Le temps fut – Ian McDonald

La trilogie du samedi soir

le_temps_futLe temps fut, signé Ian McDonald, est le tout dernier court roman de la prestigieuse collection Une heure-lumière (UHL) du Belial’, qui, grâce à un déplacement temporel, s’est matérialisé dans la boite aux lettres de votre serviteur une semaine avant sa sortie officielle, le 13 février (parfait pour l’offrir à sa compagne ou son compagnon pour la Saint Valentin, donc). Parue en VO en 2018, cette novella a obtenu le British Science Fiction Award cette même année, comme ne manque pas de le souligner avec, hum, « discrétion », l’envahissant bandeau cramoisi ornant l’ouvrage. Un mot sur la couverture, évidemment signée Aurélien Police, l’illustrateur attitré d’UHL : outre le fait qu’elle est très esthétique et parfaitement en accord avec le thème du bouquin, elle est aussi plus subtile qu’il n’y paraît, car y sont introduits deux indices en disant long sur certaines particularités de l’intrigue. D’ailleurs, je vous déconseille fermement la lecture de la quatrième de couverture, qui donne un énorme indice sur les tenants et aboutissants de la chose. Ce n’est pas qu’en cette matière, le texte lui-même soit beaucoup plus subtil (j’ai très rapidement deviné toute l’histoire), mais autant ne pas se gâcher le plaisir de certaines découvertes, non ?

Finalement, cette novella (un exercice auquel McDonald se prête volontiers ces temps-ci, puisqu’il a aussi sorti en 2019 The menace from Farside -dont je vous parlerai un jour ou l’autre- dans l’univers de Luna) est assez étonnante, puisque sur une base qui est du cent fois vu, McDonald en profite pour bousculer ses propres fondamentaux, tout en proposant un texte qui ressemble plus à ceux de certains de ses collègues écrivains qu’aux siens propres et un véritable festival du geek amateur de séries et autres films relevant de l’imaginaire. En cela, il offre de nombreuses strates de lecture, peut-être moins que le très (injustement) sous-estimé Le fini des mers (dans la même collection), qui lui permettent de conserver un intérêt même pour celui comme moi qui connaît déjà les tropes utilisés de A à Z et a donc pu deviner la révélation finale dès le premier tiers du livre. Bref, pas le meilleur UHL, mais une lecture intéressante tout de même, surtout si vous êtes novice dans le sous-genre de la SF impliqué (qui n’est pas bien difficile à deviner, rien qu’avec le titre et la couverture).

Base de l’intrigue, personnages

Angleterre, de nos jours (l’intrigue s’étale sur plusieurs années, et à la fin, on mentionne -p 126- les « tracasseries post-Brexit »). Le narrateur (dont nous n’apprendrons le prénom et le nom que bien plus tard dans le récit) est revendeur de livres, spécialisé dans tout ce qui a été écrit dans le cadre de ou porte sur la Seconde Guerre mondiale. Lors de la liquidation de la boutique d’un confrère, due à la gentrification du quartier (je m’empresse d’ailleurs de préciser qu’entre beaucoup d’autres choses, ce bouquin est une ode aux libraires, aux librairies et aux livres papier, et un constat amer de leur disparition progressive -et inéluctable ?-), il met la main sur un (médiocre) recueil de poésies, Le temps fut, écrit en 1937 par un certain E.L. et publié à compte d’auteur. Il s’empresse de le revendre, mais avant cela, il y a trouvé une lettre, qu’il conserve, car elle catalyse le rêve de tout bibliophile, celui d’une histoire en-dehors du livre. Il s’agit d’une missive écrite par un certain Tom, en pleine guerre, où il dit tout son amour à Ben, alors qu’il sent une « translation » arriver. Et conclut son courrier par le fameux « Le temps fut ».

Sa curiosité mise en éveil, notre bouquiniste va utiliser sa connaissance de l’Histoire de la guerre et les indices spatiaux et temporels inclus dans la lettre pour tenter de trouver l’identité de Tom et Ben, bien aidé en cela par Internet et un réseau de connaisseurs et autres expert(e)s. Il va découvrir que Tom était inclus dans une unité de transmissions stationnée en Égypte et était poète, tandis qu’officiellement, Ben est analyste de photographies réalisées par des avions de reconnaissance dans la Royal Air Force. Il va découvrir une photo réalisée aux pieds du quartier général de l’Apophisme… enfin je veux dire aux pieds du Sphinx à Gizeh. Sauf qu’en poussant ses recherches plus loin, le narrateur va s’apercevoir qu’il n’y a jamais eu de Ben Seligman dans la Reconnaissance Photographique et, plus troublant encore, il va exhumer un cliché pris lors de la Première Guerre mondiale montrant les deux mêmes hommes… ayant l’air d’avoir le même âge ! Dès lors, avec sa compagne, il va tenter de comprendre ce qui a l’air d’être un phénomène unique, puisque sa minutieuse enquête va montrer que Ben et Tom sont liés à tout un tas d’événements étranges survenus un peu partout dans le monde sur un intervalle de plusieurs décennies (et je m’empresse de le préciser ; tout à fait « réels », c’est-à-dire ayant une contrepartie dans notre propre Histoire : j’en connaissais certains -comme L’incident de Rendlesham-, pas du tout certains autres, mais l’auteur n’a rien imaginé ou presque).

