Les jeux de Némésis – James S.A. Corey

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Le cycle repart sur de meilleures bases

nemesis_gamesLes jeux de Némésis est le cinquième tome du désormais célèbre cycle The Expanse (dont la contrepartie télévisée, menacée d’annulation par SyFy -l’Eclipse télévisuel-, a été sauvée par le fait que le PDG d’Amazon en est fan -et on le comprend aisément- et a repris la série), qui comptera neuf tomes en tout (le dernier étant prévu en VO en 2019). Les auteurs (Ty Franck et Daniel Abraham, dont James S.A. Corey n’est que le pseudonyme commun) ont d’ores et déjà annoncé qu’une nouvelle trilogie, prenant place dans un univers entièrement différent, suivra après le neuvième opus de The Expanse (qui a donc toutes les chances d’être l’ultime).

Après un tome 3 de mon point de vue très décevant, et un tome 4 tout juste passable, je dois dire que je n’étais que moyennement optimiste concernant ce tome 5. J’avais même plus ou moins décidé d’arrêter ce cycle s’il était aussi peu intéressant que ses deux prédécesseurs. Heureusement, les auteurs ont remis un vigoureux coup de booster, et Les jeux de Némésis est probablement le tome le plus réussi de la série, à ce stade, avec le tome 2. Je serais donc de la partie l’année prochaine, avec la sortie française de Babylon’s ashes

Avertissement : arrivé au tome 5 d’un cycle, les spoilers sur l’intrigue des tomes précédents sont inévitables. Si vous n’avez pas achevé le tome 4, la lecture de ce qui suit est donc à vos risques et périls.

Situation, bases de l’intrigue : je te propose un voyage dans le temps, via planète Mars(eille) *

* Je danse le Mia, IAM, 1993.

L’action du roman se situe trois ans après que Holden soit allé sur Ilus, alors que le Rossinante vient de rentrer sur la station Tycho. Toutefois, le livre s’ouvre sur un prologue qui, lui, se passe un an avant : on y voit un jeune homme, Filip, mener une attaque d’extrémistes de l’APE sur un chantier naval martien sur Callisto, dans le but d’y dérober un revêtement furtif. Les conséquences de cette action et l’identité de l’adolescent ne se dévoileront que plus tard dans l’intrigue.

Le Rossi a été tellement endommagé dans le tome 4 que les réparations prendront 28 semaines. Pour la première fois depuis qu’il s’est formé, l’équipage prend donc la décision de se séparer temporairement : Holden restera sur Tycho pour superviser la mise en cale sèche, Alex décide de rendre visite à son ex-femme sur Mars (une planète qu’on découvre un peu plus en détails), Amos apprend qu’une certaine Lydia est décédée et se rend sur Terre (après plus de vingt ans loin de la planète ; au passage, on en apprend plus sur le système socio-économique de notre monde, qui est bien loin d’une économie de l’abondance à la Iain M. Banks) pour lui rendre un dernier hommage, tandis que Naomi reçoit, elle, un  appel urgent d’un certain Marco et part pour Cérès.

Rapidement, Holden d’un côté et Alex de l’autre, qui coopère avec Bobbie (Aaaaaaah, Bobbie ♥), qui travaille elle-même pour Chrisjen, vont être conduits, chacun de leur côté, à s’intéresser à des disparitions de vaisseaux ou de matériel : certains astronefs passant par les anneaux n’arrivent jamais de l’autre côté, et du matériel martien disparaît corps et bien alors que certains codes transpondeurs peuvent être retracés sur des vaisseaux ne portant pas le même nom. Et tout semble converger vers cette branche radicale de l’APE que montre le prologue, qui pense que le millier de mondes accessibles via les anneaux signe la fin de la civilisation en micro-gravité Ceinturienne, tout comme leur découverte a marqué un désintérêt pour la terraformation de Mars.

