Engineering Infinity – Collectif

Contrasté mais pas du tout décevant !

engineering_infinityEngineering Infinity est une anthologie établie sous la direction de Jonathan Strahan, un australien naturalisé multi-primé dans l’exercice (trois prix Locus) ou en général (un World Fantasy award pour son travail éditorial, dix nominations aux Hugo). Et de fait, l’homme y est rompu : il a dirigé le travail sur… 41 anthologies en tout ! Celles de la série Infinity, dont Engineering Infinity est la première (parution à la toute fin 2010), concernent des textes de Hard SF devant tracer une route allant du présent au lointain futur. Le projet compte actuellement six numéros, le septième (et ultime) étant attendu le 12 juillet 2018.

Ce premier numéro, comme les autres d’ailleurs, mélange de très grands noms (de la Hard SF ou de la Science-fiction tout court), comme Peter Watts, Stephen Baxter, Charles Stross, Robert Reed, John C. Wright ou Gregory Benford, des écrivains un peu moins connus du grand public comme Hannu Rajaniemi ou Karl Schroeder, ainsi que des auteurs pas franchement célèbres sous nos latitudes (tous les autres). Au total, ce volume 1 rassemble quatorze textes, plus une introduction de l’anthologiste. 

Les textes

Je vais vous donner un bref résumé de chaque texte, avant de vous présenter mon avis à son sujet, puis une appréciation générale sur cette anthologie dans son ensemble.

Malak – Peter Watts

J’ai déjà eu l’occasion de lire ce texte en français, dans le recueil co-édité par le Belial’ et les Quarante-deux, Au-delà du gouffre. Voici quel avait été mon sentiment à son sujet :

Un Malak est, dans les langues sémitiques (arabe, hébreu), un ange. Dans le contexte de futur proche de cette nouvelle, le terme désigne des drones avancés, dotés d’une très haute furtivité, d’un armement perfectionné et surtout d’une importante intelligence. Attention : intelligence, mais pas conscience. On retrouve ici un thème cher à l’auteur canadien, qui, comme Clarke par exemple avec les monolithes, déconnecte volontiers les deux. Dès lors, que se passe-t’il lorsqu’un des Malak, Azraël, commence à ressentir des émotions, à contester la pertinence des ordres, à établir un rapport bénéfices / pertes collatérales qui ne l’est pas sur les mêmes critères que ceux de la hiérarchie ?

Au final, c’est un texte que j’ai trouvé très réussi, sur la forme ou le fond, que ce soit l’interrogation sur les dommages collatéraux, la froideur avec laquelle certains militaires les mettent en balance avec l’accomplissement des objectifs tactiques, ou encore l’accession des IA à la conscience. Sa fin est un peu prévisible, mais garde un impact certain malgré tout.

Watching the music dance – Kristine Kathryn Rusch

Dans un monde où on peut choisir les aptitudes de son bébé sur catalogue et où les augmentations cybernétiques cérébrales sont courantes, une mère va trop loin dans sa quête de la fille parfaite. Et son père est obligé de réparer les dégâts, mais il finit par s’apercevoir que le remède est pire que le mal…

J’ai trouvé ce texte intéressant, mais sans plus. Il nous avertit certes sur les dangers de l’utilisation inconsidérée des technologies d’augmentation cérébrale ou génétique, est un reflet de la course à la performance imposée aux enfants dès le plus jeune âge dans nos sociétés, mais d’autres auteurs ont fait mieux dans ces domaines, et malgré un texte qui tend vers le pathos, l’émotion créée par le sort de la petite fille est plus artificielle, fade, que prenant aux tripes. On est loin de L’affreux petit garçon d’Isaac Asimov, par exemple.

Laika’s ghost – Karl Schroeder

Gennady est un expert en désarmement et en dépollution nucléaire qui doit faire face à deux défis : contrer la menace de prolifération atomique posée par la fuite d’une technologie d’explosifs métastables, et cacher, à la demande de l’ONU, un certain Ambrose, qui a la CIA, Google et les représentants d’une URSS virtuelle aux trousses, parce que lors d’un voyage en téléprésence sur Mars, il a vu quelque chose.

