The quantum magician – Derek Künsken

A ce stade, ce n’est plus une baffe, c’est Mjöllnir dans ta face !

quantum_magicianDerek Künsken est un auteur canadien de SF, Fantasy et d’Horreur, jusqu’ici spécialisé (et reconnu) dans la forme courte, qui, avec The quantum magician, signe son premier roman proprement dit. Et quel début ! S’inscrivant principalement dans les registres de la Hard SF et de la SF post-humaniste, ce livre impressionne par sa solidité, son ambition, son originalité et par une intrigue qui pourrait être un Ocean’s Eleven revu par Greg Egan (si l’australien s’investissait plus dans ses intrigues et ses personnages). Il est de plus en plus rare que je sois à ce point pris ou impressionné par un premier roman de SF (en Fantasy, ça m’arrive plus souvent, alors que ce n’est pas mon genre de prédilection, pourtant), mais tel a été le cas ici. 

Univers *

* SWAT Team exit, B.O. Ocean’s eleven, 2001.

L’action se passe dans un futur relativement lointain : quelques dates mentionnées situent ça au début du XXVIe siècle, apparemment, même si je ne suis pas tout à fait sûr qu’il ne s’agisse pas de l’an 2500 et quelque de l’ère de l’empire x ou y. Mais bon, peu importe. Dans un très lointain passé (on parle de milliards d’années), une race extraterrestre, les Précurseurs (disparue sans laisser de traces depuis), a établi un réseau interstellaire et intergalactique de trous de ver permanents, l’Axis Mundi, permettant de franchir des gouffres de plusieurs centaines (voire beaucoup plus) d’années-lumière en un instant. Les humains ne savent aujourd’hui créer que des trous de ver transitoires, et la possession des deux extrémités d’un de ceux, permanents, de l’Axis Mundi marque la différence essentielle entre les puissances majeures et les autres. Les deux étant liées par un système de Clientélisme de type romain, distinguant Patrons et Clients. Par exemple, le Congregate Vénusien (où on parle français et dont le symbole est la fleur de lys -l’auteur est canadien 😉 -) est le Patron de l’Union sub-Saharienne, qui est au centre de l’intrigue. Les autres puissances majeures mentionnées ou explicitement présentes sont l’Ummah (comprenez une nation interstellaire islamique), l’Anglo-Spanish Plutocracy (j’hésite à parler de Ploutocratie, vu que j’ai la vague impression qu’il y a un jeu de mot avec le nom anglais de la planète Pluton) et la Féderation des Théocraties des Poupées (voir plus loin).

Ce qui est intéressant dans cet univers est que les sciences physiques ont l’air d’être en retard sur les biologiques : on parle, par exemple, de propulseurs à fission, alors que l’ingénierie génétique, en revanche, est extrêmement avancée. En plus de l’humain de base, les anglo-espagnols ont créé plusieurs variantes, adaptées à des usages très variés. On distingue ainsi  :

– L’Homo Eridanus (le « monstre en cage »), capable de vivre sous l’eau à très haute pression (il ne peut pas survivre à moins de 600 atmosphères). Issus de lourdes manipulations mêlant des gènes humains à ceux de plusieurs autres espèces, ils n’ont que peu des caractéristiques de ceux de base. Ils ne peuvent communiquer avec ces derniers que via des interfaces électriques ou électroniques.

– L’Homo Pupa (l' »esclave religieux ») : à un certain moment, un groupe de marginaux a fui l’espace civilisé et a créé une variante miniaturisée (environ un mètre de haut), les Poupées, devant accomplir toutes les tâches pénibles. Afin d’obtenir des esclaves obéissants, les humains normaux se sont dotés de la capacité de secréter certaines phéromones très particulières, devenant ainsi des Numen. Ces hormones volatiles créent chez les Poupées une sensation similaire à l’extase religieuse, qui s’intensifie avec l’attention que vous portez au pauvre petit personnage, qu’elle soit positive (actes de bonté) ou négative (cruauté). Vous obtenez ainsi un esclave qui est heureux de servir et qui est en pâmoison sous les coups. Evidemment, les maîtres de la Numenarchie ont eu tendance à assouvir leurs plus bas instincts sadiques, et comme tout enfant ou animal battu et maltraité, les Poupées ont fini par se révolter, renversant la Numenarchie pour établir leur propre Fédération des Théocraties. Désormais, ils tiennent leurs dieux en otage dans une Cité Interdite, et de victimes, ils sont devenus bourreaux.

