The A(pophis)-Files – épisode 9 : Universe Opera !

afiles_3Dans ce neuvième épisode de la série des A-Files (des articles de fond consacrés aux grandes thématiques et éléments emblématiques de la SFFF), je vais traiter d’un groupe de romans très particuliers, sorte de sous-genre hautement exotique du Planet Opera dont, au moment où je rédige ces lignes, je suis en train d’écrire le Guide de lecture. En effet, certains auteurs, plutôt que d’imaginer une simple planète aux particularités intéressantes, sont allés beaucoup plus loin : ils se sont demandés ce que donnerait un univers, le nôtre ou un autre entièrement imaginaire, qui ne posséderait pas les mêmes lois physiques. Ainsi, par analogie avec le Planet Opera, j’ai imaginé le terme d’Universe Opera pour classer les livres concernés dans un sous-genre ou une thématique commune. Et puis je me suis rendu compte qu’on pouvait aller plus loin : dans certains cas, les lois de notre cosmos, qui sert de cadre à l’action, sont inchangées, mais grâce à une technologie avancée, les humains ou une autre race créent d’autres univers, tandis que dans d’autres œuvres, les humains (ou des aliens, peu importe) modifient les lois de leur cosmos (volontairement ou par accident), ce qui fait qu’on peut aussi classer les bouquins concernés dans un hypothétique Universe Opera. Je vous propose donc un mini-guide de lecture, accompagné d’un tour d’horizon des mécanismes mis en jeu.

Dans les mois qui viennent, je vous proposerai (au moins) deux autres « guides annexes » à celui du Planet Opera, un concernant les BDO (Big Dumb Objects) et l’autre les astéroïdes aménagés. Vous aurez aussi droit au deuxième volet de la liste de lecture de la SF à environnements exotiques. Au passage, vous pouvez retrouver les anciens épisodes de cette série d’articles de fond via cette page ou ce tag.

En préambule, précisons que l’Universe Opera ne fait pas double emploi avec la SF à mondes parallèles, dont il n’est qu’un cas particulier : en effet, normalement, les univers parallèles ont les mêmes lois physiques que celui de base, et ils sont créés par un mécanisme cosmique naturel, pas artificiellement.

Lois physiques, constantes et autres topologies alternatives

Imaginer des univers aux lois autres, c’est facile, en littératures de l’imaginaire, le moindre auteur de Fantasy fait cela tous les jours ou quasiment dès qu’il décrète que la magie est réelle. De même, on peut très bien affirmer, comme Terry Pratchett, que le monde est un disque plat soutenu par quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur une tortue géante, et qu’un petit soleil et une petite lune orbitent autour dudit disque. On peut même postuler que le modèle géocentrique est réel et exactement comme décrit par Ptolémée, et baser un livre entier dessus (roman dont je vous reparlerai dans quelques mois), ou que le système solaire est « compacté » et que chaque planète est habitable, et impulser une conquête spatiale dès l’ère où Méliès réalise Le voyage dans la Lune, pour le coup pas du tout fictif (Radiance de Catherynne M. Valente). Seulement voilà, il ne s’agit pas (ou parfois pas entièrement) de science-fiction. Vouloir modifier la structure ou les lois de l’univers dans un cadre SF, ce n’est par contre pas vraiment donné au premier auteur venu. Et de fait, seuls les plus grands se sont prêtés à l’exercice, en tout cas avec compétence, voire succès commercial ou critique.