Analyse et ressenti *

* Cloudburst at Shingle Street, Thomas Dolby, 1982.

/!\ Attention, à partir de ce point, je vais proposer une analyse incluant quelques spoilers mineurs (et un relativement majeur, clairement signalé). Sa lecture est donc à vos risques et périls. /!\

Plusieurs points frappent tout d’abord à propos de cette novella : premièrement, l’éditeur anglo-saxon l’a vendue comme une romance homosexuelle, alors que si cet aspect est réel, il est à mon avis anecdotique (un couple hétérosexuel n’aurait pas changé grand-chose à l’affaire) et surtout ne constitue finalement pas le vrai intérêt du bouquin, qui réside dans l’enquête menée par le narrateur pour tenter de comprendre ce qui s’est déroulé. De plus, cet aspect queer me semble clairement opportuniste, destiné à plaire à certains pans du lectorat et sans doute surtout aux jurys des prix littéraires.

Deuxièmement, j’y vois une inversion du plus gros fondamental de l’oeuvre de McDonald : de Luna au Fleuve des dieux / La petite déesse en passant par La maison des derviches, voire même partiellement dans Brasyl, il s’est surtout attaché à explorer un lieu / une culture, à une époque donnée, en général plus ou moins légèrement futuriste. Dans Le temps fut, il n’explore pas vraiment un lieu (et ce même si ses descriptions de l’Angleterre ou de l’Égypte sont très vivantes) mais tout au contraire tout un faisceau d’époques et d’événements. Sur ce plan là (ainsi que sur celui de l’utilisation de la Physique, même si c’est ici plus digeste), seul Brasyl se rapproche de cette novella, puisqu’il se baladait entre trois périodes différentes (entre autres choses), une dans le présent, une dans le futur et une dans le passé.

Troisièmement, et c’est ce qui m’a le plus frappé, à part dans les scènes sexuelles (rares), et dans la description très vivante des lieux visités, j’ai plus eu l’impression de lire d’autres auteurs que McDonald. Un peu comme si Le temps fut était en fait le fruit de l’écriture à x mains de McDonald, mais aussi de Ian McLeod (le ton un peu éthéré, l’homosexualité interdite dans le cadre d’une Angleterre de SFFF renvoient aux îles du soleil), de Christopher Priest (même chose, le ton et le chassé-croisé temporel m’ont rappelé La séparation), de Tim Powers (je ne saurais pas dire pourquoi, vu que j’ai de ce roman un souvenir aussi flou que poussif, mais j’ai pensé à À deux pas du néant) et même de notre Stéphane Przybylski national (je ne sais pas qui est fan d’Ufologie chez le Belial’ -je pencherais pour PPD-, mais il a toute ma sympathie). Parce que pour résumer (et attention, là, spoiler maousse), cette novella, c’est un peu le film Philadelphia Experiment réécrit à quatre mains par Ian… McLeod et Stéphane Przybylski, finalement.

Disons-le tout net, l’exploitation du sous-genre / des tropes SF concernés est loin d’être le point fort de ce court roman : outre le fait que c’est du cent fois vu, il n’y a aucune surprise à attendre, et ce surtout pas d’un soi-disant twist final qui se voit venir dès la page 51, littéralement (et même dans les premières pages, un point m’avait paru très suspect, point qui m’a été confirmé dès que j’ai lu la quatrième de couverture : c’est d’ailleurs pour ça que je vous conseille vivement de ne pas y jeter un coup d’œil avant d’avoir fini l’ouvrage). Je pourrais donc vous dire que c’est une novella qui va être mieux appréciée par les débutant(e)s en SF que par les vieux de la vieille dans mon genre, mais je m’empresse de préciser deux choses : sur le plan positif, même si ça se devine facilement, ça n’en reste pas moins passionnant à lire (surtout quand l’auteur propose d’autres explications possibles pour brouiller les pistes, avant de dévoiler la bonne, mais aussi grâce au fait que le chassé-croisé présent / passé apporte beaucoup de dynamisme à la narration), mais il faut néanmoins préciser que même si j’avais été un débutant en SFFF, il n’en reste pas moins que même en mettant les tropes SF à part, l’intrigue reste trop prévisible et la fin complètement téléphonée.

Un mot sur l’explication scientifique, que j’ai, pour ma part, trouvée très satisfaisante, ni trop irréaliste, ni trop pointue et donc propre à perdre les lectrices et lecteurs sans formation ou connaissances dans le domaine de la mécanique quantique. J’en profite par contre pour relever le grand écart fait par l’auteur qui, dans le même bouquin, nous parle à la fois de néo-paganisme et du Principe d’incertitude d’Heisenberg, ce qui pourra éventuellement gêner certains lecteurs.

