Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan

Lovecrafterie du XXIe siècle, certes, mais hardcore

agents_of-dreamlandCaitlin R. Kiernan est une auteure irlandaise vivant de longue date aux USA. Elle a écrit une dizaine de romans (de SF et de « Dark Fantasy » -comprendre, dans la terminologie anglo-saxonne, du Fantastique ou du Weird Lovecraftien, pas l’équivalent de ce que font Cook ou Abercrombie-), des scénarios de comics, plus de 250 nouvelles et novellas (dont celle que je vous présente aujourd’hui) ainsi que des… articles scientifiques consacrés à la paléontologie (son domaine d’études avant qu’elle ne se lance dans une carrière d’écrivain à plein temps). Elle est également connue pour avoir travaillé en étroite collaboration avec Neil Gaiman sur The dreaming, le spin-off de The Sandman. Elle a, entre autres, reçu deux World Fantasy Awards (excusez du peu !), mais ce qui est à mon avis son plus grand titre de gloire est la comparaison faite par S.T. Joshi en personne de son style avec ceux de Poe, Dunsany et Thomas Ligotti.

Malgré son titre, et si elle est sans conteste Lovecraftienne, cette novella n’a que très peu à voir avec les Contrées du rêve (qui ne sont que vaguement évoquées) et rien avec The dreaming. En fait, le « Dreamland » en question est une base souterraine située dans la légendaire Zone 51, et le cœur de l’histoire est en fait relié à un tout autre pan de la mythologie Lovecraftienne. Par contre, Agents of dreamland est un prélude à une autre nouvelle de l’auteure, Black ships seen south of Heaven, publiée dans le volume quatre de l’anthologie Black wings (of Cthulhu) dirigée par S.T. Joshi.

J’ai créé, à l’occasion de cette critique, un nouveau cycle de lecture, « Lovecrafteries », dans lequel j’ai rétroactivement ajouté d’autres textes. Et d’autres encore viendront s’y greffer dans les semaines qui viennent (trois sont d’ores et déjà prévus : deux novellas et une nouvelle). Vous pouvez retrouvez ce tag dans la barre latérale du blog ou bien sur cette page. Notez que ce texte est disponible soit individuellement, soit dans un pack contenant trois autres Lovecrafteries (voir liens en fin de critique). 

Univers, personnages, structure

L’univers est celui développé par Lovecraft, c’est à dire en gros le nôtre, mais où tout un pan de la réalité et de l’Histoire (à l’échelle géologique) sont cachés aux yeux du commun des mortels. La temporalité et la structure sont très particulières : le gros de l’intrigue se déroule en juin / juillet 2015, mais un des personnages a la faculté de projeter son esprit dans le passé ou le futur, ce qui fait qu’elle s’étend en fait de 1927 à 2032. La novella est découpée en chapitres dont chacun adopte le point de vue d’un narrateur différent : le Signalman (voir plus loin), Immacolata Sexton (idem) et Chloé, la dernière recrue d’une secte disons… apocalyptique de Californie. La narration est assez exigeante envers le lecteur, puisqu’elle lui demande de reconstituer un puzzle dispersé à la fois dans le temps, l’espace et entre les différents pro- et antagonistes. J’ai lu, en préparant cette critique, que Kiernan s’intéresse bien moins à l’intrigue qu’à d’autres éléments d’écriture (ambiance, etc), mais je dois dire que dans ce texte bien précis, elle est tout à fait satisfaisante.