– L’Homo quantus (l' »automate intellectuel ») a été créé pour pousser les capacités cognitives de l’humain à un niveau extrême : dotés de nouveaux composants intra- ou sub-cellulaires comme des nanotubes de carbone ou des magnetosomes, ils peuvent percevoir ou même induire et modifier des champs ou des courants magnétiques ou électriques. Ils peuvent fonctionner selon trois modes : normal (dit « traitement subjectif classique »), savant (intelligence similaire à celle des génies ou de certains autistes) et surtout la fugue quantique (ou « traitement objectif quantique »). Dans le second, ils neutralisent sélectivement certaines zones cérébrales (celles responsables du langage, de la socialisation, des données sensorielles) pour obtenir plus de capacités de traitement mathématique, géométrique, de reconnaissance de motifs, bref un intellect de génie. Dans le troisième, toute la personnalité / conscience de l’individu est temporairement suspendue, il n’est plus une personne mais un ordinateur quantique fait de chair et surtout, capable de faire ce qu’un être humain ne peut pas faire, à savoir, outre percevoir les champs quantiques (ceux liant deux particules intriquées, par exemple), observer l’univers sans faire s’effondrer la probabilité quantique (on retrouve ce genre de procédé via une machine dans Dark Matter de Blake Crouch et le phénomène est au centre d’une intrigue signée Greg Egan, dans un roman dont je vais taire le nom pour ne pas spoiler). La conscience transforme normalement la probabilité en réalité (comme très bien montré dans The gone world), mais dans cet état de fugue, l’Homo quantus est donc une sorte de chat de Schrödinger humain, capable de… percevoir est sans doute un mauvais mot, mais de distinguer deux états potentiels mutuellement incompatibles. Le projet Homo quantus a donc consisté à créer des humains capables de mettre de côté leur conscience afin de ne pas faire s’effondrer le phénomène quantique. 

A l’origine conçu pour le secteur financier et militaire, l’H. quantus s’est vite révélé impropre à tout usage pratique : lorsque vous avez affaire à des individus qui trouvent la cosmologie « trop terre-à-terre » et réfléchissent à des sphères beaucoup plus ésotériques, les faire plancher sur la façon de prévoir les évolutions du marché boursier ou de concevoir de meilleures armes ou tactiques est un combat perdu d’avance. Pire que ça, malgré des générations d’améliorations génétiques successives, la majorité d’entre eux sont schizophrènes et hautement instables : ils ne fonctionnent correctement que dans des environnements à faibles stimuli sensoriels. Seul un individu sur cent peut vivre dans le monde normal. C’est, bien évidemment, le cas du héros, tout comme il fait partie des rares élus capables d’aller au-delà de l’état prodige / savant pour entrer en fugue quantique.

J’ai trouvé cet univers très intéressant, et ce sur plusieurs plans : d’abord, en à peine 370 pages, Künsken se débrouille pour créer à la fois un contexte géopolitique et plusieurs variantes de l’humanité conçues par génie génétique très solides et crédibles. Ensuite, si on croise des petits bouts ayant servi à construire ledit contexte ailleurs (l’importance stratégique et politique des trous de ver, par exemple, rappelle évidemment l’Honorverse de David Weber), on ne peut pas, pour autant, vraiment dire que ce roman s’inspire de ou en rappelle un autre. C’est vraiment faire du neuf avec du vieux : quelque part, c’est du dix fois vu, mais ça n’en donne presque jamais l’impression. J’ai aussi beaucoup apprécié la discordance entre le développement des sciences physiques et celui de la bio-ingénierie, étant particulièrement friand de la SF orientée biologie et génétique. Notez toutefois que les technologies avancées conçues par l’Union (voir plus loin) sont tout de même de haute volée (propulsion anti-Newtonienne -sans éjection de propergol- et nouvel armement, les deux étant basés sur l’inflaton). On remarquera, enfin, qu’il est devenu relativement rare de croiser des univers se situant dans un futur aussi « lointain » et qui ne sont pas des sociétés post-pénurie : ici, l’argent et la finance sont au cœur du contexte et de certains éléments de l’intrigue.

