Avaleur de mondes – Walter Jon Williams

Phénoménal

avaleur_de_mondesAvaleur de mondes est un stand-alone de Walter Jon Williams publié par l’Atalante en 2009 (et -excellemment- traduit par le camarade Jean-Daniel Brèque). Eh oui, à cette époque déjà, l’éditeur nantais avait un problème avec ses titres français qui, outre qu’ils sonnent souvent mal et ne donnent pas franchement envie de découvrir le bouquin (on se rappellera le récent Rapprochement à gisement constant), n’ont parfois qu’un rapport très nébuleux avec le titre original (pour reprendre le même exemple, celui-ci était… For honor we stand). Ici, le titre est encore plus mal choisi, car celui adopté par Walter Jon Williams (Implied spaces) avait à la fois le mérite d’éveiller la curiosité et d’être totalement en rapport avec le propos. Mais bon, loin de moi l’idée de taper sur l’Atalante, car ils ont été bien inspirés de traduire ce roman, un des plus colossaux sur le plan du sense of wonder qu’il m’ait été donné de lire. Si vous êtes comme moi et que l’univers, et l’émerveillement qu’il provoque, est pour vous le point le plus important dans un livre relevant des littératures de l’imaginaire, alors celui-ci est incontestablement pour vous (et j’espère vous en convaincre).

Mais revenons un instant sur l’auteur : alors que Walter Jon Williams est un des écrivains majeurs du Cyberpunk et un romancier de grande valeur (de SF, mais pas que : il a aussi écrit de la Fantasy, des romans historiques, du Star Wars, du Wild Cards, etc), j’ai toujours eu le sentiment qu’il n’avait pas la reconnaissance qu’il méritait en France, où il est éclipsé, notamment dans le sous-genre qui l’a fait connaître, par William Gibson par exemple. Et pour tout dire, je suis proprement sidéré qu’Avaleur de mondes ne soit pas plus connu, car il s’agit pour moi d’un livre absolument majeur au sein du sous-genre auquel il appartient.

J’attire votre attention sur le fait que, justement, parler dudit sous-genre peut divulgâcher les 78 premières pages de l’histoire. Je vais donc commencer par vous résumer ces dernières, avant d’émettre un avertissement à l’intention de ceux qui ne veulent pas en savoir plus. Sachant que bien entendu, le reste de ma critique ne vous dévoilera aucun point critique de l’intrigue, mais vous donnera une idée plus précise du genre et sous-genre des littératures de l’imaginaire où se place ce roman.

Univers et intrigue – Phase 1

L’action commence à Midgarth (sic), un monde de, hum, Fantasy, où le soleil ne se couche jamais (oui, voilà, comme dans le comic Warlord), où il y a des trolls et des orcs, et qui est d’inspiration indienne. Nous suivons un bretteur et poète, Aristide, qui voyage avec, à ses côtés, son épée, ahem, magique Tecmessa et une chatte qui parle (mais seulement à lui, sauf exception), Bitsy. Aristide va s’apercevoir que toutes les caravanes de la région sont pillées par une puissante troupe de bandits, menée par trois prêtres aux pouvoirs mystérieux. Sous son impulsion, les gardes des caravanes restantes vont se coaliser et aller mettre le oaï, comme on dit chez moi, chez les malandrins. Après ça, Aristide va découvrir que lesdits prêtres ont des pouvoirs « magiques » similaires à ceux de Tecmessa, et que ce sont des créatures qu’on croyait disparues depuis la dernière guerre : des cossons. Ce qui ne peut signifier qu’une chose : qu’un nouveau conflit se prépare.

Bon, à ce stade, deux attitudes sont possibles :

  • soit vous ne voulez rien savoir de plus, garder la surprise qui vous attend vers la page 79 et vous me faites confiance quand je vous dis que ce livre est une claque.
  • soit vous voulez en savoir plus (sachant que je vais juste vous en dire plus sur l’univers, pas vous gâcher l’intrigue), et vous continuez votre lecture de cette critique. Sachant que, de mon point de vue, il vaut mieux être bien conscient du genre exact du livre dans lequel vous allez éventuellement vous embarquer.

