Anthologie Apophienne – épisode 4

Eye_of_ApophisL’anthologie Apophienne est une série d’articles sur le même format que L’œil d’Apophis (présentation de trois textes dans chaque numéro), mais ayant pour but de parler de tout ce qui relève de la forme courte et que je vous conseille de lire / qui m’a marqué / qui a une importance dans l’Histoire de la SFFF, plutôt que de vous faire découvrir des romans (forme longue) injustement oubliés. Si l’on suit la nomenclature anglo-saxonne, je traiterai aussi bien de nouvelles que de novellas (romans courts) ou de novelettes (nouvelles longues), qui sont entre les deux en terme de nombre de signes. Histoire de ne pas pénaliser ceux d’entre vous qui ne lisent pas en anglais, il n’y aura pas plus d’un texte en VO (non traduit) par numéro, sauf épisode thématique spécial. Et comme vous ne suivez pas tous le blog depuis la même durée, je ne m’interdis absolument pas de remettre d’anciennes critiques en avant, comme je le fais déjà dans L’œil d’Apophis.

Dans ce quatrième épisode, nous allons parler d’une courte nouvelle de Serge Lehman ainsi que de deux plus longues, signées Iain M. Banks et H.P. Lovecraft. Sachez que vous pouvez, par ailleurs, retrouver les anciens épisodes de cette série d’articles sur cette page ou via ce tag.

Le collier de Thasus – Serge Lehman

la perle_lehmanLe collier de Thasus est une nouvelle initialement publiée dans le numéro 304 (Juillet 1995) du magazine Ciel & Espace, puis dans les recueils suivants. L’histoire s’inscrit dans le même contexte qu’une autre production de l’auteur, La perle, mais peut se lire de façon tout à fait indépendante (et ce d’autant plus que par rapport à La perle, l’intrigue se déroule ici dans le passé de cet univers, à l’époque où l’Humanité est encore confinée dans son propre système solaire). Très court (5 pages abondamment illustrées dans Ciel & Espace), ce texte est pourtant un tel chef-d’oeuvre qu’il a été, logiquement, couronné par le Grand Prix de l’Imaginaire en 1996.

Une jeune femme, Ina, aidée par l’Intelligence Artificielle Peter, cherche à percer le mystère du Collier de Thasus, une étrange formation circulaire d’impacts météoritiques présente au pôle sud d’Europe (le satellite de Jupiter), et ce alors que le temps presse : les énormes usines automatisées de la mégacorporation Farside sont sur le point de dépecer la lune glacée afin d’alimenter le projet de terraformation vénusien, et ce malgré tous les recours légaux visant à protéger à la fois l’environnement et un site « archéologique » unique. C’est alors que des acteurs inattendus vont s’inviter sur cette ZAD cosmique…

Cette nouvelle est d’une richesse inouïe compte tenu de sa taille minuscule : on y aborde aussi bien des thèmes SF (principalement l’Intelligence Artificielle, mais aussi la volonté de préserver le patrimoine des lunes et planètes du système solaire, un peu dans le même esprit que chez Kim Stanley Robinson dans la -formidable- Trilogie Martienne) que de société (le capitalisme débridé, le fait de s’opposer aux grandes entreprises quand elles contrôlent jusqu’à l’air que vous respirez -dans le même ordre d’idée que Ian McDonald dans la trilogie Luna-, les libertés que celles-ci prennent avec la loi et les accords), le tout avec un solide fond scientifique et un beau sense of wonder, notamment dans sa chute, hum, percutante. Lehman est un grand nouvelliste, et il le prouve une fois encore, s’il en était besoin, avec Le collier de Thasus. Vivement recommandé !

Descente – Iain M. Banks

state_of_the_art_belialDescente est une nouvelle de Iain M. Banks qui s’inscrit dans le cycle de la Culture (dont je vous proposerai un article mêlant présentation et guide de lecture avant l’été, si tout va bien), mais peut se lire même sans rien savoir de celui-ci. Elle n’est présente, d’après Noosfere, que dans le recueil L’essence de l’art. Il s’agit d’un texte d’une trentaine de pages, montrant un homme dont le vaisseau a été abattu et dont le scaphandre intelligent a réussi à le faire atterrir sur la planète voisine. Le seul espoir de survie de l’homme et de la machine, endommagés / blessés tous les deux, est de rejoindre une base amie située à des dizaines de jours de voyage (la radio et les systèmes antigravité du scaphandre ont été endommagés), le tout dans un environnement hostile (l’atmosphère est irrespirable) et alors que le scaphandre n’a plus qu’une maigre source d’énergie solaire. C’est leur odyssée que Banks va conter, avec toute la noirceur dont cet auteur est parfois capable. Car il s’agit là, à n’en pas douter, du texte le plus sombre du cycle de la Culture, avec le magistral L’usage des armes, loin de l’humour jovial qu’on trouve dans la majorité des autres romans de cette saga.

