Les attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard

Un livre plein d’habiles contrastes

attracteurs_rose_streetLucius Shepard (1943 – 2014) était un écrivain américain, grand voyageur (ce qui a eu une influence sur son oeuvre, surtout à ses débuts, où elle était vraiment axée sur l’Amérique centrale), ayant exercé mille métiers, parmi lesquels l’écriture n’est venue que très tardivement, alors qu’il avait déjà la quarantaine. Il a gagné un prix Hugo, un Nebula, un Locus et deux World Fantasy Award. Il est particulièrement connu pour son roman La vie en temps de guerre et pour sa saga du Dragon Griaule, lignée de textes courts de Fantasy mettant en scène un dragon jadis pétrifié par un magicien mais si grand que les hommes l’ont de tout temps pris… pour une chaîne de montagnes, et si maléfique que même à l’état de monolithe, il continue à exercer son influence corruptrice sur les environs. Il est éminemment renommé pour la qualité de son style.

Le Belial’, grand admirateur et soutien de l’auteur, nous propose, dans sa prestigieuse collection Une heure-lumière, une novella relevant de la Gaslamp / Gaslight Fantasy (ou à la rigueur du Weird, voire de l’Urban Fantasy ; pour la signification de ces termes, je vous invite à lire ceci), tout comme, d’ailleurs, un roman précédemment publié par l’éditeur. Elle met en scène un fantôme dans la Londres de la fin du XIXe siècle. Comme d’habitude, la (splendide) couverture est signée Aurélien Police, et la traduction, comme il se doit impeccable lorsqu’on a affaire à une VO si raffinée, par Jean-Daniel Brèque, à qui, sans surprise, le cadre victorien sied comme un gant.

Je vois des gens qui sont morts

Londres, fin du XIXe. Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres de la Société des Inventeurs. Si le premier est un aliéniste (psychiatre) sans histoires, le second souffre en revanche d’une sulfureuse réputation dans ce cercle fermé. On lui témoigne une froide politesse, à la limite de la grossièreté, et on évite sa compagnie. Il faut dire qu’il vit dans le quartier mal famé de Saint Nichol, ce qui est d’autant plus étonnant que les brevets qu’il a déposé dans divers domaines scientifiques lui assurent de confortables revenus.

Un soir, Jeffrey engage Samuel, lui proposant le double de son tarif habituel pour un ou deux jours de travail. Il le conduit dans son manoir de six étages, situé dans Rose Street, et lui raconte qu’alors qu’il travaillait sur une machine devant purifier l’air ultra-pollué de Londres, il a en fait involontairement conçu un dispositif, qu’il a baptisé un « attracteur », capable de donner forme et substance aux… fantômes. Y compris et surtout à celui de sa sœur Christine, à qui appartenait la demeure, qui servait de maison de passe et dans laquelle elle exerçait aussi, même si elle en était la mère maquerelle. La jeune femme est morte trois ans auparavant d’un coup à la tempe, sans que son frère puisse établir s’il s’agit d’un accident ou d’un meurtre.

Au lieu de deux jours de travail, Samuel va en réalité consacrer à ses tentatives de communication avec la défunte plusieurs mois, au cours desquels il va mieux faire connaissance (dans tous les sens du terme  😀 ) avec deux des anciennes prostituées ayant exercé leur talent dans ces lieux, la joyeuse Dorothea et surtout la gracieuse Jane, qui est un peu la fleur délicate qui pousse au milieu d’un tas d’immondices. Et au passage, se poser bien des questions, notamment sur la ressemblance frappante entre les deux filles et Christine, ou sur le fait que la relation entre Jeffrey et sa sœur semblait quelque peu trouble…

Analyse et ressenti

Tout d’abord, il me faut bien évidemment parler du style de l’auteur, riche mais jamais pédant, plus adepte du mot juste et du terme évocateur que de ce m’as-tu-lu qui empoisonne l’école française. On signalera d’ailleurs qu’il opère volontairement (et s’amuse probablement beaucoup d’) un changement brutal de registre à plusieurs reprises, passant du châtié au populaire, voire au vulgaire, un peu comme le fait un Jaworski, par exemple.

