L’éclosion des Shoggoths – Elizabeth Bear

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Fondamental

shoggoth_manzanedoL’éclosion des Shoggoths est une nouvelle d’une vingtaine de pages publiée en français dans le numéro 89 de Bifrost. Elle est signée Elizabeth Bear (pseudonyme de Sarah Wishnevsky), l’épouse de Scott « Salauds Gentilshommes » Lynch. Cette auteure est membre d’un « club » très restreint, puisqu’il ne compte que quatre autres membres : celui des écrivains qui ont gagné plusieurs Hugo (dont un pour le texte qui nous occupe aujourd’hui, en 2009) après l’obtention du prix John Campbell du meilleur nouvel écrivain.

Texte fondamental au sein de la vague récente de Lovecrafteries cherchant à donner leur place, dans les univers du Maître, à ceux qui n’en ont pas ou trop peu (ou une place trop péjorative), L’éclosion des Shoggoths relève du volet science-fictif de l’oeuvre d’HPL, et non Fantastique ou Fantasy / Onirique. Alors qu’un roman court comme La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson se préoccupe surtout de la place de la femme chez Lovecraft, la nouvelle de Bear, tout comme le très postérieur La ballade de Black Tom de Victor LaValle, s’attaque au racisme et à l’antisémitisme du natif de Providence. 

Intrigue *

* In bloom, Nirvana, 1991.

Début Novembre 1938, côte du Maine. Paul Harding, un professeur d’université, vient étudier les Shoggoths, des bestioles marines bizarres vivant dans les abysses mais remontant, à cette période de l’année, à la surface pour se dorer au soleil. Avec l’aide d’un pêcheur local, il fait des prélèvements sur eux et les observe de près. Mais vu que Paul est noir, il va, dans ce coin rural de la Nouvelle-Angleterre, être confronté au racisme profondément enraciné chez ses contemporains.

Analyse 

Les Shoggoths sont des créatures qui jouent un rôle central dans Les Montagnes Hallucinées / de la Folie (selon la traduction dans laquelle vous lisez cette histoire), texte fondamental dans une certaine remise en perspective des écrits antérieurs du Maître, puisqu’il explique, selon S.T Joshi (le plus grand spécialiste de Lovecraft), de façon rationnelle (donc relevant de la Science-Fiction) la présence de créatures et de phénomènes qui, jusqu’ici, étaient de nature surnaturelle et Fantastique. Ici, ils servent d’allégorie à la condition d’esclave des noirs en Amérique. Notez que vous n’avez pas besoin d’avoir lu le texte d’HPL avant celui-ci, même si, comme toujours, cela apporte un plus.

Les réactions (réelles ou supposées -Harding s’apercevra qu’il se trompe sur certaines d’entre elles, ce qui permet donc de réfléchir sur les préjugés… dans les deux camps : non, tous les blancs, même à cette époque obscurantiste, ne sont pas racistes-) des gens à la présence d’un professeur d’université noir permettent d’évoquer la thématique du racisme, que ce soit dans la société de cette époque ou la nôtre, tandis que le simple fait de faire du protagoniste une personne de couleur interroge celui de Lovecraft. Dans le même ordre d’idée, l’évocation, dans un bar, de la Nuit de cristal qui se déroule en Allemagne à l’époque de ce récit, interroge aussi l’antisémitisme, que ce soit celui des années trente, de notre propre période ou celui d’HPL. Notez, pour terminer sur ce chapitre, que les choses sont faites avec subtilité : si certains villageois se révèlent moins irrémédiablement racistes ou hostiles qu’Harding ne le pense de prime abord, il y a certaines limites qu’ils ne sont tout de même pas prêts à franchir. Voir, par exemple, l’évocation du fait qu’Harding puisse, hypothétiquement, épouser une des filles du pêcheur (non, pas Aziliz et Tumet !). Et là, on voit que l’auteure n’est vraiment ni dans les gros sabots, ni dans le manichéisme à la con : Harding répond que lui non plus n’aimerait pas que sa fille épouse… un blanc.

Bien, donc dans le fait de réparer les injustices répugnantes faites aux noirs dans les textes de Lovecraft, dans la subtilité et dans la pertinence du traitement des thématiques abordées, nous avons clairement affaire à un texte très important, méritant totalement son Hugo et son aura. Pourtant, il y a un point qui m’a un peu dérangé dans la relation entre Harding et les Shoggoths, un point qui, cette fois, ne sera compréhensible qu’à quelqu’un qui a lu Lovecraft avant (attention, spoiler par contre, aussi bien sur la nouvelle de Bear que sur Les montagnes de la folie) : le fait que les créatures cherchent spontanément un nouveau maître et se mettent au service de Harding. Il est tout à fait clair, à la lecture du texte d’HPL, que les Shoggoths n’ont toujours été que des esclaves récalcitrants, ne feignant la docilité qu’en attendant une occasion parfaite de frapper leurs maîtres avec une efficacité dévastatrice. Il est donc un peu étonnant, leur liberté acquise, qu’ils recherchent, tel un drogué sa nouvelle dose, une autre race devant leur donner des ordres. C’est une réinterprétation de Lovecraft qui, cette fois, a eu un peu de mal à passer chez moi, tant elle me semble peu logique (même si Bear réécrit également partiellement l’histoire des Shoggoths), même si elle est clairement nécessaire pour établir le dilemme qui va mettre le protagoniste devant de terribles responsabilités à la fin. Pas de quoi démolir ce texte, donc (bien au contraire, même), mais c’est à signaler pour le puriste de l’oeuvre d’HPL.

