Rifteurs – Peter Watts

Très différent du premier tome, mais pas moins bon ! 

rifteurs_wattsRifteurs est le second tome du cycle du même nom, après Starfish. Alors que ce dernier était un oppressant huis-clos sous-marin, son successeur se passe au contraire quasi-intégralement à terre, et fait traverser à Lenie Clarke tout le continent Nord-Américain au lieu de la confiner dans une petite base. Même si, sur le fond, il y a des similitudes, ce tome 2 est surtout une complète remise en question de certaines bases posées dans Starfish, et dans un genre (et une atmosphère) assez différents, se révèle largement au niveau de ce dernier. De plus, même si l’aspect Biopunk reste toujours très présent (plus encore que dans le tome 1), une plus grande emphase est cette fois mise sur les IA et le Cyberespace, donnant ainsi un livre plus conforme à l’idée que le lecteur moyen se fait du (Post)Cyberpunk.

J’attire votre attention sur le fait qu’il est impossible de chroniquer correctement ce tome 2 sans spoiler la grande révélation de son prédécesseur. Si vous n’avez pas lu Starfish, tout ce qui suit est donc à vos risques et périls. 

Situation

Ken Lubin et Lenie Clarke ont, chacun à leur façon et de leur côté, survécu à l’explosion nucléaire qui a anéanti Beebe. Porteurs de βehemoth, le nanobe basé sur de l’ARN pyranosyl, ils menacent toute vie sur Terre. Lenie va accoster sur le Strip, bande côtière où sont parqués des millions de réfugiés climatiques, puis s’en échapper, traversant tout le continent à la recherche de son passé, contaminant sans le savoir les gens et l’environnement au cours de son odyssée. Patricia Rowan va recourir à des mesures extrêmes pour tenter de contenir βehemoth, avec l’aide d’un spécialiste de la gestion des crises, Achille Desjardins, puis celle de Lubin. De son côté, sans toujours le savoir, Lenie va être aidée par une opératrice de drone de surveillance, Sou-Hon, ainsi que par une mystérieuse entité du Maelstrom (ce qu’est devenu le Net), qui se fait appeler le Général ou l’Anémone.

Ambiance, genres

Premier point, l’ambiance est sensiblement différente de celle de Starfish, qui était totalement oppressante. Même s’il se passe ici aussi des événements très noirs (la froide suppression de millions de personnes au nom de la survie de l’espèce -voire de la biosphère-, notamment), le lecteur ne ressent pas l’énorme pression et noirceur qui lui étaient mises sur les épaules dans le tome 1.

Second point, si on reste toujours dans un livre Biopunk / Hard SF très orienté biologie, biochimie et ingénierie génétique, une bien plus grande place est laissée aux Gels (IA organiques -qui ne savent même pas que le monde réel existe mais ont un QI à quatre chiffres-), au Cyberespace et, surtout, à l’e-vie, les automates cellulaires / la vie artificielle qui s’y est développée. Et sur ce dernier point, on a probablement affaire au meilleur traitement du sujet depuis Dan Simmons. Watts se paye même le luxe de substituer aux Intelligences Artificielles une… Stupidité Artificielle (et c’est à la fois drôle, astucieux et bluffant !). On signalera aussi un traitement de la mémétique solide, ainsi qu’une présence accrue du sexe par rapport au roman précédent.

Personnages

Nous retrouvons certains personnages que nous connaissons déjà (Rowan, Lubin et bien sûr Lenie), plus des nouveaux, dont la plupart n’ont d’ailleurs qu’un rôle transitoire ou mineur dans l’intrigue (j’en suis d’ailleurs encore à me demander quelle est l’utilité de Sou-Hon). Deux d’entre eux retiennent par contre l’attention : Achille Desjardins et, dans une moindre mesure, sa collègue Alice Jovellanos. Desjardins est ce que l’on appelle un Transgresseur : il a été génétiquement modifié pour servir l’intérêt général en toute circonstance en prenant sans sourciller les décisions qui s’imposent dans son rôle de gestionnaire de crise (épidémies, catastrophes, attentats, pollutions, pannes systèmes, etc), même si pour sauver mille personnes, il faut en sacrifier dix. Pour cela, il est biochimiquement doté du « Trip Culpabilité » (TC), qui l’empêche tout simplement (en bloquant ses muscles) de commettre la moindre action contraire à l’intérêt général (y compris pour sauver sa peau !), et de l' »Absolution », qui l’empêche de ressentir toute culpabilité. Bref, c’est littéralement un parangon d’intégrité… au niveau moléculaire, le TC l’empêchant de prendre la mauvaise décision et l’Absolution lui permettant de se supporter après avoir pris la bonne. Vu les responsabilités confiées à Achille, le pouvoir de vie et de mort, le TC est considéré comme indispensable, car il coupe le lien entre pouvoir absolu et corruption absolue.