Et ce jeu avec la langue n’est qu’un élément d’un système de contradictions qui se nourrissent l’une de l’autre et donnent une partie de son intérêt à ce court roman : si la relation entre Jeffrey et sa sœur apparaît vite malsaine, celle entre Samuel et Jane dégage au contraire une grande beauté, celle d’un homme qui, faisant fi des convenances liées à sa classe dans le rigide système victorien, tombe amoureux d’une catin et n’a qu’une idée, lui donner une respectabilité et son cœur, et peu importe ce qu’on dira à ce sujet. On remarquera d’ailleurs qu’aussi bien Christine que Jane sont à plusieurs reprises décrites comme de belles âmes, pures, malgré le métier qu’elles ont exercé, et qu’en dépit de leur puritanisme de façade, nobles et gentlemen sont le plus souvent décrits comme aussi hypocrites que secrètement pervers et débauchés. D’ailleurs, le bordel de Rose Street n’était-il pas réservé aux classes aisées ?

De même, si l’auteur excelle dans les ambiances sinistres (parfaitement adéquates dans le cadre d’un roman relevant du champ gothique, où le lieu de l’action et l’atmosphère qu’il génère sont capitaux, surtout s’il s’inscrit dans le registre de l’horreur), ainsi que dans la description du coupe-gorge rongé par la pauvreté et la décadence qu’est le quartier Saint Nichol où se trouve Rose Street, les moments de beauté, de douceur, voire même frôlant la poésie, sont présents dans le texte, tout comme l’est l’humour (notamment via Dorothea). On remarquera, au passage, que le mélange (ou le contraste) entre la tension érotique (surtout si elle est contre-nature) qui parcourt tout le texte et l’ambiance horrifique et oppressante est un classique de la littérature de l’imaginaire puisant ses racines dans le roman gothique (ce qui est puissamment le cas de la Gaslamp Fantasy) : il en est également ainsi, par exemple, chez Sheridan Le Fanu. On retrouvera, de même, l’emphase sur le spiritisme qui était très à la mode dans la bonne société victorienne réelle, tout comme dans une oeuvre de fiction comme (le formidable) Penny Dreadful (auquel j’ai d’ailleurs souvent pensé pendant ma lecture, tant certaines atmosphères sont similaires).

L’intrigue est générée par la science, mais celle-ci concerne le surnaturel, qui est en fait bien plus important qu’un éventuel aspect technique ou rétrofuturiste sur lequel on ne s’appesantit guère (la comparaison en seconde de couverture avec Frankenstein me paraît d’ailleurs peu pertinente). Mais plus l’intrigue bascule dans le fantastique, plus elle s’éloigne de la science, donc, et plus le personnage de Dorothea, terre-à-terre, pleine d’humour et de pragmatisme, prend une importance qu’on ne lui aurait pas accordée de prime abord. Du moins jusqu’à la fin, en deux étapes, qui, elle, bascule définitivement dans quelque chose, à la fois prodigieusement noir, malsain, désespéré (voire misanthrope) mais aussi évocateur et surnaturel, que n’aurait pas renié Lovecraft. Sauf que Shepard montre une lueur d’espoir là où le génie de Providence n’en aurait évidemment proposé aucune.

Sur un plan bassement matériel, outre le style impeccable, rien à dire non plus sur la psychologie des personnages (ou sur l’attachement ou l’empathie qu’on conçoit pour eux, y compris pour ceux qui, par leurs actes, n’en mériteraient aucune -ce qui est, pour moi, la marque d’un grand auteur, au passage-), sur le rythme ou sur l’intrigue. J’avais deviné à l’avance certaines révélations, pas du tout certaines autres, et le coup de théâtre final est un bijou de noirceur et de perversité, plongeant aussi loin dans les abysses de l’âme humaine qu’a pu le faire, dans un genre très différent, un certain Peter Watts par exemple.