L’auteur explique l’écrasante majorité des concepts employés de façon simple et claire, même si, pour être honnête, ce livre « parlera » beaucoup plus à l’amateur de Hard SF hardcore qu’au profane qui n’a pas l’habitude d’en lire. Même si, là aussi, on est sur une sorte de tour de force : le livre est quelque part entre la Hard SF « normale » et ce que j’appelle l' »Ultra-Hard-SF » à la Egan, mais il ne donne presque jamais l’impression d’être aussi ardu que ce que l’australien écrit.

Autre précision très importante : chez les écrivaillons de SF, « quantique » remplace souvent « magique » (comme dans « ta gueule, c’est magique ») comme terme ésotérique expliquant tout et surtout n’importe quoi (il faut voir, déjà, le niveau de compréhension réel des phénomènes quantiques chez les auteurs concernés, alors que les livres de vulgarisation accessibles à tout le monde ne manquent vraiment, mais alors vraiment pas : de Brian Greene à Carlo Rovelli, vous avez presque l’embarras du choix). Nous ne sommes absolument pas sur ce registre là ici : de mon point de vue, Derek Künsken a une vraie compréhension des phénomènes quantiques, et s’en sert de façon réaliste et intéressante. 

Here comes the con man, comin’ with his con plan * (Intrigue et personnages)

* Crazy baldhead, Bob Marley, 1976.

Il y a quarante ans, une flotte de l’Union sub-Saharienne est partie dans l’espace lointain, et personne n’en a plus entendu parler. Pourtant, ses représentants contactent Belisarius Arjona, le seul H. quantus vivant en-dehors de l’astéroïde qui sert de foyer à son espèce, et également le seul à exercer l’activité… d’escroc. Et quel arnaqueur ! Surnommé le magicien, il est réputé capable de l’impossible. Et c’est bien pour ça que la Sixième Force Expéditionnaire veut l’engager : au cours de son exil, elle a construit des propulseurs et des armes révolutionnaires (qui ont des siècles d’avance sur le reste de l’univers), qui équipent sa douzaine de vaisseaux lourds. Elle veut revenir dans l’espace civilisé, afin d’arracher l’indépendance de l’Union au Congregate vénusien (qui vit dans des cités des nuages, ce qui rappellera 2-3 trucs aux amateurs de Geoffrey A. Landis), mais pour cela, elle doit franchir l’Axis tenu par les Poupées, le mieux protégé de l’univers humain à part celui qui se trouve sur Vénus. Et ces dernières demandent un prix inacceptable, à savoir une partie desdits vaisseaux. Comme les deux extrémités du Trou de ver sont lourdement défendues, l’Union engage Belisarius afin qu’il monte un plan (une arnaque, en fait) devant faire passer la totalité de la flotte avec le moins de danger et de pertes possibles.

Notez que contrairement à ce qu’on aurait pu penser, la Sixième Force n’est pas tombée sur un vaisseau des Précurseurs (il n’y a pas de Streaker dans son ordre de bataille  😉 ), mais sur quelque chose de beaucoup plus intéressant.

Ce genre d’intrigue (les aspects science-fictifs en moins) est bien connu au cinéma, et après cette phase de présentation du maître escroc et des enjeux, s’ensuit, logiquement et classiquement, une phase de recrutement de l’équipe. Cette dernière sera formée des individus suivants :

