Embers of war – Gareth L. Powell

Peut-être pas très original, mais en tout cas intéressant ! 

embers_of_warGareth L. Powell est un auteur britannique qui était jusqu’ici surtout connu pour son uchronie Ack-Ack Macaque (oui, c’est le vrai titre…), titulaire du British Science-Fiction Award 2013. C’est même d’ailleurs une uchronie dans une uchronie, puisqu’on y parle d’un jeu vidéo qui décrit une Seconde Guerre mondiale alternative au sein d’un contexte où la France et la Grande-Bretagne ont fusionné.

Embers of war, premier roman de la trilogie du même nom (les volumes suivants, Fleet of knives et Light of impossible stars, sortiront respectivement en février 2019 et 2020 -et seront critiqués sur ce blog-), est sur un registre différent, puisqu’il s’agit d’une SF « à la Iain Banks ». Alors attention, si j’ai apprécié ma lecture, je n’irais cependant pas, pour ma part, dire, comme la citation en première de couverture, que Powell rejoint cet auteur, Alastair Reynolds ou Peter Hamilton au premier plan de la SF, même britannique. S’il s’agit d’un livre agréable, son manque flagrant d’originalité, pour ne pas dire sa copie servile de Banks, est tout de même un gros handicap pour tresser à Powell de tels lauriers. Pour ma part, j’attendrai de voir dans quelle direction partent les tomes 2 et 3 avant de me prononcer.

Notez que même les non-anglophones parmi vous vont pouvoir se faire leur propre opinion, puisque les droits de ce roman ont été achetés par Lunes d’encre.

Univers

L’action se passe dans un futur indéterminé mais assez lointain (plusieurs milliers d’années). Dans le passé, le premier contact avec les extraterrestres s’est fait lorsqu’un vaisseau marchand a débarqué dans le système solaire. Celui-ci appartenait à une sorte d’ONU galactique, la Multiplicity. A la suite de cela, les humains ont colonisé l’espace. Ils sont divisés en différentes factions, réunies au sein d’une organisation appelée Human Generality, elle-même membre de la Multiplicity.

Lors du prologue du roman, deux de ces factions humaines, la Conglomeration (pour résumer : des conservateurs capitalistes repliés sur eux-mêmes) et l’Outward (progressistes et communistes ouverts aux autres cultures) sont en guerre. Un officier de la Conglomeration apprend que le commandement de l’Outward se trouve réuni sur la planète Pelapatarn, célèbre pour sa jungle intelligente (coucou Ursula Le Guin, voire Greg Egan ?). Cette femme y voit l’occasion d’opérer une frappe de décapitation, et d’ainsi mettre fin à la guerre. Sans consulter personne, et vu que le lieu de rendez-vous exact est inconnu, elle fait bombarder toute la planète avec des armes nucléaires et à antimatière, incinérant ainsi les généraux ennemis, mais aussi des civils, des milliers de soldats (dont certains de son propre camp)… et la jungle intelligente, une forme de vie (et écosystème) unique dans l’univers connu.

Notez que les vaisseaux qui opèrent la frappe font partie d’une « meute » de croiseurs lourds de classe Carnivore. Dans cet univers, les IA sont des cyborgs (êtres mi-biologiques, mi-électroniques) dont les parties organiques sont issues de la culture de cellules provenant de soldats morts (coucou Universal Soldier, voire Robocop ?), génétiquement modifiées pour comprendre des gènes canins (pour l’obstination à accomplir la tâche donnée, l’esprit de meute comme super-esprit de corps, la férocité au combat, la tendance à suivre aveuglément les ordres, etc). Ces IA sont cependant intelligentes mais pas conscientes (distinction à établir clairement en SF, dans le sillage d’Arthur Clarke ou de Peter Watts).