Un mot également sur le passage sur le Massacre de Nankin, où, pour un œil non averti, McDonald pourrait avoir l’air de se lancer dans une surenchère malsaine, alors qu’en réalité, il décrit avec précision ce qui s’est réellement passé (les « concours », notamment). Attention toutefois, ce passage n’est vraiment pas fait pour les âmes sensibles. C’est du Ken Liu période L’homme qui mit fin à l’Histoire dans le texte.

Pour terminer, un mot sur le véritable festival du geek que constituent les innombrables références (outre celles à des événements inexpliqués) à des films ou des séries de SFFF : outre Philadelphia Experiment, on trouve des mentions plus ou moins explicites aux enlèvements par des aliens, à X-Files, à Highlander et ses immortels, à Blade Runner, Doctor Who, peut-être aussi à Event Horizon (p 122), et bien entendu à Retour vers le futur 2 (pour le coup des documents à garder sur des décennies sans poser de questions -même si la récente série Timeless a jeté un gros doute sur la faisabilité de la chose : les héros tentent de le faire, et le courrier ne parviendra pas à son destinataire des décennies plus tard-). J’ai été fasciné par le lien fait entre expériences « mystiques » et abductions / aliens, lien que je faisais moi-même dans la critique de Faërie de Raymond E. Feist ou que Gardner Dozois fait dans Le fini des mers.

En conclusion

Ce court roman n’apporte peut-être pas grand-chose de neuf dans la thématique SF qu’il explore, il est vendu (par l’éditeur anglo-saxon) comme une romance gay mais celle-ci est pourtant loin d’en constituer l’intérêt ou même le thème principal, son intrigue est bien trop prévisible, mais il reste une lecture très intéressante, solidement charpentée sur le plan SF, proposant une enquête passionnante et pleine de clins d’œil pour le Geek amateur de séries et films de SFFF. On retiendra un style assez inhabituel pour McDonald, évoquant plus certains de ses compatriotes écrivains (McLeod, voire Priest), et un excellent entrecroisement entre « réalité » (mention à des événements qui se sont réellement déroulés, même si leur cause reste un sujet de conjectures) et fiction, la seconde expliquant la première (comme chez Stéphane Przybylski). Pas tout à fait de L’histoire Secrète, mais on opère quelque part dans un registre (vaguement) connexe. Bref, sans doute pas le meilleur des UHL, ni le meilleur des McDonald, mais une lecture valable et recommandable tout de même, surtout pour une lectrice ou un lecteur novice en SF.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce court roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha (sur la VO),  celle de Gromovar (sur la VO), de Blackwolf (VO), de Yogo, de Canal Hurlant, de Boudicca sur le Bibliocosme, de Tachan / Tampopo,

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21 réflexions sur “Le temps fut – Ian McDonald

  1. Ping : Time was (Le temps fut) – Ian McDonald – L'épaule d'Orion – blog de SF

  2. Si la novella a été vendue comme une romance gay par Tor lors de sa sortie VO, il ne me semble pas que ce soit le cas de la part des éditions Le Bélial’ pour cette traduction. (Je me trompe peut-être, je n’ai pas lu la quatrième)

    J'aime

  3. Très chouette papier, merci ! Personnellement, j’ai moins de (légères) réserves que toi, mais je suis un peu un inconditionnel de McDonald. 😉

    (Je m’intéresse plus à l’ufologie qu’aux UFOs — d’où mon intérêt pour Bertrand Méheust, Les visiteurs du miracle de Watson, Les yeux géants de Jeury, etc. Récemment j’ai beaucoup aimé L’histoire de l’ufologie française, de Bruno Canuti, où il y a quelques passerelles vers la SF, notamment par l’implication de deux autrices connues sur des enquêtes de terrain dans les ’70s.)

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  4. J’ai survolé ta chronique pour ne pas me spoiler. N’étant pas hyper fan d’Ian Mcdonald, ce que tu en dis me donne quand même envie de tenter le coup un de ces jours.
    Par contre, en survolant très vaguement la partie spoil, j’ai vu que tu parlais d’explorer différentes époques : il l’a fait aussi mais sans doute pas de cette manière puisque c’est linéaire dans Roi du matin, reine du jour, un roman qui se déroule sur trois époques différentes, bien distinctes, et qui du coup n’explore pas un lieu précis à un temps donné. Par contre il est très lié à l’Irlande et son folklore donc il y a tout de même une certaine omniprésence d’une culture.

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  5. Je n’ai pas approfondi la lecture de la chronique puisque je compte lire ce nouveau UHL mais je retiens déjà les quelques éléments « moins positifs » qui vont me faire légèrement redescendre mes attentes et me permettre de l’apprécier sans déception.

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  6. Ping : [Avis] Le temps fut – Ian McDonald – Canal Hurlant

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