Descente est cependant loin de se réduire à une simple lutte pour la survie, puisqu’il aborde, un peu de la même manière que le texte de Lehman, d’ailleurs, les convergences entre divers types d’intelligences, ainsi que l’absurdité de la guerre. En terme d’impact, de relation entre l’IA et l’humain, d’écriture, d’ambiance, de côté prenant et sur quelque plan que ce soit, cette nouvelle est tout ce que l’Helstrid de Christian Léourier aurait dû être et n’est, de mon point de vue, pas. Mais même sans parler de comparaison avec un autre texte, cette nouvelle montre que Banks peut être aussi pertinent dans la forme courte (un format qu’il a, hélas, peu employé) que dans la longue, et est une lecture dont la chute, même si elle se voit venir, garde une incontestable puissance.

L’abomination de Dunwich – H.P. Lovecraft

abomination_dunwichL’abomination de Dunwich (connue, dans ses éditions françaises les plus récentes, sous le titre alternatif L’horreur de Dunwich), texte publié en 1929 et disponible dans les recueils suivants, est une nouvelle d’une soixantaine de pages, une des plus fameuses et terrifiantes écrites par Lovecraft. C’est une de mes préférées, et sa chute vertigineuse vous restera à jamais en mémoire. Suite à une tentative de vol d’un grimoire impie qui tourne mal, entraînant la mort du cambrioleur et l’étrange dissolution de son cadavre, un corps dont l’anatomie présentait des, hum, anomalies, trois éminents spécialistes universitaires de l’occulte en viennent à s’intéresser à la sulfureuse famille Whateley, qui vit dans un coin perdu du Massachusetts. Jusqu’à découvrir l’indicible secret de ce clan. Alors oui, je sais, chez Lovecraft, tout est indicible. Sauf que là, même pour lui, ça l’est ! Je n’en dis pas plus, ni en terme d’histoire, ni d’analyse, pour laisser à ce texte le maximum d’impact lorsque vous le lirez. Je dirai juste qu’il exploite un thème connexe de celui développé par le Maître dans un autre de ses textes majeurs, Le cauchemar d’Innsmouth, et que notre excellente Mélanie Fazi nationale en a donné un saisissant contrepoint dans sa nouvelle L’évangile selon Aliénor. Si vous souhaitez découvrir l’oeuvre du génie de Providence (sa partie relevant du Fantastique et pas de la SF ou de la Fantasy, du moins), L’abomination de Dunwich est un texte sans nul doute incontournable !

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20 réflexions sur “Anthologie Apophienne – épisode 4

  1. Le Serge Lehman m’intéresse beaucoup. Je connais peu l’auteur, et je n’ai pas été très convaincu par le recueil « Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables ». Je vais essayer de me le trouver…

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    • Ce sont deux auteurs dont je vais pas mal reparler dans les mois à venir, le premier dans deux guides de lecture, le second dans d’autres épisodes de l’antho apophienne.

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  2. Mais pourquoi ces textes ne sont pas version électronique … Est ce si dur à réaliser vu que j’imagine qu’à un moment le texte a déjà été numérisé (ils n’ont pas envoyé un manuscrit à l’imprimeur ….) Dommage j’aurais bien lu ces textes.

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    • Le recueil Le livre des ombres de Lehman existe en version électronique, et il contient à la fois Le collier de Thasus et La perle (plus un tas d’autres nouvelles). Le recueil L’essence de l’art de Iain M. Banks n’existe en effet pas en version électronique VF, mais il est en revanche dispo en VO (The state of the art). Et la nouvelle de Lovecraft est aussi dispo en édition électronique en français à l’unité (pas couplée à d’autres nouvelles et sous le nom L’horreur à Dunwich) pour 0.99 euros 😉

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  3. Super !
    Mais rien de nouveau à me mettre sous la dent 😷
    Comme toujours, quand il s’agit de cosmonaute esseulé et en détresse, j’aime conseiller : « Poussière de lune, odeur de foin et matérialisme dialectique » de Disch.
    Et quand on connaît la trajectoire de l’auteur, la nouvelle prend une autre dimension 😢

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  4. Incroyable nouvelle que « Le collier de Thasus »
    En un peu plus d’une page, on est completement immergé dans l’univers !
    Quelle efficacité…

    Comme Feydrautha, j’avais lu le reccueil Le Haut lieu il y a une dizaine d’années et n’avais pas été plus emballé que ça…
    Du coup, ça redonne envie de creuser l’oeuvre de Lehman…j’ai enchaîné sur La perle et Dans l’abîme, GPI 1995…sans regrets…

    Oué, Ciel et Espace…que de bons souvenirs (+30 ans déjà…)…dont ces nouvelles de SF truculentes …

    La bise de loin Apophis!

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    • Oui, c’est clair que niveau densité de thèmes / worldbuilding / intrigue / sense of wonder en un nombre ridicule de pages, Le collier de Thasus, c’est du lourd. La perle est également un très bon texte.

      J’ai récemment dû me séparer de ma collection de C&E (que je doit connaître depuis 1988, de mémoire), à mon très grand regret. Mais oui, excellent magazine.

      Bon courage pendant le confinement 😉

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  5. Ping : Iain M. Banks – Cycle de la Culture – Guide de lecture | Le culte d'Apophis

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