Je dois dire qu’au début du texte, j’étais dubitatif, car il me paraissait partir dans toutes les directions sans grande cohérence. Et pourtant, à la fin tout fait sens, et le texte (un des deux plus longs de l’anthologie, avec ses quarante pages) est vraiment très intéressant. Et ce d’autant plus qu’il fait indirectement référence à un phénomène tout à fait réel qui m’a toujours fasciné (pour ceux qui ont déjà lu ce texte ou n’ont pas peur de se spoiler : clic).

The invasion of Venus – Stephen Baxter

(Notez que ce texte est disponible en français dans le numéro 70 de Bifrost).

Les extraterrestres (ou plutôt leur vaisseau, qui ressemble furieusement à une comète) ont pénétré dans le système solaire, mais à la grande surprise des terriens, ils ignorent superbement la planète bleue, pour se diriger vers l’étoile du berger. Et là…

C’est un excellent texte : en très peu de pages, Stephen Baxter démontre une fois de plus, s’il en était besoin, son considérable talent, proposant un magistral cocktail de réflexion (en opérant un twist dans la Loi Zéro -comme dirait Mr Asimov- de la SF de Premier Contact, en ne faisant pas de l’humain le centre de l’intérêt des visiteurs), de sense of wonder et même d’humour (la réaction vaguement scandalisée des terriens au désintérêt très Lovecraftien dont les aliens font preuve à leur égard est fort savoureuse).

The server and the dragon – Hannu Rajaniemi

Nous suivons un « personnage » qui est à la fois une IA et une mégastructure. Après des millénaires d’attente à un demi-million d’années-lumière de la galaxie, il reçoit enfin un visiteur, dont l’avatar informatique est un dragon, alors que, pour tromper son ennui, il vient juste de créer… un univers de poche, en expansion et évolution rapide.

Les mots me manquent pour qualifier cette nouvelle : une baffe, un chef-d’oeuvre de la SF la plus hard. Une partie de l’intrigue rappelle un peu La sphère de Gregory Benford, au passage, et même si j’ai trouvé qu’à lui seul, ce texte justifiait amplement l’achat de l’anthologie, je trouve tout de même étrange que la sécurité informatique soit aussi laxiste dans cet univers  😉 Quoi qu’il en soit, j’aurais vraiment aimé en savoir plus sur ce dernier, qui, je trouve, éveillait vraiment la curiosité.

Bit rot – Charles Stross

Dans un vaisseau infraluminique en route pour une planète extrasolaire, les clones issus d’une biotechnologie robotique formant l’équipage sont frappés par un sursaut gamma, avec de terribles conséquences…

Dans ce texte, plus sympathique qu’autre chose, Stross mêle Hard-SF et une atmosphère assez Pulps, réinventant complètement le zombi cannibale au passage. Une des plus belles redéfinitions d’une thématique éculée avec celle proposée par Peter Watts dans Echopraxie.

Creatures with wings – Kathleen Ann Goonan

Un hawaïen qui a perdu sa femme, sombré dans l’alcoolisme et qui vit au sein d’un monastère bouddhiste est conduit vers un endroit étrange par des extraterrestres ailés. Il cherche à comprendre le sens de cette expérience.

Eh bien vous savez quoi ? C’est aussi mon cas. Je n’ai absolument rien saisi à cette histoire à l’atmosphère bizarre, à son sens (s’il y en a un…) ou à ce qu’elle venait faire dans une antho de Hard SF. Bref, à oublier, pour ma part.

Walls of flesh, Bars of bone – Damien Broderick & Barbara Lamar

Un professeur d’université reçoit une vieille bobine filmée dans les années trente, sur laquelle il peut se voir (alors que même sa grand-mère n’était pas née à cette époque !), ainsi qu’un enfant tenant une des i-arnaques d’Apple sur laquelle est affichée une équation relative à la mécanique quantique qui ne sera découverte que plus tard. Alors, canular ou preuve d’un voyage dans le temps ?

Si cette nouvelle est (un peu) meilleure que la précédente, elle reste assez peu intéressante et surtout caractérisée par un style m’as-tu-lu. De plus, l’explication reste assez nébuleuse et la chute « bof ». Bref, également à oublier.

Mantis – Robert Reed

Des « fenêtres d’infinité » gérées par IA permettent aux gens de voir ce qui se passe dans une autre ville, et inversement.

Alors là, je dois admettre que j’ai été déçu, j’attendais franchement mieux de la part de Reed. A part une vague réflexion sur le solipsisme, qui n’aboutit d’ailleurs à rien de net, toute l’histoire avec ces fenêtres d’infinité ne mène elle aussi à rien de précis (ou alors c’est que je suis trop obtus pour comprendre…).

