Artefacts – Stephen Baxter

Vertigineux

obelisk_baxterArtefacts est une nouvelle signée Stephen Baxter, que vous pourrez notamment retrouver au sommaire du recueil Obelisk. Rendons à César ce qui lui appartient, c’est le camarade Herbefol qui a attiré mon attention sur ce texte, en commentaire de mon article sur l’Universe Opera. Et en effet, il s’inscrit parfaitement dans cette thématique. Mais l’essentiel n’est pas là, mais plutôt dans le fait que cette assez courte nouvelle est à la fois un chef-d’oeuvre de Hard SF mais aussi, et peut-être surtout, de métaphysique, dans le sens où elle répond, de façon absolument vertigineuse, aux plus profondes des questions : qui suis-je, pourquoi l’univers doit-il mourir, d’où vient-il, etc.

Bref, et surtout compte tenu du fait que le sommaire contient d’autres textes alléchants (notamment L’invasion de Vénus -d’ailleurs traduit par ce même Herbefol pour le compte du numéro 70 de Bifrost– et la nouvelle éponyme Obelisk), je ne saurais trop conseiller aux amateurs anglophones de Hard SF et de la science-fiction en général, dans ce qu’elle a de plus profond et vertigineux, de dépenser quelques euros pour se payer ce recueil, ils ne le regretteront pas.

Intrigue, contexte

La nouvelle s’ouvre sur un court prologue, qui nous parle d’un « nageur », qui se demande qui il est, pourquoi il existe, pourquoi il nage, où il se trouve, et qui, par dessus-tout, a peur de ce qui se passera si la nage prend fin. Après cette mystérieuse ouverture, nous suivons, en 2026, Morag, une adolescente qui vient de perdre sa mère, victime d’un cancer. Ce décès va inciter son père, Joe, a reprendre ses travaux en matière de cosmologie interrompus un temps, histoire de comprendre ce qu’est l’univers, et pourquoi, humains ou cosmos dans son ensemble, nous ne sommes pas immortels, mais soumis à la tyrannie impitoyable du temps. Il va donc, au fil de trois décennies, pousser la cosmologie branaire (et le modèle ekpyrotique) dans ses derniers retranchements. L’auteur va nous faire vivre sa quête, ainsi que le cheminement de Morag et les changements violents subis par le Royaume-Uni durant cette période : modifications du climat, émergence de nouvelles épidémies, effondrement de l’agriculture, nouveaux modes de vie, etc.

Dans le même temps, l’auteur va nous montrer deux… créatures vivant dans des univers parallèles extrêmement différents du notre, mais qui sont elles-mêmes en quête des mêmes questions que Joe. Dans chacun des deux cas, Baxter convoque à nouveau une théorie de pointe, celle du Tout modelée sur le groupe de Lie E8 de Garrett Lisi dans un cas et une variante extrême de l’hypothèse Gaïa de James Lovelock dans l’autre. À la fin du texte, deux révélations vertigineuses ont lieu : la première quand Joe, sur son propre lit de mort, donne l’effroyable clef du sens de l’existence et de la nature du multivers à Morag, et la seconde lorsqu’on retrouve le nageur du prologue et qu’on comprend enfin sa nature.

Analyse et ressenti

Dans la combinaison de sa relative concision, de la profondeur des thématiques métaphysiques abordées, des théories physiques convoquées et de l’ambition démesurée, l’ampleur fabuleuse de l’intrigue, cette nouvelle est très clairement un chef-d’oeuvre. C’est d’ailleurs le genre de texte qui rend très compliqué le fait d’établir une hiérarchie entre les plus grands maîtres de la Hard SF, Egan, Watts et Baxter. D’un roman ou d’une nouvelle à l’autre, chacun semble voler temporairement la couronne aux deux autres, avant qu’un de ceux-ci ne fasse preuve de plus de maîtrise, d’intelligence ou d’ambition dans sa production suivante. En tout domaine, la concurrence est bonne pour le consommateur, et cela n’a jamais été aussi vrai que pour l’heureux lecteur de Hard SF ! On remarquera au passage que ce dingue de Baxter, en plus de tout le reste, physique ou métaphysique, se débrouille pour caser, dans un texte pourtant pas franchement long, un aperçu, en forme d’avertissement, des dangers qui nous attendent dans les décennies à venir, que ce soit sur le plan climatique, social, épidémique ou autre.

Sur le pur plan de la quincaillerie SF, on a vraiment affaire à du super-lourd : au niveau des trois formes de vie très exotiques décrites, bien sûr, mais aussi et surtout pour moi, dans l’optique très particulière dans laquelle j’ai lu ce texte, sur le plan de l’Universe Opera. On voit en effet des modifications artificielles à très grande échelle du multivers, des cosmos parallèles dotés de constantes physiques différentes (dont un univers dépourvu de toute étoile, de ce fait), et d’autres dotés d’un nombre variable de dimensions temporelles : une, comme le nôtre, plus, voire… zéro. Et plus fort encore, comme dans Aube d’acier de Charles Stross, par exemple, on constate qu’une dimension spatiale peut « basculer » et devenir une dimension temporelle, lançant un univers statique et éternel dans la course allant du Big Bang vers la mort (par déchirure, effondrement ou par froide dilution) égrenée par les tic tac de l’horloge temporelle. Bref, si vous êtes en recherche d’un texte montrant tout un bestiaire d’univers hautement exotiques, vous trouverez difficilement mieux, surtout compte tenu de la concision de cette nouvelle. Et c’est la même chose pour le fait de manipuler les univers pour son propre bénéfice, parce que là, c’est vraiment poussé à un degré… extrême.