Une navigatrice : Cassandra, Homo quantus et amie / amour d’enfance de Belisarius (Bel). Ce dernier a un problème : avec lui, les généticiens sont allés un peu trop loin, et son désir d’apprendre et de comprendre est aussi fort que son instinct d’auto-préservation. Ce qui fait que lorsqu’il laisse l’objectivité quantique aux commandes, celle-ci a du mal à les rendre et met en danger l’entité physique Belisarius. En effet, comme tout ordinateur, le modèle quantique à milliards de qbits que devient Arjona lors de la Fugue chauffe, ce qui fait que la température corporelle augmente, jusqu’à l’hyperthermie, voire la mort. Et même des antipyrétiques et un dispositif de refroidissement ne peuvent permettre à la transe de se prolonger indéfiniment. Dès lors, Belisarius ne peut plus y entrer, et doit faire appel à Cassie pour le faire à sa place. Comme pour tous les autres membres de l’équipe, qu’il ait déjà travaillé avec eux ou pas, il se sert d’un levier pour la convaincre, à savoir son désir le plus grand dans la vie. Il lui promet donc l’accès à des données secrètes et inédites sur la structure interne des trous de ver permanents de l’Axis mundi.

Un autre arnaqueur : William Gander. Cet humain de base est l’ancien mentor (en matière d’arnaques) puis associé de Bel. Il est en prison, mais le système carcéral de la nation à laquelle appartient cette dernière permet beaucoup d’aménagements si certaines sommes sont (tout à fait légalement) versées. William est atteint d’une maladie incurable (à base de macromolécule intelligente, coucou James S.A. Corey), qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. Belisarius le convainc de participer au coup en lui promettant que sa part ira à sa fille (car Gander n’a aucune chance de s’en sortir : outre sa maladie, sa partition dans l’arnaque ne peut finir que sur son exécution ou son suicide), qui mènera donc une vie très agréable.

Une taupe : Manfred Gates-15, Homo pupa de 90 cm de haut atteint d’une mutation l’empêchant de détecter les phéromones des Numen (les humains « divins ») ce qui, pour son espèce, constitue le pire des sorts et la plus terrible des indignités. Belisarius lui promet une manipulation génétique lui permettant de pouvoir retourner vivre parmi les siens.

Un sorcier de l’électronique : Saint Matthew, l’IA la plus sophistiquée de la civilisation (il est avancé même pour une classe Aleph). A l’origine créé par la First Bank de la Plutocracy, il ne lui sert pas à grand-chose, puisque la finance n’a que peu d’intérêt pour un intellect qui se prend pour la réincarnation (certes électronique) d’un saint chrétien ! Belisarius l’a jadis aidé à s’échapper et à se planquer dans le territoire du Congregate, où on croit que c’est la simple sous-IA d’une église. Belisarius lui fait miroiter une mission sainte, une possibilité d’évangélisation (c’est d’ailleurs le prétexte qui m’a le moins convaincu).

Un généticien : Antonio Del Casal. D’origine colombienne (afro-caribéenne et indigène) comme Belisarius, l’homme doit permettre de réaliser une partie du plan, qui consiste à transformer Gander en Numen (ou du moins à lui permettre de passer temporairement pour tel) et à rendre à Gates-15 sa sensibilité aux phéromones de ces derniers, afin que sa couverture de taupe soit crédible. En échange, Belisarius lui offre la possibilité d’étudier de près le miracle d’ingénierie génétique accompli par les créateurs de la Numenarchie (je ne vais pas entrer dans les détails, ils sont expliqués dans le roman).

Un plongeur en environnement exotique : Stills, un homo eridanus. Adeptes enthousiastes des insultes et autres grossièretés (c’est quasiment une religion chez eux), ces mercenaires intrépides constituent aussi les pilotes de choc du Congregate. Belisarius le motive en lui proposant une mission nécessitant des cojones si énormes qu’on parlera de lui pour toujours.

Une experte en démolition : Marie Phocas, ex-sous-officier. Elle aussi est en prison, sauf que la juridiction dont celle-là relève (celle du Congregate) est autrement plus restrictive que celle où était emprisonné Gander (celle des banques anglo-espagnoles). Belisarius doit donc monter une petite arnaque parallèle pour l’en sortir. Cette vieille connaissance adore « taquiner » Saint Matthew et se montre extrêmement créative dans la mise au point d’explosifs pouvant fonctionner sous différentes phases, pressions, conformations moléculaires, etc. Dès lors qu’on lui promet un beau feu d’artifice et du pognon, nul besoin de faire appel à des trucs psychologiques subtils pour l’embarquer dans l’affaire !