Judgement Eve – John C. Wright

Un vaisseau spatial, représentant d’une civilisation galactique moralement bien plus avancée, est venu et a jugé que les crimes de l’Humanité méritaient qu’elle soit frappée de stérilité, puis d’extinction (des astéroïdes de glace vont frapper la Terre et donner aux Dauphins, jugés plus dignes, un océan global dans lequel prospérer). A la veille de la fin du monde, pourtant, certains se dressent encore contre ce sort funeste, et contre les Anges, des hommes transformés par le Vaisseau afin de maîtriser les derniers vrais humains. Dont un petit nombre sera sauvé, s’ils se comportent bien…

En un mot : fabuleux ! Reprenant les thématiques posthumanistes chères à Wright, cette nouvelle nous projette dans un monde de nanotechnologie, de contrôle génétique et biochimique, de manipulations mentales, le tout dans une ambiance naviguant entre la mythologie grecque, les influence bibliques et une dramaturgie toute Shakespearienne ! Bref, l’auteur se révèle à la hauteur de sa réputation, et nous offre un texte qui n’est probablement dépassé, dans ce recueil, que par celui d’Hannu Rajianemi.

A soldier of the city – David Moles

Dans l’amas globulaire Babylone, une des cités (dont les plus modestes accueillent des dizaines de milliards d’habitants) orbitant autour du trou noir supermassif Tiamat est frappée par une attaque terroriste sans précédent. Sa déesse tutélaire, ainsi que la majorité de son armée, sont tués. Les soldats survivants, sous la conduite de l’époux de la divinité, vont exercer une impitoyable vengeance contre les Nomades responsables de la frappe.

Waouh, quelle baffe ! L’auteur a mêlé de façon habile et étroite mythes et civilisation de Babylone avec un contexte au carrefour de la SF Hard, Transhumaniste et militaire, et le résultat est tout simplement fascinant. Voilà encore un texte court dont on regrettera amèrement qu’il n’ait pas été développé à la dimension d’un, voire plusieurs romans, tant cet univers et son atmosphère unique avaient du potentiel. Bref, une grande réussite de plus pour cette anthologie, dont il justifie l’achat à lui seul.

Au passage, le fameux article « SF et religion » prend de plus en plus corps dans mon esprit, et il n’est pas impossible qu’il débarque prochainement dans les A-Files.

Mercies – Gregory Benford

Ce texte est très facile à résumer en une simple formule : « Dexter se balade dans les mondes parallèles et le temps ».

Même si la chute est prévisible, il n’en reste pas moins qu’il s’agit vraiment d’un très bon texte. Peut-être pas le plus exotique ou riche en sense of wonder de l’anthologie, mais un des plus prenants et des mieux écrits. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je serais déçu par Benford !

The Ki-anna – Gwyneth Jones

Patrice se rend sur une lointaine planète, une ancienne zone de guerre gérée par l’association « symbiotique » des Ki et des An (deux espèces humanoïdes), pour faire la lumière sur la mort présumée de sa sœur jumelle.

Un texte qui, à mon goût, à un peu manqué de mordant (^^) et dans lequel j’ai mis du temps à entrer. Pas fondamentalement mauvais, cependant. Par contre, au même titre que pour certaines autres nouvelles de l’anthologie, je me demande en quoi ça relève de la Hard SF, vu que pour moi, on est ici bien plus proche de la Soft. Seul le côté ingénierie (ici une terraformation de l’atmosphère, qui a été endommagée) le connecte avec pertinence à la thématique d’Engineering Infinity.

The birds and the bees and the gasoline trees – John Barnes

Dans le futur, un scientifique cherche à combattre le réchauffement climatique via une croissance accélérée du phytoplancton devant extraire du carbone de l’atmosphère, et ce en ensemençant l’océan avec du fer tiré des astéroïdes. Mais cette initiative a bientôt des conséquences particulièrement inattendues !

J’ai vraiment eu du mal à suspendre mon incrédulité au moment de l’explication finale du phénomène, ce qui fait que cette nouvelle ne restera pas dans mes annales. Plus encore que dans le cas précédent, on est assez loin de la Hard SF, je pense.