Niveau d’anglais : aucune difficulté sur le plan du niveau de langue utilisé, par contre avoir quelques notions de cosmologie (ou faire 2-3 recherches) peut aider. Rien d’insurmontable non plus.

Probabilité de traduction : franchement, ce serait bien de mettre pareille claque Hard SF (et métaphysique) à la disposition du plus grand nombre…

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29 réflexions sur “Artefacts – Stephen Baxter

  1. Ping : The A(pophis)-Files – épisode 9 : Universe Opera ! | Le culte d'Apophis

    • J’ai vu que tu lisais House of suns : si tu as le niveau d’anglais pour ce roman, tu as le niveau pour Artifacts. Pour le niveau scientifique, Baxter est assez didactique, donc au pire, tu vas jeter un coup d’œil à la page Wikipédia de Garrett Lisi et c’est tout bon.

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            • Le truc par contre, c’est que le recueil Diagrammes du vide, le Belial’ le met dans sa liste « à paraître » depuis des années, littéralement. Il y a un truc qui coince à son niveau, mais je ne sais pas ce que c’est. Donc en gros, il y a des chances que tes petits-enfants voient, peut-être, la parution d’un hypothétique second recueil contenant Artifacts 😀

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              • Vacuum Diagrams est effectivement dans la catégorie « à paraître » du Bélial depuis un bon moment. Il me semble que la suite de La paille dans l’œil de dieu y est depuis encore plus longtemps. 😛
                Ceci dit, je suppose que le recueil n’est pas encore paru parce que l’éditeur doit chercher une adéquation entre les divers coûts (et notamment trouver un traducteur au bon tarif et avec de la dispo dans son emploi du temps) et les ventes des précédents bouquins de l’auteur. Peut-être qu’ils attendent d’avoir passé un certain seuil de vente sur ses livres précédents avant de s’y lancer.
                Ce recueil est exclusivement consacré à l’univers Xeelee puisque c’est le 5e volume du cycle des Xeelees. Il contient quelques bons trucs dont la nouvelle titre qui est dans le Bifrost consacré à l’auteur.

                On peut cependant imaginer qu’un jour l’éditeur se décide soit à traduire un autre des (assez nombreux) recueils de l’auteur, soit à publier un recueil original (comme pour Watts par exemple) qui compilerait les meilleurs textes de ses divers recueils (une vague idée en passant, si jamais l’éditeur en manque ;-).

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  2. J’ai apprécié Retour sur Titan et ce que tu dis de Baxter et de cette nouvelle est très tentant. Un jour il faudra que je me plonge un peu plus avant dans la production de cet auteur apparemment incontournable de la hard sf…
    Tu conseillerais de commencer par quoi ? (sachant que je ne suis pas scientifique mais que, au pire, ça ne me dérange pas forcément de ne pas TOUT comprendre et de devoir passer quelques lignes un poil trop obscures)

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    • Il faudra un jour que je me motive vraiment à écrire mon guide de lecture pour Baxter. 🙂
      Pour les pistes de lecture sur l’auteur, je dirai que ça dépend des thèmes qui t’intéresse le plus.
      – Le voyage dans le temps -> Les vaisseaux du temps, suite officielle à La machine à explorer le temps de H. G. Wells. Baxter (qui se voit comme un descendant littéraire de Wells) continue l’histoire et va considérablement plus loin.
      – La conquête de l’espace -> Voyage. Une histoire alternative dans laquelle la conquête de l’espace ne s’arrête pas à la Lune et où l’on s’apprête au début des années 1980 à partir vers Mars.
      – Le paradoxe de Fermi -> Temps (et éventuellement les deux autres volumes du même cycle, Espace et Origine). On prend un coup de vertige temporel assez impressionnant.
      – L’évolution. C’est peut-être le thème le plus récurrent dans l’œuvre de Baxter et c’est évidemment le thème central de… Évolution, gros roman racontant l’évolution qui mène à l’homme en commençant au moment de la disparition des dinosaures… et qui poursuit l’histoire vers l’évolution future de notre espèce.
      – Le roman catastrophe. C’est nettement moins hard science (même si l’idée de départ vient de données scientifiques), mais ça a un côté assez froid et réaliste sur certains aspect : Déluge ou comment survivre à la montée des eaux. Il y a une suite, Arche, qui tient plutôt du space-opera à vaisseau générationnel.
      – Le space opera. C’est le genre de son univers le plus étendu, l’univers des Xeelees, dont Retour sur Titan fait partie. Là, c’est un peu au choix, les livres pouvant se lire un peu dans le désordre. Dans le premier cycle, je recommanderai assez vivement Singularité (le 2e) et Accrétion (le 4e). Gravité (le 1er) et Flux (le 3e) sont intéressants aussi mais probablement moins « marquants ». Le second cycle est assez curieux puisque l’on a un premier volume (Coalescence) qui se passe entre la chute de l’empire romain et l’époque actuelle, le deuxième (Exultant) se passe 25.000 ans plus tard alors que l’humanité est en guerre au niveau galactique contre les Xeelees et que le dernier volume fait le grand écart entre l’époque actuelle et un futur distant de 500.000 ans. 😛
      Bien que l’auteur soit assez abondamment traduit en français (une trentaine de romans), il y a aussi pas mal de textes qui sont encore inédits en notre langue (une quinzaine de romans et sept ou huit recueils) dont de très bonnes choses comme la nouvelle à laquelle cet article est consacré.
      Enfin, ne pas être scientifique n’est pas (très) gênant pour lire et apprécié Baxter. Il me semble dans la droite lignée d’Arthur C. Clarke (son « père » littéraire), capable de manipuler des concepts sérieux et crédibles tout en les mettant à portée d’un lecteur au bagage scientifique et technique simple. 🙂

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