La phase de recrutement est très efficace : chaque membre bénéficie en gros d’un (petit) chapitre, qui réussit à la fois à leur conférer crédibilité et une certaine épaisseur, même si, par la suite, tous ne bénéficieront pas de la même exposition. C’est d’ailleurs une caractéristique générale de l’écriture de l’auteur : son efficacité. En peu de pages, il réussit à installer un univers, un gros casting de personnages et une intrigue assez complexe, offrant une lecture fluide et prenante. Plus encore que leur mise en place initiale, la dynamique de leurs relations, entre eux et avec Belisarius, est également rondement menée. Certains se révèlent plus complexes que prévu au niveau de leurs motivations ou de leur comportement, tandis que chez d’autres, c’est leur personnalité qui retient l’attention. On appréciera la touche d’humour apportée par Marie (et sa vendetta avec Saint Matthew) et le côté sale gosse toujours dans l’outrance de Stills (une sorte d’Hugo Fist -cf Al Robertson et son Station : La chute- mais en beaucoup moins lourd et puéril). Et dans le genre, les versets sacrés des innombrables livres saints des Poupées sont (tragi-)comiques, tandis que le credo des Homo Eridanus est croquignolet (je ne vois pas de meilleur terme !).

Je vais rester assez discret sur l’intrigue, et vais me contenter de révéler deux évidences si grosses qu’elles ne méritent pas le nom de spoilers : premièrement, tout ne va pas se passer comme prévu (et tous les membres de l’équipe ne jouent pas franc-jeu), et deuxièmement, il y a une arnaque… à l’intérieur de l’arnaque  😉

Thématiques, intérêts *

* Losing my religion, R.E.M, 1991.

A ce stade, si vous êtes normalement constitué, vous devez déjà vous dire que ce livre a l’air rudement intéressant. Eh bien croyez-moi ou non, vous n’avez encore rien vu. Certes, un livre de Hard SF centré sur un « homme quantique » scientifiquement crédible, ainsi que sur des sous-espèces artificielles de l’humanité, est déjà un argument de vente pour les aficionados de ce sous-genre. Certes, une sorte d’Ocean’s eleven de l’espace a un potentiel marketing évident. Mais ce livre est beaucoup plus subtil et profond que cela : j’ai déjà mentionné les différences profondes entre les systèmes carcéraux des différentes civilisations, mais on pourrait aussi parler des systèmes matrimoniaux ou des genres nouveaux. Il faut cependant surtout évoquer tout l’aspect reliant psychanalyse, comportement humain atavique et religion centré sur les Poupées et les Numen. Car si l’Homo quantus est au cœur de l’intrigue, il n’est sans doute que l’arbre qui cache la forêt. Il y a des passages totalement fascinants sur la façon dont les Homo pupa ont renversé la Numenarchie, mis leurs dieux en cage et les maltraitent, les humilient, pour leur « propre bien », en restant à leur « service » (il y a aussi un ou deux passages assez hardcore, notamment quand un Numen urine à cause de la peur et que des Poupées en transe recueillent le précieux liquide. Mais bon, pas de quoi torpiller le livre, même aux yeux du plus pudibond des lecteurs, même si avec le langage ordurier de Stills -et son « fuck » tous les deux mots, comme Fist, une fois encore-, ça peut éventuellement faire un assez lourd dossier). Ce phénomène interroge celui des enfants battus ou violés qui, devenus adultes, deviennent à leur tour des sadiques et des tortionnaires (bien que cela ne soit, heureusement, pas toujours le cas).

On remarquera une convergence avec les idées de Peter Watts quant au fait que la croyance religieuse n’est qu’un phénomène biochimique pouvant être induit artificiellement par un procédé technologique, ici une manipulation génétique.