En conclusion

Cette anthologie de nouvelles de Hard SF, comme toutes les autres compilations du même genre, renferme des textes d’un intérêt ou d’une qualité inégale. Le bilan est, pour ma part, de 7 nouvelles très intéressantes (soit 50 %), 2 intéressantes mais sans plus et 5 allant du bof au (de mon point de vue) mauvais. Et quand c’est bien, ça l’est vraiment beaucoup, donc au final je sors de cette lecture réellement satisfait, et compte enchaîner avec les autres anthologies de la même série dès que possible.

Niveau d’anglais : pas de difficultés particulières.

Probabilité de traduction : de l’anthologie en bloc, zéro ou quasiment. Mais sinon les textes individuels ont des chances correctes d’être traduits, que ce soit dans des anthologies, des recueils ou des revues comme Bifrost (deux d’entre eux, ceux de Peter Watts et de Stephen Baxter, l’ont déjà été).

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette anthologie, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de L’épaule d’Orion,

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18 réflexions sur “Engineering Infinity – Collectif

  1. C’est intéressant que tu aies fait un rapide résumé de chacune des nouvelles car cela me permets de me les remémorer. Je dois avouer que lorsque j’ai écrit ma critique récemment sur Babelio, je n’avais pas forcément un souvenir précis de toutes. Et le plus drôle est que celles que tu juges « oubliables », je les ai vraiment complètement oubliées ! Mais au final, malgré des textes oubliables, je trouve toute cette série vraiment extraordinaire. Une petite précision, l’univers de Bit-Rot de Stross est assez incompréhensible si on n’a pas lu Saturn’s Children car la nouvelle fait le lien entre les deux romans Saturn’s Children et Neptune’s Brood. The server and the dragon est un texte extraordinaire, une poésie d’ultra-ultra-hard SF mais qui laissera sans doute pas mal de lecteurs dubitatifs. Et je suis tout à fait de ton avis en ce qui concerne A Soldier of the City. Ce texte mériterait de devenir une série à la Altered Carbon.

    Aimé par 1 personne

    • Ah, merci de la précision pour le texte de Stross ! Concernant le texte de Rajaniemi, c’est avec impatience que j’attends de lire Reach for Infinity, où une autre de ses nouvelles a été publiée. Et pour ce qui est de la nouvelle de David Moles, oui, on aimerait en voir plus. Mais vu qu’il n’a pas l’air très productif, c’est foutu, à mon avis.

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      • Le texte de Rajaniemi dans Reach m’a déçu. Mais ce recueil contient d’autres nouvelles tout à fait fabuleuses notamment de Greg Egan, Pat Cadigan, Karen Lord, Katheen Ann Goonan, Alastair Reynolds et Peter Watts. Ca me fait penser que j’avais écrit une critique de Reach sur AMZ mais je ne l’ai pas mise sur Babelio. Je vais le faire de ce pas.

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  2. J’ai une chronique de cette antho qui dort dans un coin depuis un moment. Il faudrait que la mette en forme un de ces jours.
    Je rejoins ton avis sur pas mal de textes, notamment le Rajaniemi (qu’il est doué ce garçon), le Watts et le Baxter.
    Par contre, le texte de Wright n’est pas bien passé chez moi. Connaissant un peu la spiritualité de l’auteur (récent converti au catholicisme romain, tendance vieille souche pas tolérante pour deux sous) le sous-texte religieux pas subtil du tout m’a franchement gonflé.
    Les deux anthos suivantes dorment dans un coin de la bibliothèque. Je vais tacher d’en sortir une cette année. 🙂

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    • C’est marrant, en ce moment les sous-textes politiques / religieux me sortent par les yeux, mais là j’étais tellement fasciné par l’aspect transhumaniste que j’y ai à peine prêté attention.

      Je me demande, pour ma part, si je ne vais pas essayer de lire les cinq autres déjà sorties avant la parution de la septième et ultime en juillet, histoire d’être à jour.

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      • Je pense que le fait de connaitre la personnalité d’un auteur peut aussi rendre plus sensible à ce qu’il peut essayer de faire passer dans son texte. J’ai eu le coup une fois avec un auteur français dont je voyais clairement qu’il se projetait dans l’un des persos de son bouquin. Si je n’avais pas croisé le type sur des forums avant, je ne m’en serais peut-être pas rendu compte. 🙂

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  3. Ping : Engineering Infinity de Jonathan Strahan – L'épaule d'Orion

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