On remarquera avec intérêt que cette thématique de l’univers aux lois différentes est beaucoup plus ancienne qu’on ne pourrait le penser de prime abord : le précurseur Flatland, qui décrit un cosmos à deux dimensions spatiales seulement, date de… 1884 !

vinge_feuDans le formidable Un feu sur l’abîme, Vernor Vinge situe bel et bien l’action dans la Voie Lactée, mais son univers n’est pourtant pas tout à fait le nôtre. On y a en effet découvert que la vitesse de la lumière n’était pas un absolu indépassable ET valable en tout point du cosmos, mais un cas particulier propre à la région de la galaxie où se trouve la Terre. On apprendra ainsi que plus on s’éloigne du centre galactique, et plus la vitesse maximale que l’on peut atteindre, ainsi que d’autres facteurs, comme l’intelligence des êtres vivants ou des ordinateurs, la possibilité de créer de l’antigravité ou une autre technologie avancée, etc, sont élevés, voire tout simplement possibles. À l’inverse, un déplacement centripète peut vous conduire, vous ou l’IA de votre vaisseau, au crétinisme, sans compter le fait de ne plus franchir les années-lumière en quelques instants… mais à la vitesse d’escargot d’un photon. Au passage, une telle modification des lois de la physique en fonction de la zone de l’espace où vous vous trouvez (voire de l’échelle, comme avec la théorie fractale de Laurent Nottale) est envisagée dans des alternatives tout à fait réelles à la Relativité Générale (dont aucune n’a fait jusqu’ici la preuve convaincante de sa solidité), visant surtout à se débarrasser du problème épineux de la matière noire, notamment en jouant sur la gravitation.

En comparaison de ce qu’à proposé par la suite Greg Egan, Vinge, qui est tout de même resté dans notre univers familier (mentionnant la Voie Lactée, la galaxie du Sculpteur, etc), apparaît bien timide. L’antisocial australien a en effet imaginé non pas un mais deux cosmos imaginaires aux lois physiques entièrement différentes, et en a tiré dans le premier cas une trilogie (Orthogonal) et dans le second un roman isolé (Dichronauts). Dans le cycle, Egan a changé un signe « – » en un « + » dans une équation, passant de la géométrie Lorentzienne de notre propre espace-temps à une géométrie Riemannienne dans son cosmos imaginaire. Ça n’a l’air de rien, mais les conséquences sont colossales : la vitesse maximale qu’on peut atteindre n’est pas limitée à celle de la lumière (qui est d’ailleurs variable -dans le vide- en fonction de la longueur d’onde), la création de cette dernière génère de l’énergie cinétique / chimique / calorique (les plantes émettent de la lumière au lieu de l’absorber, comme dans notre univers, pour alimenter en énergie leur métabolisme), l’énergie d’un objet en mouvement est inférieure à celle d’un objet au repos, et surtout seules certaines formes de matière sont stables, justement en raison de l’énergie cinétique générée par la création spontanée de lumière.

dichronautsDans Dichronauts, il imagine un cosmos où au lieu des trois dimensions d’espace et une de temps que nous connaissons, il y en a respectivement deux et deux, ce qui a des conséquences encore plus colossales que dans le cas précédent. Malheureusement, si le cycle Orthogonal est parfaitement lisible, Dichronauts, lui, outre le fait qu’il est sans doute trop pointu pour le non-physicien et peut-être pas assez crédible pour celui qui l’est, est trop peu approfondi et globalement trop ennuyeux et pénible pour convaincre sur les autres plans. On sent qu’Egan s’est bien amusé avec son jouet, mais l’ampleur de son imagination et de son audace n’a pas suffi à en faire un bon roman pour autant. Et on pourrait également dire la même chose de Schild’s Ladder, roman que l’on peut de la même façon classer dans l’Universe Opera : ici, les lois du cosmos ne sont pas alternatives mais modifiées, nuance. 20 000 ans dans le futur, un physicien tentant de tester les limites de la Théorie du Tout de son époque crée accidentellement une forme de Vide plus stable que celle qui existait, et qui, pire encore, s’étend à la moitié de la vitesse de la lumière. Livre formidablement pointu, Schild’s ladder ne sera pleinement compris que par une minuscule élite formée de physiciens lecteurs de Hard SF (coucou Feyd !).