Tout commence donc le 9 juillet 2015. Le Signalman, surnom donné à un vieux routard de 55 ans d’une agence fédérale secrète, la Compagnie, basée dans l’État de New York (et qui rappelle un peu la Chambre Noire de Charles Stross -sauf qu’ici, on est vraiment pas là pour rigoler…-), attend, dans un café de Winslow, Arizona, l’arrivée de la mystérieuse Immacolata Sexton, redoutable agent de Y (apparemment la contrepartie Londonienne de la Compagnie -donc de la Laverie ?-). Celle-ci lui remet des documents, et ils évoquent le raid mené par le Signalman quelques jours auparavant sur une secte basée en Californie, au cours duquel il a fait d’horribles découvertes. Deux de ses membres se sont échappés, et un troisième, Chloé, a été capturé et conduit à Groom Lake, la célèbre base secrète de l’US Air Force qui a une immense aura dans les théories du complot ufologiques. En parallèle, une sonde spatiale a une défaillance inattendue à l’approche d’une certaine planète (enfin… non, rien), et Immacolata, dans son avion, envoie son esprit se balader dans diverses époques du passé (jusqu’en, hum, 1927) et de l’avenir. Dans ce dernier, elle aperçoit un futur possible, absolument terrifiant, et toute la question est de savoir si les efforts du Signalman pourront l’éviter… ou pas. Et la réponse est magistrale !

Aspect Lovecraftien

Si ce texte peut se lire sans rien connaître de l’oeuvre de Lovecraft, toute la question est de savoir si c’est pertinent ou pas. Et la réponse est assez paradoxale : d’une part, j’avais deviné le fin mot de l’histoire bien avant que l’auteure ne lâche le mot tant attendu, à la moitié du bouquin. Il faut dire que Kiernan y va avec d’énormes sabots, et qu’il faut vraiment ne pas avoir lu ses classiques Lovecraftiens ou être très, très mal réveillé pour passer à côté. Et encore, j’ai super mal dormi, et pourtant… (faut dire que les détecteurs de fumée qui couinent à six plombes du mat’ n’aident pas !). Partant de là, on pourrait donc se dire qu’il serait préférable de ne pas avoir lu le texte en question. sauf que le lecteur concerné va y gagner dans un sens, mais y perdre dans l’autre (et qu’il y a au moins un point qu’il ne va pas comprendre du tout, même si ça n’impacte pas la compréhension globale de l’histoire). En effet, on ne peut vraiment savourer ce texte que si on connaît celui de Lovecraft auquel il fait référence. Que je vais bien entendu soigneusement éviter de citer. Je dirais juste qu’en matière de Lovecrafteries modernes, ce n’est pas spécialement le plus exploité (et c’est un euphémisme), en tout cas loin derrière certains autres.

Je dirais, pour ma part, que le texte de Kiernan constitue une très bonne suite (et logique, qui plus est) à celui de Lovecraft, ce qui fait que je suis particulièrement curieux de lire Black Ships Seen South of Heaven. 

Notez que, certes, des femmes ont deux des trois rôles de premier plan, mais que globalement, cette Lovecrafterie là est moins militante que des textes comme Vellitt Boe ou Black Tom : le but est bel et bien ici de faire de l’Horreur avant tout. Au passage, j’ai classifié cette novella en Fantastique, mais c’est en fait plus du (New) Weird : il y a certes des éléments de fantastique (ou de Dark Fantasy -vieille définition anglo-saxonne, rien à voir avec le Grimdark actuel-), mais aussi de SF (post-apo, voyage dans le temps, mais pas que), voire de fantasy classique (le tout petit aspect onirique).

Autres aspects

Kiernan ne s’est pas contentée de donner un prolongement à un texte de Lovecraft, elle a mêlé tout ça à l’ufologie dans une vague perspective X-Files mais qui s’inscrit parfaitement dans le cadre tracé par le génie de Providence. Un peu comme ce qu’a fait Stéphane Przybylski chez nous (d’autant plus qu’il y a un petit mais assez net aspect Histoire Secrète). Ou comment relier la Tunguska, Roswell, la Zone 51 et compagnie à autre chose (Lovecraft, les sectes apocalyptiques) de façon cohérente, qui paraît naturelle. Ce qu’il faut retenir, en tout cas, c’est qu’il s’agit d’un texte très noir, où, certes, certaines horreurs ont lieu hors-champ, mais où, paradoxalement, elles n’en acquièrent que plus d’impact. On est en tout cas loin de la légèreté assez bon enfant (à part sur la fin), comparativement, de Vellitt Boe.