Ces extrémistes vont donc mener une série d’actions… spectaculaires, il n’y a pas d’autre mot (la transition entre les deux moitiés du livre est d’ailleurs très… pyrotechnique), dans lesquelles nos quatre héros vont être pris au piège. C’est leur combat pour en sortir qui constituera tout le sel de l’intrigue !

Narration, personnages

Arrivé au tome 5, vous commencez à en avoir l’habitude, la narration est éclatée entre plusieurs points de vue différents, correspondant à autant de personnages. Ce qui est beaucoup moins habituel, en revanche, est le fait que tous les personnages en question soient connus. Les points de vue adoptés sont donc ceux d’Holden, de Naomi, d’Alex et d’Amos. Point. Plus inhabituel encore, contrairement aux tomes 2-4, quasiment aucun nouveau personnage (à part Marco, Filip et Erich) n’est introduit, mais par contre, on retrouve certains de ceux des tomes précédents (Bobbie, Chrisjen et Clarissa Mao). Il faut croire que les auteurs ont dû tenir compte des remarques similaires à celle que j’avais émise sur le tome 4, à savoir que renouveler une bonne partie du casting à chaque nouvel opus, en laissant tomber (ou quasiment) les protagonistes du tome précédent, devenait lassant. Là, au moins, on est en terrain de connaissance.

Ce choix narratif n’est cependant pas entièrement dû à une pression des lecteurs : il se justifie par un des thèmes majeurs du roman, à savoir la prise de conscience par nos quatre héros que bien plus qu’un équipage, l’équipe du Rossinante constitue une vraie famille, en tout cas bien plus sincère, aimante et sur laquelle ils peuvent compter que leurs vraies relations paternelles ou amoureuses. On mesure aussi, dans ce tome 5, le chemin parcouru par certains d’entre eux, dont un Holden qui n’a plus une compulsion viscérale à dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et qui a appris à mentir par omission et à manipuler les journalistes. On voit qu’Amos n’est pas (que) ce semi-monstre froid, on découvre Alex, et surtout, mais alors surtout, Naomi prend une dimension énorme dans ce tome 5, devenant désormais (et de loin) le personnage le plus intéressant. Sa psychologie complexe (en elle se battent des attitudes contradictoires, dont je ne peux parler sans divulgâcher mais qui seront très claires pour vous à la lecture) est un des points forts du récit.

Chaque personnage fait le deuil définitif de son passé (en le revisitant, se rendant pour l’un chez son ex-femme, pour l’autre chez sa mère adoptive, etc), quitte, sans doute à jamais, sa planète natale, et comprend que son avenir se trouve aux côtés de ses compagnons d’armes, de la famille qu’il s’est choisi. Le fait d’accepter ce qu’on a perdu est d’ailleurs une thématique majeure du livre.

Notez que l’équipage prend conscience qu’il est en nombre insuffisant (le tiers seulement) par rapport à l’effectif normal d’un vaisseau de guerre de la taille du Rossinante, et décide donc de recruter, sous l’impulsion de Naomi. Si, à la fin, l’identité d’une des deux recrues (on les retrouvera dans le tome 6) est évidente, celle de l’autre l’est, en revanche, beaucoup moins, et risque de surprendre autant certains lecteurs que Holden !

Notez enfin que Chrisjen est dans une forme olympique (dans le registre « langage de charretier ») et que sa relation avec Amos vaut son pesant d’or  😀 Certaines punchlines sont vraiment, vraiment très savoureuses. Qu’on me permette de citer celle qui est probablement digne du titre de la réplique de l’année 2018 (la déformation de la lumière fait référence à celle d’un trou noir, donc d’un objet infiniment compact / dense, jusqu’à la singularité -l’état de point-) :

En tant que communauté, Mars a l’anus si collectivement serré qu’il déforme la lumière