Intrigue

Un de ces vaisseaux, Trouble Dog (TD), a cependant développé une conscience, et refusant de prendre part à de nouveaux massacres, il va faire quelque chose de complètement inédit, à savoir se décomissionner lui-même. En grande partie privé de son armement, il va s’engager dans la House of Reclamation, une organisation caritative transnationale portant secours à tous les vaisseaux en détresse (accident, attaque de pirates, etc) dans l’espace de la Generality, sans distinction de race ou de faction (pensez à un croisement entre la Croix Rouge et la Légion étrangère : on s’y engage d’ailleurs souvent pour échapper à quelque chose, y compris à soi-même ou plutôt à sa culpabilité, son passé, ses proches, ses anciens collègues, etc). Cet ex-Croiseur lourd de la Conglomeration va être commandé par Sal(ly) Konstanz, ex-capitaine d’une frégate médicale de… l’Outward lors de la Guerre de l’archipel sur Pelapatarn. Alors que l’équipage vient de perdre son médecin de bord lors d’une tentative pour porter secours à un vaisseau-éclaireur, il va recevoir l’ordre de se rendre le plus vite possible dans le système appelé la Galerie, où un paquebot spatial a été attaqué. A son bord, se trouve une « poétesse de guerre », Ona Sudak, dont nous allons aussi suivre le point de vue.

Dans un lointain passé, les sept planètes du système stellaire désormais appelé la Galerie (vous allez comprendre pourquoi très rapidement) ont été sculptées par une race inconnue et ressemblent désormais à des œuvres d’art. Bien que le système soit revendiqué par au moins trois espèces extraterrestres, le paquebot spatial qui a été attaqué y a fait un détour afin de permettre à ses passagers d’admirer lesdites œuvres en personne, quelque chose dont bien de gens peuvent se vanter. Frappé par un assaillant inconnu, et sans tentative de se défendre de la part de l’IA de bord, qui plus est, le vaisseau s’écrase sur le Cerveau, une des planètes.

En parallèle, nous faisons la connaissance d’Ashton Childe, agent (raté, en grande partie) du Renseignement de la Conglomeration, cantonné à des tâches logistiques de base sur une planète paumée, à la frontière entre la Conglomeration et l’Outward, où se déroule une sale petite guerre civile (un conflit par procuration classique entre deux puissances majeures théoriquement en paix). Il est d’ailleurs chargé d’alimenter les rebelles en armes. Il a noué une étrange relation avec son homologue local de l’Outward, Laura Petroshka. Ces deux là vont se retrouver embarqués à bord du TD par la force des circonstances, et parce que le médecin remplaçant attribué par le commandement de la House of Reclamation est un incapable et un fils à papa (un ponte de la flotte de la Conglomeration)  d’ailleurs mis au placard par ledit paternel, qui en a honte. Nos deux espions ayant une formation médicale poussée, on espère qu’ils pourront suppléer le jeune Preston. Le lecteur découvrira que Childe a pour ordre de retrouver la poétesse, Ona Sudak, mais sans savoir pour quel motif.

Outre les points de vue (pdv) ou personnages déjà cités (j’en profite pour préciser que la narration est dans tous les cas à la première personne du singulier et que le pdv varie -ou pas, d’ailleurs, à quelques reprises- lors de chaque chapitre -ces derniers étant plutôt courts-), nous verrons aussi parfois entrer en scène Nod, un extraterrestre servant de mécanicien de bord (et assez énigmatique), ainsi qu’Alva Clay, membre d’équipage badass du TD.

Dans le dernier quart de l’intrigue (plus nerveux que les autres et très addictif : les trois autres sont consacrés à la mise en place de l’univers et surtout du passé / de la psychologie des personnages principaux), le TD arrive dans le système de la Galerie et prend connaissance d’un secret découvert par Ona sur le Cerveau.

Narration, écriture, personnages, ressemblances

Premier point remarquable, l’écriture est fluide et agréable, on ne voit pas les pages défiler (pas autant que dans le roman que je suis en train de lire, mais ça reste très fluide tout de même). Ensuite, les chapitres courts, et le passage de relais d’un personnage / pdv à l’autre, donnent une impression de dynamisme également plaisante. Du point de vue de la forme, donc, pas grand-chose à dire. 