Lubin (un personnage sur lequel on en découvre beaucoup plus que dans le tome 1) est lui aussi doté de modifications basées sur le même principe mais avec des buts différents. On comprend pourquoi il a été affecté à Beebe dans Starfish, et ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons que Lenie et les autres.

Desjardins et Lubin s’avèrent, chacun dans leur genre, de très bons personnages, très marquants, mais ils sont éclipsés par Lenie, dont le paradigme psychologique changera plusieurs fois (je vais en reparler). Sa soif de vengeance après la destruction de Beebe est telle que, dans un monde où la passivité est la règle, et alors qu’en tant qu’ancienne victime de sévices, elle avait tendance à attendre que ceux-ci se terminent sans réagir, elle est désormais beaucoup plus volontaire, active, face à la violence ou l’autorité : elle est une résistante.

On évoquera, enfin, 94, le petit programme de rien du tout qui, peu à peu, va devenir Anémone / Le général, via des passages du roman qui m’ont totalement fasciné, tout comme l’idée que la vie est une configuration, de l’information, et que le matériau de construction (carbone ou électrons) importe peu. C’est d’ailleurs quelque chose qu’on retrouve chez d’autres auteurs, de Stephen Baxter à Dan Simmons en passant par Paul Di Filippo.

Une fois de plus, on remarquera avec intérêt que dans un genre (la Hard SF) où ils ne sont ni le sujet principal, ni travaillés, les personnages de Peter Watts constituent des contre-exemples parfaits à une règle soi-disant générale.

Faux-semblants et changements de paradigme

Ce qui est extrêmement intéressant dans ce tome 2 est qu’il est à la fois dans la duplication de son prédécesseur ET qu’il remet en même temps en cause la base ultime de celui-ci. Je m’explique : dans le tome 1, Watts nous amusait pendant la majorité du roman en nous faisant croire que ses personnages désaxés étaient au cœur de l’intrigue, alors qu’en fait, c’est l’environnement où ils étaient et ce qui s’y trouvait qui étaient le vrai sujet. Eh bien là, c’est un peu pareil : si on ne peut pas tout à fait dire que la lutte contre la propagation de βehemoth n’est qu’un prétexte, elle n’est pour autant pas le vrai sujet de Rifteurs, qui est la redéfinition du paradigme psychologique pour Lubin / Desjardins / Lenie et l’émergence de la SA (Stupidité Artificielle), et elle constitue donc un écran de fumée, reprenant ainsi le concept du tome 1. Car le canadien remet carrément en cause l’axe central autour duquel s’articule la psychologie de ces différents protagonistes. Je dois d’ailleurs dire qu’il avait évoqué la chose en passant, l’air de rien, dans le tome 1 (uniquement en ce qui concerne Lenie, cependant), et que mes antennes s’étant fortement dressées, je n’ai absolument pas été surpris par la (soi-disant) grosse révélation de la dernière partie de ce tome 2.

On remarquera, au passage, que ce que fait Jovellanos évacue la conscience dans la prise de décision, ce qui n’est certes pas tout à fait équivalent à Vision Aveugle et à ses extraterrestres qui sont intelligents mais pas conscients mais relève d’une idée tout de même vaguement connexe. Même si ici, il faut comprendre le terme « conscience » dans son sens moral, pas dans celui indiquant la « conscience de soi ».

Ce tome 2 voit donc l’aube d’un monde nouveau, à la fois parce que les formes de vie autres, organiques ou non, se multiplient désormais sur Terre (βehemoth, les gels, la vie artificielle du Maelstrom, les humains génétiquement modifiés), mais peut-être surtout parce que les trois personnages principaux ont un esprit, une vision et des moyens d’action neufs après leur changement de paradigme psychologique de la fin du livre.

Thématiques

Outre le libre-arbitre (ou plutôt son absence puis sa reconquête), via les conditionnements qui affectent plusieurs des personnages, le roman parle aussi du traitement des réfugiés climatiques (parqués derrière des murs hérissés de défenses, drogués à leur insu pour qu’ils soient plus dociles), des magouilles gouvernementales / corporatistes dans la gestion des crises (et notamment d’une résolution très « Donald Sutherland » -dans Alerte !– des épidémies, à coup de « le feu, c’est bien, ça nettoie tout ») et de l’éthique de cette dernière, ainsi que des mèmes / de la transmission des croyances ou rumeurs et autres légendes urbaines. L’industrie pharmaceutique en prend aussi pour son grade, puisque Watts imagine qu’elle crée intentionnellement et secrètement des défauts génétiques ou de nouvelles épidémies pour pouvoir vendre le remède… dont elle dispose déjà, créant ainsi un besoin lui permettant de perdurer (ce qui, là aussi, interroge la notion d’éthique).