Univers et intrigue – Phase 2

En réalité, ce livre n’est pas de la Fantasy, mais au contraire une SF Transhumaniste d’élite, et même un des plus impressionnants représentants de ce sous-genre qu’il m’ait été donné de lire. Midgarth n’est pas un monde de Fantasy mais en fait un univers de poche (une bulle d’espace-temps artificielle dotée de ses propres lois physiques, éventuellement distinctes de celles de notre propre cosmos) co-créé par des médiévistes et des rôlistes. Il existe une quarantaine de ces univers artificiels, conçus pour la plupart comme des Sphères de Dyson et des parcs à thème, à but récréatif, scientifique ou pour créer l’utopie rêvée par tel ou tel groupe social, religieux, ethnique, etc. On trouve ainsi Olduvaï, où la population (quinze milliards d’habitants) est revenue de son propre gré au stade de chasseur-cueilleur, ainsi que la Nouvelle-Nouvelle-Jérusalem, la Nouvelle-Qom, etc. On visitera également Hawaïki, paradis aquatique et tropical.

Ces univers de poche sont créés et gérés par les Onze, des IA générées par des cerveaux Matrioshka de la taille d’une petite lune et fabriquées plus d’un millénaire et demi auparavant par une équipe dont faisait partie Aristide sous son vrai nom, à savoir Pablo. C’est aussi lui qui leur a implanté les protocoles Asimoviens évitant qu’elles ne franchissent la cap de la Singularité ou ne fassent du mal à l’Homme, et qui a contribué à la victoire dans la guerre mémétique (piratage de cerveaux) appelée Control-Alt-Delete. La « chatte » Bitsy n’est autre que l’avatar (comme dirait Mr Banks) d’une de ces IA, Endora, et l’épée Tecmessa génère en fait un trou de ver permettant à Aristide de bannir ses ennemis dans un univers de poche (oui, voilà, un peu comme le Neutraliseur de Rom).

Outre une transformation du Système Solaire, avec démontage de planètes et montage des onze IA géantes, ainsi que la création de quarante univers de poche qui sont autant de Sphères de Dyson casées dans un seul système stellaire, l’humain et sa société ont également été profondément transformés. A la base, on est immortel, puisqu’il suffit de sauvegarder sa personnalité et ses souvenirs et, quoi qu’il nous arrive, on ne perdra au pire, lorsqu’on sera ramené à la vie, que ceux nous séparant de la dernière sauvegarde. Le même bain de nanomachines « liquides » utilisé à cette occasion peut d’ailleurs transformer à volonté la physiologie et l’apparence, permettant par exemple à Aristide d’adopter une forme amphibie lorsqu’il visite Hawaïki. On dispose aussi d’implants cybernétiques cérébraux permettant de communiquer avec les IA, les Onze ou les plus mineures. Signalons, pour finir, que les étoiles proches ont été colonisées via des vaisseaux infraluminiques transportant, pour certains, les esprits téléchargés de… dizaines de millions de personnes. Oui, voilà, à la Sean Dix / Shane Williams, mais en beaucoup plus ambitieux. On méditera aussi sur le fait, rare en SF, que ce multivers-là est une création artificielle de l’Humanité et pas un phénomène cosmologique naturel.

