré ce cycle -même si, dans ce tome, les deux auteurs citent Lovecraft à la page 180 !-) des archétypes reviennent, visiblement, souvent : la personne chargée de la sécurité au sens large (Miller, Bull, Havelock, Murtry, voire même Bobbie), le père-courage confronté au sort potentiellement épouvantable d’un de ses enfants (Prax, Basia), ou encore l’antagoniste qui a (ou acquiert) une dent personnelle contre Holden (Melba, Murtry).

Un autre souci est, pour moi, un très paradoxal appauvrissement de l’univers : il peut paraître abracadabrant de parler de cela alors que le contexte passe d’un à 1300 systèmes solaires, et pourtant tel est bien le cas. Les tomes précédents, particulièrement les deux premiers, étaient caractérisés par une riche géopolitique, mettant en jeu Terre, Mars, Ceinture et Planètes extérieures. Dans Les feux de Cibola, on revient à quelque chose de beaucoup, beaucoup plus basique, qui se réduit, malgré une subtilité initiale (où c’est la corporation la victime), à « les indépendants sont les gentils, les vilaines compagnies capitalistes les méchants ». Seuls le prologue et surtout l’épilogue proposent quelque chose de nettement plus subtil, notamment via l’évocation du futur de Mars et particulièrement de sa terraformation qui, du coup, avec ces centaines de planètes habitables, n’est plus vraiment à l’ordre du jour, avec la désintégration sociétale, démographique et économique induites que l’on imagine aisément. De plus, le parti-pris de l’auteur de réduire la colonisation interstellaire à UNE planète sur les 1300 n’aide pas à complexifier l’univers, mais bel et bien à l’appauvrir.

Par contre, malgré quelques entorses (les anneaux, par exemple), j’apprécie toujours le côté Hard-SF de l’univers : par exemple, si on peut désormais franchir les 50 000 années-lumière qui séparent Ilus / New Terra du système solaire instantanément, il faut vingt mois au Rossinante pour franchir l’espace normal qui sépare sa base de l’anneau du système solaire, puis pour aller de ce dernier à celui du système d’Ilus dans la zone lente où se trouve la station Médina (la « gare centrale » de ce réseau de portes), et enfin pour aller de la zone où se trouve l’anneau dans le système de New Terra à la planète elle-même. Bref, les contraintes de la mécanique orbitale sont respectées, pour mon plus grand plaisir.

Malgré tout, dans la partie qui se déroule en orbite, il se passe beaucoup de choses intéressantes, voire même haletantes, ce qui fait qu’au final, le livre est (très) globalement réussi… mais finalement d’assez peu. Sans atteindre les longueurs excessives et proposer les personnages jetables soporifiques du tome 3, ce tome 4 est tout de même en net retrait, lui aussi, par rapport aux tomes 1 et 2, même si on entrevoit des améliorations qui me laissent bon espoir pour les tomes 5+. Personnages caricaturaux, dialogues faibles (entre Basia et ses gosses, ceux impliquant Elvi, etc), rebondissements et révélations prévisibles (les lunes…), contexte mille fois vu, on s’ennuie ferme jusqu’à la page 300 (sur presque 620…), après quoi ça décolle brusquement avant, parfois, de tomber dans l’excès inverse, à coup d’avalanche improbable d’ennuis en tout genre. Sans compter que l’intrigue qui sert de fil rouge aux différents tomes du cycle (liée aux concepteurs de la protomolécule) n’avance pas des masses malgré la taille du bouquin !

En conclusion

Après un tome 3 à la fois mauvais en lui-même et très en-dessous de ses deux prédécesseurs, ce tome 4 relève un peu le niveau, tout en étant critiquable sur bien des points. Appauvrissant paradoxalement l’univers (par rapport au changement de paradigme introduit dans La porte d’Abaddon), Les feux de Cibola montre les luttes entre une corporation et des colons illégaux sur New Terra, avec Holden dans le rôle du médiateur. On est cependant loin de la riche géopolitique des débuts du cycle, sans compter que tout cela (avec les ruines extraterrestres de rigueur et la biologie locale exotique) est du cent fois vu. Le roman est toutefois très dichotomique, puisque si la partie se passant à la surface de la planète est plutôt faible, celle se déroulant en parallèle en orbite est nettement plus intéressante, avec quelques scènes à grand spectacle (l’abordage, l’attaque), qu’on a hâte de voir dans la contrepartie télévisée de la saga. Si, très globalement, ce livre reste recommandable, on notera les personnages jetables, comme à chaque fois, les stéréotypes récurrents, des antagonistes bornés jusqu’à l’absurde, certains dialogues faibles, mièvres ou les deux à la fois, ainsi qu’une certaine prévisibilité des rebondissements dans la première partie et leur côté souvent excessif dans la seconde. Cela ne m’empêchera pas de continuer le cycle, mais, clairement, si le tome 5 est lui aussi trop faible à mon goût, la question de continuer… ou pas finira par se poser à ce moment là.

Pour aller plus loin

Ce livre fait partie d’un cycle : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1, du tome 2, du tome 3,

13 réflexions sur “Les feux de Cibola – James S.A. Corey

    • J’ai trouvé le 2 bon, le 3 mauvais et le 4 passable, donc si de ton côté le 2 n’a pas réussi à te convaincre de continuer, ce n’est clairement pas ce tome 4 qui pourra t’inciter à reprendre le cycle !

      J'aime

  1. À vrai dire, j’attendais ton retour sur ce tome avant de me décider. Tenant ton avis, je vais passer mon tour pour le moment, je vais attendre la sortie du cinquième volet et les avis dessus. Dommage, il y a l’air d’y avoir quelques passages bien menés.

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  2. J’attendais avec le plus grand interêt ton avis au sujet de ce tome 4. J’ai lu les deux premiers tomes, mais je m’interrogeais quand même sur la suite à donner au cycle. Déjà, car, je ne souhaite pas avoir une infinité de cycle en cours de lecture, je préfère choisir ce qui me séduit le plus. Ensuite, j’avoue qu’Holden m’irrite un peu depuis le début. Suite à ta critique du tome 3, c’était donc en stand bye.
    Ton retour sur le tome 4 n’est pas assez flamboyant, et je pense ne pas m’aventurer dans cette aventure plus avant. Ce n’est pas une certitude absolue, car si le tome 5 est d’après toi, génialissime je reverrai sans doute ma copie. D’ici là… je vais lire autre chose.

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  3. Un grand merci pour cet avis, malheureusement partagé par mes proches, et qui va me décider à ne pas attendre la suite. Je retourne à mon cycle Honor Harrington!

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