C’est le fond qui pourra être plus contestable, surtout en fonction de votre profil de lecteur : très, très inspiré par certains romans du cycle de la Culture de Iain M. Banks (surtout Excession, mais une tactique utilisée par TD évoque une anecdote racontée par les Idirans dans Une forme de guerre), vous risquez de trouver à Embers of war plus qu’un arrière-goût de déjà-vu si vous connaissez bien l’oeuvre du regretté auteur écossais. Même le point clef de l’intrigue, ainsi que le comportement de TD et même certains détails comme la façon de voler dans l’Hypervide ou même la notion de dégradation des moteurs sortent tout droit d’Excession, c’est tout dire (et non, ce n’est pas un Problème Hors Contexte). Moralité : si vous n’avez jamais lu les romans cités, cette forte ressemblance ne vous posera pas de problème, mais sinon…

Et puisque j’en suis à parler d’analogies avec d’autres auteurs, la façon dont Powell parle de la Galerie a des réminiscences de Dan Simmons à propos des Tombeaux du Temps ou des Labyrinthes (ou de Jack McDevitt dans Les machines de Dieu), et Alva ressemble d’une façon suspecte à Amos (vous remarquerez d’ailleurs qu’il s’agit de deux prénoms à quatre lettres commençant par A…) chez James S.A. Corey. Enfin, tout le concept de cyborg servant d’IA à un vaisseau, ainsi que la façon dont l’Hypervide (l’Hyperespace, quoi) a des effets sur les gens, évoque Aliette de Bodard et son univers Xuya (et le premier point évoque Le vaisseau qui chantait d’Anne McCaffrey).

Je vais ajouter trois points qui m’ont un peu posé problème : même sans tenir compte des ressemblances avec Banks, la plupart des rebondissements / révélations sont très prévisibles, trop sans doute. D’autre part, si les personnages principaux (TD, Sally, Ashton et Ona) sont bien développés, les personnages secondaires sont beaucoup moins travaillés, et franchement stéréotypés pour certains (Alva, encore). Enfin, je n’ai pas du tout adhéré au caractère pleurnichard et terrifié par tout de Preston, qui ne me semble pas du tout réaliste. Le troisième « détail » contestable concerne un point clef de l’intrigue dont je ne peux pas parler en détail sans spoiler. Disons simplement que les « œuvres » de la Galerie cachent quelque chose, mais que justement, le fait d’avoir rendu cette cache si voyante n’est pas précisément logique, à mon sens (Banks avait fait beaucoup mieux, dans le même genre). Rien de rédhibitoire, une fois encore, mais c’est un point dont l’auteur aurait pu se débarrasser facilement sans impact majeur sur son univers ou son histoire.

Au final, oui, il y a des défauts, oui, c’est beaucoup trop inspiré par Banks, mais ça se lit avec plaisir, bien des points donnent envie d’en savoir plus, les séquences d’action, même si elles tardent beaucoup à venir, sont efficaces, et la psychologie des personnages principaux est, elle, remarquablement développée. 

Thématiques

Et si la psychologie des protagonistes est autant travaillée, ce n’est pas un hasard, car elle est au centre des thématiques : la principale est la rédemption (tous les personnages qui ont participé à la bataille de Pelapatarn en sont en quête, ou bien d’oubli, de tentative de prendre du recul pour mieux -se- comprendre, etc), la façon de réparer les atrocités commises, par soi ou par d’autres, ainsi que la façon de faire face au stress post-traumatique. Notez d’ailleurs que le traumatisme dépasse le cadre des individus : les analogies entre la frappe de Pelapatarn et celle d’Hiroshima sont évidentes, notamment dans la justification pouvant se résumer par la formule « tuer beaucoup de gens pour pouvoir en sauver encore plus et mettre un terme rapide à une guerre qui, sinon, se prolongerait et ferait bien plus de victimes ».

Mais ce n’est pas la seule thématique centrale ou majeure du roman : on assistera notamment, fasciné, à l’évolution de TD, de « créature », comme elle se qualifie elle-même (ni humaine, ni animale, ni machine), instrument de guerre conçu pour être sans âme, à une personne à part entière, dotée d’une conscience et d’un haut degré de sens moral (et cet aspect est d’autant mieux mis en lumière par un des autres membres de la « meute » de TD qui, lui, subit une évolution inverse : il devient encore plus sans âme). Notez que le processus rappelle la nouvelle Le Malak chez Peter Watts. : une IA qui s’auto-modifie et qui a une interprétation des rapports bénéfices tactiques / pertes acceptables différente de celle du commandement, et, entre l’accession d’une bio-arme à la conscience et l’aspect canin, Dogs of war d’Adrian Tchaikovsky (également acheté par Pascal Godbillon, qui doit avoir une passion pour les chiens 😀 ). Précisons aussi que TD doit faire face à une autre forme de traumatisme quand un de ses sister-ships lui signifie que puisqu’il est désarmé, il ne saurait plus être considéré comme un membre de la meute.