Robert Heinlein, dans l’inédit en français et très Maidenien The number of the beast, postule l’existence de deux dimensions temporelles supplémentaires, portant le total à six. Ses héros peuvent utiliser les dimensions τ et т pour voyager dans le temps… mais aussi des univers de fiction.

Une autre possibilité est de faire passer vos personnages de l’univers normal à un autre où les lois sont différentes : c’est par exemple le cas dans Gravité de Stephen Baxter, où la constante gravitationnelle est beaucoup plus élevée que dans notre propre cosmos, ce qui interdit la formation de planètes et a d’énormes conséquences sur la durée de vie des étoiles, ou dans le chef-d’oeuvre de Greg Egan, Diaspora, dans lequel les personnages visitent d’autres univers dotés d’un nombre différent de dimensions et de lois physiques modifiées en conséquence. Dans le formidable Accrétion (un sérieux concurrent au titre de « livre de SF au plus fabuleux Sense of wonder de tous les temps », avec Diaspora de Greg Egan), les Xeelees bâtissent un colossal artefact cosmique devant générer une singularité nue mettant en contact notre réalité avec une myriade d’univers parallèles, dont certains ont des lois physiques différentes. Ils veulent s’en servir de porte de sortie pour échapper à leurs ennemis, les terribles oiseaux de photinos. Par ailleurs, certaines fois, ce n’est pas nous qui allons vers un univers exotique, mais ses représentants qui débarquent chez nous, comme dans le génial Excession de Iain M. Banks.

Enfin, reste la solution ultime, celle adoptée par ce même Stephen Baxter dans Les vaisseaux du temps : remonter jusqu’au Big Bang (la « Nucléation ») et sélectionner les lois physiques qui vous conviennent mieux ! En clair, choisir, parmi les univers possibles, celui qui vous procurera le plus d’avantages. L’auteur emploiera à nouveau une variante de cette méthode de « cosmoformation » (par analogie à la terraformation) dans plusieurs de ses autres romans, que ce soit pour servir les intérêts des humains ou ceux de créatures totalement autres, notamment celle de la créature au centre de sa (vertigineuse) nouvelle Artefacts. Un texte où on croise d’ailleurs tout un bestiaire d’univers aux topologies, aux constantes physiques et surtout au nombre de dimensions temporelles (une, comme le nôtre, plus, voire… zéro) très différents. On y découvre même qu’une dimension spatiale peut « basculer » et se transformer en dimension temporelle, mutant un cosmos statique en univers évoluant du Big Bang à une forme ou une autre de mort (Big Crunch, Big Rip, etc).

Multiverse construction kit

En SF, le multivers (ensemble de cosmos existant côte à côte dans une dimension plus grande) est un concept courant, et plusieurs voies différentes dans nos théories physiques ou cosmologiques actuelles semblent prouver qu’il est une réalité. Et d’ailleurs, je dis « en SF », mais ce concept existe aussi en Fantasy, aussi bien dans la Portal / Crossworlds Fantasy (clic) que chez Moorcock (et ses différentes incarnations du Champion Éternel) ou chez Zelazny.

Dans l’écrasante majorité des cas, c’est un phénomène naturel (dont nous reparlerons lorsque je publierai mon Guide de lecture de la SF à univers parallèles). Cependant, il existe des romans qui imaginent que soit à la place d’un multivers naturel, soit en parallèle, l’homme (ou une autre espèce intelligente, peu importe) puisse créer d’autres univers artificiellement, que ce soit à titre d’expérience scientifique, pour en tirer de la puissance de calcul ou de l’énergie, pour augmenter l’espace vital, par accident (comme dans un roman de Gregory Benford que je ne vais pas citer pour ne pas spoiler ceux qui ne l’ont pas lu), voire même par ennui (comme dans la formidable nouvelle The server and the dragon par Hannu Rajaniemi, dans l’anthologie Engineering Infinity). Dans Avaleur de mondes de Walter Jon Williams, par exemple, la création d’univers « de poche » artificiels permet de créer des parcs à thème et / ou de donner à n’importe quelle communauté (ethnique, culturelle, religieuse, scientifique, mais aussi liée à tel ou tel loisir, comme les jeux de rôle, par exemple) un espace lui permettant de vivre comme elle l’entend. Dans ce roman, c’est une manière de caser des douzaines d’équivalents d’une Sphère de Dyson… dans un seul système solaire.