Si le Signalman est très classique (vieil agent désabusé, alcoolo, fumeur invétéré), et si Chloé est assez en retrait (à part pour une scène marquante que n’auraient renié ni Ridley Scott, ni John Carpenter), Immacolata est absolument fascinante, principalement à cause de son pouvoir unique, mais aussi du fait d’allusions qui font s’interroger le lecteur sur sa nature réelle (question qui, hélas -ou heureusement ?-, ne sera pas tranchée). Elle semble être sous un « glamour » (comme dirait Mr Stross) et a des yeux bizarres…

La narration est certes assez exigeante, c’est téléphoné pour le (même vague) connaisseur de Lovecraft, mais l’horreur de ce qui est… j’allais dire décrit, mais non, même pas, suggéré seulement, le plus souvent, puis montré sous forme de flash-forward dans le futur, est telle que l’attention est irrémédiablement captée jusqu’à une fin d’une impitoyable logique. Cette novella ne se destinera donc pas forcément à un public identique à celui d’autres textes appartenant au même courant littéraire Néo-Lovecraftien, car elle est nettement plus hardcore, dans son genre, que certains d’entre eux, voire que certains textes du Maître ! Attention, hardcore mais subtil, ce n’est pas du gore (enfin, pas que) et du bourrinage non plus.

En conclusion

Ce texte néo-Lovecraftien exploite certes un classique, mais s’éloigne toutefois des sentiers les plus fréquentés pour employer un pan de la mystique du génie de Providence finalement un peu négligé. Mêlant roman noir, ufologie, Histoire secrète et créatures du Maître, cette redoutable Novella en impose, dans un style nettement plus hardcore qu’un Vellit Boe, par exemple, et qui est plus là pour faire de l’Horreur cosmique que pour mettre absolument au premier plan la personne de couleur (Black Tom) ou la femme (Vellitt Boe ; et ce même si cette dernière est largement mise en avant ici). La narration est à la fois complexe et exigeante, adoptant trois points de vue et se baladant sur un intervalle temporel de plus d’un siècle, mais récompensera celui qui aura fait l’effort d’aller jusqu’au bout. S’il est lisible par tous, y compris le néophyte en Lovecrafteries, ce texte ne prendra toute sa pleine saveur que pour quelqu’un qui connaît la nouvelle de Lovecraft sur laquelle il est basé (dont je ne vais évidemment pas parler, même si les indices sont précoces et gros comme des immeubles). En tout cas, j’ai certes passé un moment glaçant, mais que je ne regrette absolument pas.

Niveau d’anglais : moyen.

Probabilité de traduction : assez peu probable, à mon avis.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de L’épaule d’Orion,

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20 réflexions sur “Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan

  1. Puisque je suis dans Lovecraft en ce moment, continuons, et je soutiens le blog en clickant sur le lien qui …Oh mon Dieu ! Non ! Maudites soient ces choses infernales ! Fuyez, fuyez avant que….

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    • J’étais certain que ça faisait référence à autre chose (à part à l’Immaculée Conception), j’ai effectué une recherche rapide, mais ça n’a rien donné. Merci pour cette précision 😉

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      • You’re welcome. Clive Barker trouve généralement d’excellents noms (sauf dans Secret Show). Imajica en regorge, par exemple. Quand on les retrouve dans une autre œuvre, je crois que ça ne peut pas être un hasard.

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  2. Ping : Black ships seen south of Heaven – Caitlin R. Kiernan | Le culte d'Apophis

  3. Ping : Agents of Dreamland de Caitlin R. Kiernan – L'épaule d'Orion

  4. Ping : Le modèle de Pickman – H.P. Lovecraft / L’autre modèle de Pickman – Caitlin R. Kiernan | Le culte d'Apophis

  5. Ping : Black Helicopters – Caitlin R. Kiernan | Le culte d'Apophis

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