Mais revenons à l’intrigue : les trois prêtres servaient un « dieu » appelé le Vengeur, et l’analyse de leurs têtes coupées révèle qu’il s’agit de Cossons, c’est à dire des personnes dont la structure cérébrale a été modifiée afin de les endoctriner. Aristide pense que le Vengeur infiltre à bas bruit les différents univers de poche, et va mener son enquête pour remonter jusqu’à lui et ses sbires. Une fois découvert, le Vengeur va déclencher une guerre dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est.. apocalyptique, mais aussi quelque part grandiose du fait des moyens utilisés. Songez qu’on va employer des missiles qui, s’ils font à peine trois mètres de long, ont en fait une « charge explosive » située dans un univers de poche qui est de l’autre côté du trou de ver généré par l’ogive, et qui se compose de quelques dizaines… de millions de tonnes… d’antimatière. Eh oui, quand vous contrôlez le Big Bang qui sert à créer chaque univers de poche, vous obtenez ce que vous voulez, en terme de matière ou de lois physiques. Pratique ! Vous en connaissez beaucoup des bouquins de SF où on se balance des univers (même de poche) à la figure ?

Analyse ? Non, ressenti ! 

Bon, soyons clair, ce roman peut être critiqué sur certains plans : certes, ce n’est pas forcément le meilleur livre de l’auteur ; certes, le style de la partie « Fantasy » des 78 premières pages est un peu basique (mais bon, un texte où il y a des Trolls et des dinosaures de bât peut-il être qualifié de mauvais, je vous le demande ? 😀 ) ; oui, les personnages sont, pour la plupart, un poil mono-dimensionnels ; et certes, c’est un peu un roman-catalogue, de sous-genres des littératures de l’imaginaire (on passe de la Fantasy à une SF d’enquête, puis militaire, et toujours Transhumaniste), de choses vues ailleurs (chez Philip José Farmer, Peter Hamilton, Iain Banks ou Peter Watts par exemple), d’hommages (à Vernor Vinge et Isaac Asimov, principalement) et autres tropes science-fictifs (à la Hypérion, mais pas tout à fait du même niveau, évidemment). Mais vous savez quoi ? On s’en fiche ! Personnellement, je préfère retenir l’incroyable ambition, à la fois dans l’intrigue et dans la construction de l’univers, de cette oeuvre, qui est à mon sens tout à fait fondamentale pour qui s’intéresse à la SF posthumaniste, aux IA, etc. Et quel incroyable, sidérant, énorme Sense of wonder ! J’ai évoqué quelques exemples plus haut, mais croyez-moi, j’ai tenu le plus époustouflant (la révélation de la dernière partie du livre) secret, pour vous laisser le plaisir de la découverte.

Moralité : oui, si on se place sur un plan purement analytique, il y aurait de petites choses à redire, mais c’est le genre de roman qu’il faut vivre, émerveillé devant tant d’ambition. Certains d’entre vous le savent, je ne suis pas fan de cette SF que j’appelle « à petit budget », préférant plutôt celle qui, dans la lignée d’Avaleur de mondes, joue avec le multivers, les trous de ver, les milliards d’années ou d’années-lumière (au passage, le programme annoncé par la plupart des éditeurs français pour le moment pour 2019-2020 -à l’exception sans doute du Belial’- n’est à cet égard guère reluisant). Cet opus de Walter Jon Williams est de ceux que je n’arrive à trouver qu’une fois par décennie, en gros, du même calibre qu’un House of suns ou un Inexistence. Vous en connaissez beaucoup des romans de SF, vous, où on vous mentionne en passant, comme un fait d’une incroyable banalité, que les avatars d’une même personne vivent… dans quatre systèmes stellaires différents ?

Bref, si vous voulez voir un florilège de ce que la SF, dans ce qu’elle a de plus ambitieux et de vertigineux concernant l’avenir de l’homme et de sa société, a à proposer, vous vous offrirez (ou vous ferez offrir, c’est la saison) ce roman, outrageusement et injustement méconnu, à mon sens.

La fin, ah la fin : que dire, sinon qu’aussi stupéfiant que cela paraisse, elle est encore plus vertigineuse que le reste ?

Ah, oui, et une dernière chose : GRAX LE TROLL !!!