L’auteur fait de nombreux parallèles entre les différentes sous-espèces d’humains, notamment dans leur dépendance à quelque chose : l’eau sous pression pour les H. Eridani, les phéromones des Numen pour les Poupées, les données et les schémas pour les H.quantus La notion d’identité est d’ailleurs longuement abordée pour ces derniers : ils sont en effet déchirés entre trois formes de soi, la corporelle, la subjectivité classique (au sens qu’on donne à ce terme en physique) et l’objectivité quantique. Car la troisième ne peut exister qu’en mettant en sommeil la seconde et en mettant en danger la première. Et évidemment, via les Poupées, ce sont l’éthique et les dangers des manipulations génétiques qui sont interrogés. Remarquez, au passage, que d’une certaine façon, les Poupées aussi ont à gérer deux identités : le mode « normal » et le mode « extase religieuse » induit par la présence des Numen. Dans les deux cas, H. quantus ou Pupa, ces variantes n’ont, dans leur mode d’existence secondaire, plus d’humain que le nom ou l’apparence extérieure, se transformant en quelque chose au comportement profondément étranger, dérangeant.

On appréciera aussi une bluffante redéfinition de l’intelligence comme un sens supplémentaire, s’inscrivant non pas dans l’espace comme les cinq classiques, mais dans le temps (la faculté de prévoir ou de déclencher des comportements adaptés en fonction des expériences du passé).

J’ai personnellement beaucoup apprécié une réflexion faite par Cassie, qui reflète bien, selon moi, la misère intellectuelle du monde moderne :

They are struggling for who’s in charge and who has them most money when questions of how the cosmos works are all around them, unanswered

Et plus loin, Belisarius lui répond :

The wide world is intellectually cold. A void

En conclusion

Le terme de « baffe » est clairement insuffisant pour décrire ce petit livre de moins de 400 pages, qui propose une Hard SF se baladant entre la « normale » et l' »ultra-Hard » à la Egan… mais sans le côté exigeant de cette dernière. Ocean’s eleven de l’espace, The quantum magician montre la préparation et l’exécution de l’arnaque du millénaire, devant ramener dans l’espace humain une flotte de douze vaisseaux révolutionnaires ayant pour but d’obtenir l’indépendance de leur nation de son tuteur colonial. Mettant en vedette des variantes de l’humain de base obtenues par génie génétique, dont un Homo quantus qui est un véritable ordinateur vivant (et on est à des millions d’années-lumière des Mentats de Dune, là !), le roman propose une intrigue passionnante, servie par une écriture fluide, agréable et efficace, des personnages complexes et crédibles, un humour occasionnel mais ravageur, un univers d’une richesse surprenante pour un aussi petit ouvrage, ainsi qu’une réflexion d’une grande profondeur, qui là aussi, étonne dans un bouquin de petite taille. Bref, pour son premier roman, Derek Künsken, jusqu’ici spécialisé et reconnu dans la forme courte, signe un véritable coup de maître.

Niveau d’anglais : facile. Ce sont plus certains concepts quantiques abordés qui peuvent poser de légers problèmes (bien que l’auteur fasse une efficace pédagogie) que la langue elle-même.

Probabilité de traduction : acheté par Albin Michel Imaginaire.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar,

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34 réflexions sur “The quantum magician – Derek Künsken

  1. Merci pour la qualité de tes articles que je ne manque pas de suivre à chaque parution. A noter qu’une nouvelle en français de Derek Künsken sera éditée dans le prochain numéro de la revue québécoise Solaris (volume 207 d’octobre 2018).
    Ne maîtrisant malheureusement pas assez bien la langue de shakespeare, je me désole souvent d’avoir à attendre une publication traduite des titres présentés sur ton blog.
    JM

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  2. Excellente chronique ! Si j’avais immédiatement accroché à la mini-présentation de Gilles, j’ai maintenant envie de me jeter dessus. Ce livre regorge de points tous plus intéressants les uns que les autres. L’Homo Pupa semble fascinant !
    C’est assez dingue que l’auteur ait réussi à faire rentrer autant d’ingéniosité en seulement 370 pages.

    Aimé par 1 personne

    • Je suis totalement d’accord. C’est un des points qui m’a fasciné, à savoir l’efficacité de l’écriture. On voit qu’on a affaire à un vétéran de la forme courte, habitué à installer rapidement un univers, des personnages et une intrigue.