thoan_farmerDans sa Saga des Hommes-Dieux (rebaptisée Thoan à la fois lors de la création du jeu de rôle qui en a été tiré en 1995 et pour l’intégrale du cycle de romans signée Mnemos publiée en 2018), Philip José Farmer combine le thème « Pratchettien » (alors que vu que le bouquin de Pratchett est postérieur, on devrait dire « Farmerien », mais la notoriété des uns et des autres étant ce qu’elle est auprès du grand public…) du contexte ayant une structure physique très spéciale (une technique également utilisée par ce même Farmer dans Le fleuve de l’éternité, au passage) avec le fait que ledit contexte est en fait un univers « de poche » créé artificiellement par une race génétiquement et morphologiquement semblable aux humains et ayant l’usage d’une technologie avancée leur permettant de créer de tels mini-cosmos et d’en fixer les lois physiques (notamment le comportement de la gravité).

Dans le fabuleux Éon, Greg Bear imagine un univers « de poche » artificiel tubulaire et de longueur potentiellement infinie, la Voie, qui possède des points de contact avec une myriade d’univers parallèles (dont certains uchroniques), créés, eux, par les lois naturelles de la physique. On voit donc que cosmos créés artificiellement et naturellement peuvent cohabiter, et que les premiers peuvent servir de voie d’accès aux seconds.

Pour terminer, Greg Egan s’est aussi prêté au jeu de la création d’univers artificiels dans La cité des permutants, un roman bluffant qui mêle numérisation de l’esprit humain, théorie selon laquelle physique et mathématiques sont la même chose (notre réalité tangible ne serait en fait pas seulement décrite par les maths, mais serait purement mathématique. Ce qui fait que toute structure pouvant exister mathématiquement existe également physiquement. On conseillera aux personnes intéressées par le sujet de lire Notre univers mathématique, essai de vulgarisation scientifique signé Max Tegmark), réalité simulée et création, en conséquence, d’un univers dans lequel les personnes numérisées pourront vivre sans crainte de ce qui pourrait arriver au support physique qui fait tourner la simulation et leur cerveau digital dans le monde réel.

***

Retour à la page d’accueil

13 réflexions sur “The A(pophis)-Files – épisode 9 : Universe Opera !

  1. Dans Accrétion, quatrième volume du cycle des Xeelees, on trouve quelques autres possibilités d’univers rapidement esquissées. C’est d’ailleurs ce volume qui permet de rattacher Gravité au reste de l’univers Xeelee.

    J'aime

    • Je n’en ai aucun souvenir. Je l’ai lu, pourtant, et récemment (2015, de mémoire). Merci du rappel, je vais essayer de retrouver le passage concerné et je mettrai l’article à jour 😉

      J'aime

        • Pour rester chez Baxter, j’avais aussi le souvenir d’un autre texte où l’on a la vision d’univers aux lois différentes. Je viens de le retrouver : c’est la nouvelle Artifacts, publiée dans l’anthologie The Solaris Book of New Science Fiction: Volume Three et reprise dans le recueil Obelisk. La majeure partie du récit se passe dans notre univers, mais on a des visions d’autres univers possibles (d’après mes notes il y en aurait un sans dimension temporelle) et un vision particulière du multivers et de son possible caractère artificiel.

          J'aime

  2. Ping : Artifacts – Stephen Baxter | Le culte d'Apophis

  3. Ping : La littérature s’empare du net #15 – Histoire naturelle de bibliophiles

  4. Ping : The A(pophis)-Files – épisode 11 : Au-delà de la Voie Lactée | Le culte d'Apophis

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s