En conclusion

Si on se fie à ses 78 premières pages, Avaleur de mondes paraît être un livre de Fantasy assez basique, mais les apparences sont particulièrement trompeuses. Ni le propos, ni le genre auquel appartient ce roman et encore moins la qualité de ce qu’il propose ne sont le reflet de cette première phase de la construction de son univers et de son intrigue. Je n’en dirai pas plus dans ce résumé, proposant à ceux qui le souhaitent d’en dévoiler un peu plus dans ma critique complète. En tout cas, s’il ne s’agit peut-être pas de l’oeuvre majeure de Walter Jon Williams (encore que…), elle est en revanche à mon sens totalement incontournable au sein du sous-genre auquel on peut au final la classifier, et fait preuve d’une ambition et d’une capacité à émerveiller et abasourdir absolument phénoménale, comme on n’en voit plus que très (trop…) rarement. Bref, à lire d’urgence !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha,

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25 réflexions sur “Avaleur de mondes – Walter Jon Williams

  1. Chaudement recommandé. J’avais acheté ce roman (un de mes derniers achats physique) peu après sa sortie sur la base de l’auteur. Il est ensuite resté plusieurs mois dans ma bibliothèque… Je l’ai commencé un vendredi et fini le même week-end.
    Merci de mettre ce titre en évidence, il le mérite. Largement.

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  2. Je n’avais jamais entendu parler de ce roman, même le nom de son auteur ne me dit rien… Et pour le coup ça a l’air très intéressant, en tout cas je le note sur mon pense-bête. Heureusement que tu es là pour mettre en lumière des romans injustement méconnus !

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    • Il faut suivre des forums ou sites spécialisés en SF (celui du Belial’, par exemple, où on peut trouver des infos sur ce qui est à venir du côté de cette maison ou d’AMI), le forum de la BDFI, Noosfere, les blogs ou pages facebook des éditeurs (ou des traducteurs 😉 ), le planning des sorties à venir des sites marchands, etc, etc, etc. Je vais prendre un exemple, le site d’Albin Michel Imaginaire vous donne un aperçu de ce qui est à venir en 2019-2020 (Une cosmologie de monstres, Semiosis, The quantum magician, Sea of rust, The book of M, etc).

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  3. Merci pour votre réponse, mais justement concernant Albin Michel Imaginaire, le programme de sorties est attractif? tout comme vous le précisiez pour le Belial (Ada Palmer). Ce sont donc les autres éditeurs qui sont peu ambitieux? si je peux utiliser cette formule expéditive.
    Avaleur de mondes est un très bon ouvrage ( bravo pour la critique qui motive à le relire) à l’occasion jetez un coup d’œil à « ceci n’est pas un jeu » du même auteur, pas aussi ambitieux et qui se relâche en deuxième partie mais de bonnes idées. Cordialement

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    • Pour être honnête, à part Anatèm et Le magicien quantique, je ne trouve pas le programme de sorties SF d’AMI ambitieux, non. Concernant le Belial’, entre Diaspora et le Ada Palmer, rien à dire, en effet. Et pour ce que je sais du programme de sortie des autres éditeurs à ce stade, je ne vois rien du calibre des ouvrages que je viens de citer. Même si chez certains (Lunes d’encre, en particulier), 2019 va être une année assez intéressante (traductions d’Embers of war et de Dogs of war, notamment).

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  4. ooooooooooooooooooooh le livre qui m’a mis à la SF. Je l’ai dévoré. Tout m’a plu dans cette histoire et ce mélange des genres. Cette, comme tu l’écris, l’histoire n’est pas originale mais celle-ci est tellement bien amenée et écrite que se plonger dans cet univers marque (à mes yeux). Je l’ai lu à sa sortie (quasi 10 ans, ca date) et j’en garde encore un excellent souvenir.

    Et tellement d’accord avec toi : le titre n’a absolument rien à voir avec le roman. Me suis toujours demandé comment ils l’avaient trouvé.

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  5. Ping : The A(pophis)-Files – épisode 5 : Les aventuriers de l’arche stellaire perdue | Le culte d'Apophis

  6. Ping : Avaleur de monde (Implied Spaces) – Walter Jon Williams – L'épaule d'Orion – blog de SF

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