Notez que ladite fin est extrêmement réussie, et fait un sympathique petit clin d’œil à la célèbre université Miskatonic d’HPL.

Ah oui, une dernière chose : Tekeli-li, Tekeli-li !

En conclusion

Nouvelle fondamentale dans les Lovecrafteries critiques du XXIe siècle, L’éclosion des Shoggoths redonne sa place à un des grands oubliés (ou négligés, méprisés), avec la femme, dans l’oeuvre du natif de Providence : la personne de couleur. Interrogeant le racisme et l’antisémitisme, que ce soit celui des années trente, de notre époque ou celui de Lovecraft, ce texte subtil met en scène les fameux Shoggoths des Montagnes Hallucinées afin d’établir une allégorie de l’esclavage des noirs. Dans l’ensemble, il s’agit d’une oeuvre tout à fait majeure dans le paysage post- ou néo-Lovecraftien actuel, même si, personnellement, je regrette un peu une certaine réécriture de la nature profonde des Shoggoths, même si ledit changement donne un poids tout particulier et un intérêt considérable à une fin très réussie. Un texte pétri de qualités, donc, à lire absolument.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette nouvelle, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lutin sur Albedo, de Nicolas Winter sur Just a word, du Chien critique, de Célindanaé sur Au pays des Cave Trolls, de Lorhkan,

19 réflexions sur “L’éclosion des Shoggoths – Elizabeth Bear

  1. Non mais c’est pas bientôt un peu fini ? J’aimerais bien passer à autre chose là, j’ai des tonnes de livres de SF en retard. Toutes ces Lovecrafteries perturbent mon planning. Mais bon, j’aime beaucoup l’écriture d’Elizabeth Bear que j’ai découverte à travers l’Infinity Project de Strahan et je suis faible, donc….

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      • Honnêtement, je ne sais pas quoi en penser. La nouvelle est bonne, bien écrite et intelligente, en tant que telle, et Elizabeth Bear a besoin de l’histoire, ou plutôt d’une histoire, des Shoggoths pour soutenir son propos. Mais c’est un tel écart avec la nature des créatures de Lovecraft que cela relève de la licence en rupture avec les principes de base de l’univers dans lequel la nouvelle est censée s’inscrire. A ce rythme là, quelqu’un va finir pas écrire une nouvelle dans laquelle Cthulhu fait des prévisions sur les matchs de la coupe d’Europe. Je serais donc plus critique que toi en disant que c’est une bonne nouvelle mais pas une bonne lovecrafterie. Si tant est qu’une lovecrafterie se doit de respecter l’univers du maître, bien sûr.

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        • C’est toute la question. De prime abord, je dirais qu’on peut détourner l’aspect « social » de Lovecraft mais pas toucher significativement à sa « mythologie ». Mais en y réfléchissant mieux, je me dis que si on réinterprète Lovecraft en mettant une femme ou une personne de couleur au centre du récit, pourquoi ne pas réinterpréter également les Shoggoths ? Tant que la qualité est là, ça me va. Après tout, si on va par là, la fin de Vellitt Boe est une réinterprétation encore plus radicale de la cosmogonie Lovecraftienne, quelque part.

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  2. Décidément, qu’est-ce qu’on en parle de Lovecraft en ce moment ! 🙂 J’avais déjà noté le titre et ta critique ne fait que confirmer mon intérêt, merci ! (j’ai d’ailleurs également noté dans ma liste des prochaines lectures La Ballade de Black Tom et La quête onirique de Vellit Boe)

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  3. Je ne peux qu’aller dans ton sens au sujet de cette nouvelle. En y ajoutant le petit grain de sel de la lectrice qui n’a pas lu le texte « d’appui », et je trouve que ces Shoggoths en mal d’esclavage sont finalement très percutants au niveau de la nouvelle, cela rajoute une dimension encore plus forte, car je les sens brisés par les abus antérieurs.
    Et un grand oui sur la subtilité par rapport au racisme. D’ailleurs je suis sur le point de rédiger une chronique, où c’est aspect racisme y aborder avec une justesse et une subtilité qui devraient être pris en exemple. Un texte de Nnedi Okorafor en VO.

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