Intrigue… ou le peu qu’on puisse en dire, thèmes

Il est difficile de parler de l’intrigue au-delà de ses bases (exposées plus haut), sans gâcher énormément de scènes coup de-poing ou de révélations (même si la plus « percutante » est très prévisible, je n’ai pas du tout été surpris pour ma part). Je dirais juste que c’est très rythmé, presque haletant parfois, et que si les parties concernant Holden / Fred et Alex / Bobbie sont intéressantes, elles font pâle figure à côté de ce qui concerne Amos, qui va se retrouver en « mode Jericho » (la série). En clair, nous allons, de son côté, basculer dans une SF… post-apocalyptique ! Et encore, même les péripéties du pas-gentil-géant ne sont mais alors rien à côté des tourments dans lesquels va se retrouver Naomi : aux mains des terroristes (autre thème majeur du livre), elle va, pour s’échapper, être confrontée à d’atroces dilemmes. Qui vont en faire, comme je le précisais, le personnage majeur de la saga, dépassant Holden sur tous les plans (construction psychologique, background, ambiguïté, etc).

Il y a beaucoup de choses intéressantes dans la façon qu’ont les protagonistes de réagir à des situations difficiles ou imprévues : on s’aperçoit que chacun a tendance, en cas de doute, à se demander ce qu’un des autres ferait à sa place, et d’agir en conséquence. Naomi se demande ce que ferait Amos, ce dernier (ou Alex) agit comme elle, etc. De plus, il y a une inversion fascinante des rôles entre Holden et Naomi : dans ce tome 5, c’est elle qui prend les risques et Jim qui s’inquiète. Enfin, Naomi s’aperçoit que ses vieux préjugés Ceinturiens sur les natifs des planètes intérieures se sont effacés au contact des terriens Amos et Holden et des martiens Alex et Bobbie.

Une autre thématique majeure est la notion d’identité d’un groupe (la vie en micro-gravité n’est pas un handicap du point de vue d’un Ceinturien, mais fait partie de leur identité), et avec ce millier de puits de gravité dotés d’atmosphères respirables et de ressources désormais disponibles, certains habitants de la Ceinture pensent que leur culture va se mourir comme celle de Mars, et pire, qu’on veut faire une sorte de génocide : les compagnies pharmaceutiques (sur lesquelles les auteurs tapent d’ailleurs avec une relative insistance) ne développent en effet plus les médicaments permettant de palier les inconvénients de cette vie en environnement hostile, et la puissance colonisatrice (Terre ou Mars) ne s’intéresse plus au sort de ses dépendances industrielles.

Un autre thème abordé est le mode d’expression d’idées politiques, de la défense d’un combat social ou d’une culture : quelle que soit la noblesse ou la justesse auto-perçue d’une cause, l’action violente, voire terroriste, est-elle un mode d’expression valable ? Le rêve Ceinturien (de certains radicaux, du moins) d’un nouveau monde, mais sans planètes (quelque part entre les Rocs de Iain M. Banks et les Extros de Dan Simmons) peut-il se bâtir dans le sang ?

Retenez qu’on ne s’ennuie jamais, que c’est très rythmé, prenant et intéressant, et que la fin est à la fois surprenante et fascinante, tant elle remet en cause certaines certitudes. De plus, sur un plan plus général, après les bouleversements liés à la découverte de la protomolécule dans le tome 1, puis des anneaux (et des mille mondes) dans le tome 3, l’univers de The Expanse subit, dans ce tome 5, un nouveau changement de paradigme. Je disais, dans ma critique du tome 4, que j’avais un sentiment d’appauvrissement de la riche géopolitique des tomes 1-2, mais là on est clairement reparti dans la bonne direction.

Un petit mot sur la traduction et la relecture

Outre des expressions vieillottes (« ça gaze » était déjà ringard quand j’étais gosse -et j’ai 43 ans…-), on notera la bourde de l’année, très probablement : « un général martien frappait sa table du point ».