Au final, Les attracteurs de Rose Street sont un noir joyau, sans doute un des trois, avec L’homme qui mit fin à l’Histoire et Retour sur Titan, qui ornent la couronne ceignant le front de la collection Une heure-lumière.

En conclusion

Roman court victorien mêlant science et surnaturel, Les attracteurs de Rose Street raconte l’histoire d’un aliéniste engagé pour communiquer avec le fantôme de la sœur d’un inventeur de génie qui, croyant développer une machine devant purifier l’air de Londres, a en fait involontairement conçu un dispositif pouvant donner substance aux spectres. Vivant des mois dans l’ancien lupanar de luxe dirigé par la défunte, et avec deux de ses ex-employées, le psychiatre va peu à peu découvrir les circonstances troubles entourant son décès et, plus encore, sa vie…

Ce court roman, sans nul doute un des joyaux de la collection Une heure-lumière, se caractérise tout d’abord par un style d’une grande richesse, et ce quel que soit le registre de langage employé. L’intrigue, les personnages, les dialogues, le rythme, bref tous les éléments formels d’écriture sont soignés et de qualité. On retiendra surtout le jeu sur les contrastes développé par l’auteur, entre pureté et perversion (les deux ne se trouvant pas où on le croit de prime abord !), rationnel et surnaturel, sexe et mort, beauté et laideur, et j’en passe. Bref, un livre subtil mais puissamment évocateur, à recommander à un large public.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Lutin, d’Aelinel, de Célindanaé, de Yogo, du Bibliocosme, de Blackwolf, de Gromovar, de Just a word, des Lectures de Sophie, d’Artemus Dada, de Nébal, d’Elhyandra, du Chien critique, de L’ours inculte,

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24 réflexions sur “Les attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard

  1. Ping : Les Attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard – L'épaule d'Orion

  2. Je ne l’ai pas lu mais mon copain oui, et il n’a pas vraiment apprécié (un gros bof quand je lui ai demandé). Du coup je ne sais pas encore trop ou me positionner sur ce livre.

    Après l’avantage c’est qu’il est court, donc pas grand chose à perdre.
    Je pense que je finirais par lui donner sa chance mais pas tout de suite.

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  3. « qui ornent la couronne ceignant le front c’est pas « le front ceint des lauriers de l’invincibilité » plutôt? En tant que Dieu Egyptien, j’ai pensé à ça tout de suite désolée.
    Mais sinon, tout à fait d’accord avec toi sur la qualité de cet opus de une heure lumière.

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  4. Ping : Les Attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard – Albédo

  5. Je suis globalement en accord avec ta critique qui est elle aussi un joyau « noir »!
    J’aime bien comme tu soulignes toute le travail impeccable sur les différents registres qui s’adapte parfaitement à la psychologie des personnages – de tous – et souligne ce côté malsain des relations.
    C’est aussi un peu cette ambiance qui me laisse une impression de malaise, du coup Shepard réussi parfaitement son coup. Et puis, les fantômes, c’est un des éléments avec lesquels j’accroche rarement. Ceci dit, même si je ne place pas la novella dans mon panthéon personnel, j’en reconnais toutes les qualités (sans forcément les apprécier).

    Aimé par 1 personne

  6. Ping : Les Attracteurs de Rose Street par Lucius Shepard – Le monde d'Elhyandra

  7. Je me réjouis de cette publication au Bélial’ qui m’a permis de découvrir cet auteur, car c’est également pour moi l’un de mes 3 préférés de cette collection avec Retour sur Titan, et La Ballade de Black Tom. Je ne manquerai pas de lire les prochaines sorties des œuvres de Shepard.
    Je remarque que je n’ai pas vu passer cette critique sur Babelio.

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  8. Ping : Les attracteurs de Rose Street, L’ambiance ne fait pas tout | L'ours inculte

  9. Ping : Abimagique – Lucius Shepard | Le culte d'Apophis

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