Pour moi, ces thématiques, et leur très bonne exploitation, sont probablement, avec le style de l’auteur, le gros point fort du livre. 

Notez que la fin est telle que le livre peut tout à fait s’envisager comme un stand-alone. Cependant, outre une perspective à la fois sinistre et pleine de sense of wonder sur une thématique (très Babylon 5-ienne, si, on me permet ce néologisme barbare) possible dans le tome 2, elle pose une question très intéressante : une paix galactique universelle peut-elle être obtenue au prix d’une épée de Damoclès et d’un quasi-État policier ?

En conclusion

Très inspiré par Iain M. Banks, ce roman, centré sur les traumatismes ou les atrocités liés à la guerre, et à la façon d’y faire face ou d’obtenir une forme de rédemption, est un New Space Opera à l’écriture fluide et agréable, mettant en scène des personnages principaux crédibles et très travaillés (même si certains des personnages secondaires laissent fortement à désirer, trop stéréotypés, flous ou pas très crédibles). Les scènes d’action sont convaincantes, l’intrigue, même si elle est prévisible et, là encore, tire sa substance de chez Banks, se suit sans déplaisir aucun, et la fin ouvre de vastes perspectives sur les deux tomes suivants, que ce soit en terme de thématiques ou de sense of wonder. Au final, même si tout n’est pas pleinement convaincant dans ce livre, il reste un NSO parfaitement recommandable, surtout si vous n’avez jamais lu Banks.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : acheté par Denoël / Lunes d’encre.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion,

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16 réflexions sur “Embers of war – Gareth L. Powell

  1. Ping : Embers of war de Gareth L. Powell – L'épaule d'Orion

  2. Pour une foi, ta critique me laisse avec plus de questions que de réponses. On sent bien le tiraillement du fan entre l’hommage et la trahison envers le regretté Iain Banks. Habituellement, une ou deux des références que tu cites me suffisent pour mettre un roman sur le sommet de ma pile, mais ici, vue la pléthore de clins d’oeil / clichés cités le doute m’assaille.
    La lecture de la critique de FeydRautha sur L’épaule d’Orion ne m’a pas non plus permis de calmer mes doutes. Qu’avons-nous avec ce roman, un hommage poussé digne des meilleurs Tarantino ? Une opération éditoriale plus ou moins bien ficelée ?
    J’en lâcherait presque ma lecture actuelle… et comme chaque référence à Excession me prive de sommeil durant au moins 30 heures, j’attendrai ta réponse, impatiemment.

    J'aime

    • Si je peux me permettre, il ne s’agit pas d’une opération éditoriale, ni d’un calcul de la part de l’auteur. Pour avoir discuté avec lui, et l’avoir interviewé, je peux te dire que Gareth L. Powell est simplement un auteur de SF qui a un amour profond pour le New Space Opera et plus particulièrement la mouvance anglaise représentée par des gens comme Banks, Reynolds ou Hamilton. Ce que nous avons avec ce roman, c’est l’oeuvre d’un auteur qui n’a peut-être pas encore suffisamment digéré ses influences pour s’en extraire, mais qui écrit avec honnêteté et une vraie passion pour son sujet. Personnellement, j’attends beaucoup des prochains tomes, car je crois qu’il peut aller plus loin et proposer du grand spectacle. La fin d’Embers en tout cas en fait la promesse.

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  3. Mouais, je vais attendre la sortie en VF pour voir si je me laisse tenter. Je pense que ce roman pourrait me plaire, mais le côté hommage trop prononcé pourrait peut-être me lasser. Je vais réfléchir.

    Aimé par 1 personne

  4. Tu sais parfaitement que je l’ai coché! Je suis ravie de voir qu’il est bon. Je ne cherche pas forcément de l’original, et même ce n’est pas du tout ma motivation côté lecture. Je veux du bon, des trucs qui t’emportent et te donnent même le vertige.

    Bon, noté pour de bon!

    Aimé par 1 personne

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