J’ai déjà évoqué les nombreuses thématiques scientifiques abordées (et le brio avec lequel c’était fait), mais il y en a une qui est particulièrement fascinante : Watts part du principe que toute la vie basée sur l’ADN / ARN tel que nous le connaissons est panspermique, c’est-à-dire qu’elle s’est d’abord développée sur Mars avant d’être disséminée sur Terre via une météorite dans un lointain passé. Le corollaire est que βehemoth porte bien mal son nom, puisqu’il ne s’agit pas, avec son ARN pyranosyl, d’une vie « β », mais bel et bien de la seule et véritable vie indigène terrestre, antérieure de 800 millions d’années à la panspermie martienne. Là aussi, cette révélation (faite vraiment mine de rien, en passant) change complètement le paradigme du roman : il ne s’agit pas pour cette vie abyssale (et incroyablement vieille : 3.5 milliards d’années) de remplacer la vie terrestre, mais plutôt pour la vie terrestre de reprendre ses droits, son domaine, à une vie extra-terrestre qui a usurpé sa place légitime.

Mais…

S’il est moins oppressant ou noir que son prédécesseur et que tout l’aspect scientifique est à la fois crédible, incroyable et très bien réalisé, il n’en reste pas moins que ce tome 2 est, à mon sens, légèrement inférieur à Starfish. Outre quelques longueurs, certains personnages qui ne servent pas à grand-chose, des points d’intrigue qui restent longtemps un poil flous (ça s’arrange à la fin), Rifteurs n’a tout simplement pas tout à fait le tranchant et l’envergure du tome 1, un peu comme la différence entre Vision Aveugle et Échopraxie, mais en moins prononcé. Pour l’anecdote, on notera aussi une utilisation à mon avis abusive de l’italique, qui devient agaçante à la longue (même si je ne sais pas si je suis bien placé pour la dénoncer  😀 ).

On notera, pour l’anecdote également, des clins d’œil à d’autres auteurs de SF, dont Philip K. Dick (les « membres-thalidomide » du Lion de mer rencontré par Lubin -on se rappellera de la fascination de Dick pour les Phocomèles-) et David Brin (le Tursiops est ici méchant !).

La postface est, comme souvent chez Watts, fascinante, tant elle rend certaines trouvailles ou points-clefs du livre réalistes (tout comme le sont les modifications biotechnologiques décrites au cours de l’intrigue, détaillées avec précision et crédibilité).

En conclusion

Ce tome 2 de la trilogie Rifteurs part sur des bases et une atmosphère complètement différentes de celles de son prédécesseur, puisqu’il substitue à un oppressant huis-clos sous-marin une odyssée de Lenie Clarke s’étendant sur tout le continent nord-américain. Lenie qui, sans le savoir, va répandre une pandémie menaçant toute vie sur Terre et être révérée comme la « Madone du désastre » (c’est beau, on dirait le surnom d’une catcheuse américaine…) à la fois par des humains et, plus étonnant, par la « vie » informatique qui occupe le Maelstrom, le lointain et chaotique descendant de notre internet d’aujourd’hui. Notre héroïne sera opposée à un de ses anciens camarades de Beebe, ainsi qu’à Achille Desjardins, gestionnaire de crises génétiquement amélioré, dont la loyauté à l’intérêt général est chimiquement câblée en dur dans son organisme. Certains des nouveaux personnages introduits se révèlent fascinants (Achille, Alice), tandis que les anciens prennent de l’ampleur. Si la structure globale est identique (le point principal de l’intrigue n’est pas celui que l’auteur vous nous conduire à croire) à celle du tome 1, ce second roman a toutefois comme point-clef de remettre en cause un élément fondamental de ce dernier, et de modifier le paradigme psychologique de ses protagonistes-clefs.

Au final, et dans un genre assez différent (moins noir, moins claustrophobique, plus classiquement cyberpunk -même si la biologie a encore un énorme rôle à jouer-), Rifteurs (le livre) se révèle être quasiment aussi bon que Starfish, et est un livre de Hard SF apocalyptique à la solidité absolument exceptionnelle.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Philippe Boulier dans Bifrost,

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3 réflexions sur “Rifteurs – Peter Watts

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