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  3. Ouch! J’ai mal, je l’ai pris en pleine poire le marteau. j’ai cru un instant que c’était celui du Troll, mais ce n’était pas le cas, et celui de Thor affiche une nette différence! Prends-e, de la graine mon Troll!…
    Là, on sent l’histoire XXL dès le premier pas sur ton blog. Quelle intro! Rien qu’avec cela j’étais embarquée. Et le reste m’a convaincue que je voulais ABSOLUEMENT le lire.Ceci dit j’attendrai la parution chez AMI. Et quelle merveilleuse nouvelle!
    Merci Apo, détecteur de pépite. (au fait cela marche-t-il aussi avec l’or ?)

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  4. Et voilà, encore un Canadien qui déchire! Ce pays vous ficherait des complexes quand même!
    Sais-tu si un éditeur s’intéresse au fait de publier un recueil de cet homme-là?

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    • C’est peut-être un peu tôt pour envisager un recueil de l’auteur. Pour le moment je n’ai été vraiment / salement convaincu que par deux textes (mais je n’ai pas tout lu) :
      – Pollen from a future harvest
      – Flight from the ages
      J’avais « proposé » la seconde pour publication à Bifrost, mais je ne crois pas qu’ils l’aient retenue.
      J’ai pas du tout accroché à la nouvelle publiée dans Solaris « Couleurs fantômes ».

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  5. Bonjour,
    Je découvre le blog et suis déjà convaincue par l’écriture! L’anglais étant un sacré frein pour moi, j’espère qu’une traduction existera un jour, parce que j’ai vraiment envie de le lire celui-là!

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  6. Et bien, celui ci ne manque pas de bons avis aussi en tout cas 🙂
    Même en n’étant pas particulièrement fan de hard SF il m’intéresse, surtout pour le coté Ocean’s eleven, ce genre d’histoire me plait bien en général !
    En plus de Dune les « humains modifiés » me font penser aux Quaddie de la Saga Vorkosigan mais en plus technique et plus « extraordinaire » du coup j’ai hâte de voir ce que ça peut donner.

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    • Oui, au niveau des H. Quantus, c’est effectivement plus technique que les Quaddies, même si l’esprit est le même : créer une variante génétique de l’humain de base qui soit mieux adaptée à une tâche précise qu’on veut lui confier.

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  7. Pour une fois, j’ai lu tout de bout en bout un article sur un livre que je lirai. Mais d’ici sa parution en 2020 j’aurai oublié cette chronique, je garde juste en mémoire, il faut lire ce roman, c’est top !!!

    Merci 🙂

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  8. Un roman de Hard SF avec des trolls des profondeurs, des nains-prêtres, des dieux déchus et un héros elfe noir / magicien porteur d’une malédiction, le tout engagé dans une quête dédiée à ouvrir un passage secret pour une puissance occulte, que demander de plus (une arme intelligente et trop bavarde) ?
    Tu vas finir par me faire lire de la fantasy. Hop dans ma liseuse. Promis, je le lis dès que je termine Proxima / Ultima de Baxter. De plus, si l’auteur comprend le domaine quantique, ça va m’éviter de pèter une durite… et puis, Belisarius, ça en jette sur une fiche de personnage.

    Aimé par 1 personne

  9. Bon ben tout ça donne bien envie. Maintenant il faut choisir entre lecture en anglais ou attendre 2020 pour le français… En revanche je vois sur Amazon que c’est marqué « the quantum magician, The quantum Evolution Book 1 ». Cela sent la saga et non le stand-alone/one-shot…

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    • Tu veux dire le même Amazon qui annonçait The thorn of Emberlain de Scott Lynch en français pour la rentrée ? Tu sais, le bouquin que son auteur n’a même pas écrit / fini 😀 Goodreads, en revanche, ne mentionne aucun cycle, et l’auteur a jusqu’ici toujours présenté son livre comme un stand-alone. Donc soit il a changé d’avis quand il a vu le potentiel commercial de son roman (il a aussi été acheté par les chinois et plusieurs autres pays, de mémoire), soit Amazon se plante… une fois de plus.

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