En conclusion

Après des tomes 3 et 4 respectivement très décevant et passable, ce tome 5 de The Expanse repart sur de très bonnes bases. De retour dans le Système Solaire, le Rossinante doit subir vingt-huit semaines de réparations, ce qui conduit son équipage, pour la première fois depuis sa formation, à se disperser aux quatre vents. Alors qu’une branche radicale de l’APE commet d’atroces actes terroristes, et que Alex, Amos et Naomi revisitent les lieux et les acteurs de leur passé, chacun va se retrouver dans une situation désespérée, sur fond de changement apocalyptique de tous les paradigmes politiques. Très rythmé et intéressant, ce tome 5, sans doute le meilleur depuis le 2, nous en apprend beaucoup plus sur nos héros, dont certains, et tout particulièrement Naomi, changent carrément de dimension. On remarquera aussi avec beaucoup d’intérêt que l’auteur s’est calmé sur l’introduction de nouveaux personnages (les points de vue adoptés sont ceux de l’équipage, point) et qu’il réutilise (enfin !) certains de ceux des tomes précédents (Bobbie, Chrisjen, Clarissa Mao). Bref, un tome 5 très réussi, qui replace, à mon avis, le cycle sur de bons rails qu’il avait eu tendance à quitter depuis quelques temps (et puis bon, la révélation du vrai prénom d’Amos et une des punchlines de Chrisjen valent à elles seules l’achat de ce roman 😀 ). Vivement la suite !

Pour aller plus loin

Ce roman est le cinquième d’un cycle : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1, du tome 2, du tome 3, du tome 4,

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17 réflexions sur “Les jeux de Némésis – James S.A. Corey

  1. En vrai Marseillais (Marseillais marseillais, comme on dit là-bas), je ne peux qu’approuver tes commentaires sur la série…
    Je (re)lis la saga des Mazaléens dans la nouvelles trado….Il y a du pour et du contre, comme dit l’autre…J’attends d’avoir fini le 1er tome je n’en suis qu’au début….

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    • Ah, collègue !

      J’ai vraiment du mal avec certains des nouveaux choix de traduction du Livre des martyrs, comme ils l’appellent maintenant. Mais le traducteur (Chastellière) martèle à qui veut l’entendre qu’elle a été validée par Erikson. Ce qui n’empêche pas que même le grand homme peut se planter. Garenne à la place de labyrinthe a l’air de laisser pas mal de gens perplexes, y compris ceux qui découvrent la saga avec cette nouvelle trad.

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      • Tout à fait d’accord pour « garenne », c’est vraiment pour le plaisir de changer ; ce qui me gêne le plus, ce sont les noms propres : « Mésangeai » pour « Whiskeyjack » ! franchement…

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          • Personnellement, les nouvelles traductions des noms propres ne me dérangent pas trop. Ça me fait un peu bizarre effectivement, mais dans la mesure où ces noms ont bien un sens en anglais, ça ne me semble pas aberrant de les traduire en français.
            Par contre, il y a d’autres trucs qui me chiffonnent dans cette nouvelle trad. J’ai regardé un peu le prologue à la loupe et j’y ai trouvé diverses bizarreries (conversion d’unité qui n’a pas de sens, dialogue un peu trop familier à mon goût alors que la VO ne l’est pas, perte d’un côté poétique sur certains trucs, etc.)

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            • Le coup du langage un peu trop familier n’est pas très rassurant, car il signe la perte de ce qui fait une des singularités de l’écriture d’Erikson sur ce cycle : un côté plus littéraire (si j’ose dire) que dans la production anglo-saxonne habituelle en SFF.

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  2. Bon, ce tome semble bien plus prometteur. Mais me taper 2 tomes vraiment moyens, cela ne me tente vraiment pas. Il faudrait que tu me dises que je ne absolument pas manqué ce 5° opus pour me faire changer de décision.
    D’ailleurs Holden m’agace fortement et si le sort de Venus et de la proto-molécule sont intéressantes – à mes yeux – cela prend le pas sur tout le reste. Je me contenterai donc de la série TV.

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  3. J’ai abandonné après le tome 2… !
    Content que tu retrouves le sourie avec le tome 5 et quelle abnégation après 2 tomes moyen de poursuivre. 😉
    Il y aura combien de livres au final ?

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