Light chaser – Peter Hamilton / Gareth Powell

Success chaser

Lorsque j’ai vu, il y a quelques mois, que Peter Hamilton allait sortir une novella co-écrite avec Gareth L. Powell (l’auteur de Braises de guerre), ma première pensée a été : « Aïe… ». En effet, si l’histoire de la SF nous enseigne quelque chose, c’est que lorsqu’un auteur qui a atteint au moins la soixantaine (ce qui est le cas d’Hamilton) ET dont les derniers livres sont décevants (ce qui est le cas des Portes de la délivrance) s’associe avec un écrivain plus jeune et moins réputé, le résultat est rarement mémorable. D’ailleurs, de mon point de vue, pour qu’un roman écrit à quatre mains soit bon, il faut que tout un tas de conditions soient réunies, à commencer par avoir deux écrivains qui se valent. Et sans vouloir faire injure à Gareth L. Powell, il n’est pas au niveau qu’à atteint Hamilton au cours de sa carrière (comme vous le prouvera mon guide de lecture consacré à ce dernier). Et pourtant, je n’ai pas l’impression que Powell ait été le maillon faible dans Light chaser, leur œuvre commune, parce que ce qui cloche dedans vient très clairement d’Hamilton, qui ressasse ici des concepts présents dans ses romans quasiment depuis le début en nous en demandant beaucoup, et sans doute beaucoup trop (au moins pour moi) en terme de suspension d’incrédulité. Sans compter que j’ai eu l’impression que ce court roman cherchait à surfer sur le thème à la mode en SFFF ces dernières années de « l’amour par-delà le Temps ».

Bref, de mon point de vue, la baisse de qualité des bouquins d’Hamilton se poursuit (ce qui, franchement, me désole, tant il a proposé, ces trente dernières années, des univers d’un intérêt considérable), et même l’aide de Gareth L. Powell n’a pas suffi à faire remonter le niveau. Sans être non plus complètement mauvais, Light Chaser n’est, en effet, pas digne de ce qu’à pu produire un des maîtres du New Space Opera, et l’auteur a intérêt à remettre son imagination en marche d’urgence pour son prochain cycle ou stand-alone, afin de proposer à la fois quelque chose de plus original et de plus solide. Et la déception est d’autant plus grande dans le cas précis de cette novella du fait que Hamilton, connu pour sa maîtrise de la forme ultra-longue, s’est aussi (et ça beaucoup de gens ne le savent pas) montré fort efficace dans la forme courte, que ce soit avec le magistral court roman En regardant pousser les arbres ou, récemment, avec l’excellente novelette Genesong (dont j’aimerais BEAUCOUP qu’elle soit traduite, voire la traduire).

Prologue

Dans le premier chapitre, qui est en fait une prolepse (un flashforward) de la majorité du reste de l’intrigue (sauf l’épilogue), nous faisons connaissance avec Amahle, une transhumaine qui a été génétiquement modifiée pour avoir une espérance de vie de plusieurs millénaires. Quand vous saurez qu’en plus, elle est capitaine et seul passager d’un vaisseau, le Mnemosyne (un nom très significatif dans un roman où les souvenirs ont une telle importance), qui se déplace à 97% de la vitesse de la lumière, vous comprendrez qu’en ajoutant les effets relativistes, elle vit depuis très, très longtemps. Tellement qu’elle a oublié une partie de son passé et ne sait même plus quel âge elle a (on l’apprendra bien plus tard dans le récit). Ce dernier commence la nuit précédant sa mort, alors que son astronef, dont elle a saboté l’IA, est sur le point d’atteindre une étoile située très loin au-delà des frontières du Domain, l’espace humain colonisé depuis la Grande Dispersion, 26 000 ans auparavant. Cette fois pourtant, elle n’est pas seule, mais accompagnée par un certain Carloman. Cette scène d’ouverture se termine alors que le Mnemosyne plonge dans l’étoile, libérant sa cargaison, un Strangelet. Avant que cette spectaculaire ouverture (réminiscente d’une scène phare de L’aube de la nuit) ne se termine, les auteurs précisent qu’après un certain temps, le strangelet provoque la destruction de toutes les planètes du système, ce qui était apparemment le but poursuivi par Carloman : l’anéantissement d’une espèce appelée les Exaltés.

Au passage, les deux britanniques font, à mon avis, un sympathique clin d’œil à Dan Simmons quand un des personnages dit à l’autre « You believe love is a universal constant too ». Et bien plus tard dans l’intrigue, il y en a un colossal à Arthur Clarke quand Amahle débranche l’IA (surtout quand la capitaine réplique à la machine qui lui dit d’arrêter « Sorry, i can’t do that » -pour celles et ceux qui n’ont pas la référence : clic).

Suite de l’intrigue

À partir du deuxième chapitre, nous retrouvons Amahle, des siècles auparavant. C’est une des Light Chaser (littéralement chasseresse de lumière, à comprendre dans le sens : « celle qui talonne la lumière » -puisque son vaisseau va à 97% de la vitesse de cette dernière), une de ces capitaines génétiquement modifiées pour une très longue durée de vie qui, dans leurs vaisseaux longs de deux kilomètres frôlant c grâce à des moteurs à masse négative, accomplissent des circuits d’un millénaire entre les planètes du Domain. Donc les seules personnes qui se déplacent de monde en monde (vous allez comprendre bientôt pourquoi, un peu de patience). Leurs bases sont les seules colonies possédant une économie de type post-pénurie et un niveau élevé (bien que stagnant) de technologie. Par contre, toutes les étapes visitées sont des « parcs à thème », des « utopies » (non) créées après la Grande Dispersion quand certains groupes culturels, ethniques, religieux ou idéologiques ont été libérés des restrictions et de l’intolérance de la Vieille Terre.

Du moins, c’est l’explication officielle. En réalité, ce sont des sociétés maintenues strictement et artificiellement à un bas niveau de technologie, pour la plupart (médiéval, début de l’ère de la vapeur), même si certaines en sont à un stade que l’on qualifiera de Cyberpunk. Le but officiel est de conserver à tout prix la stabilité dans l’espace humain. Le but inavoué est surtout de perpétuer une petite élite au pouvoir et d’assurer ses privilèges (notamment en matière de santé et d’espérance de vie). Et cela se fait avec brutalité, les dirigeants voyant la démocratie, le progrès ou pire, la contestation (y compris syndicale, dans au moins un cas) comme des menaces pour leur domination. Le but officieux de ce culte de la stabilité est l’objet de la grande révélation du roman, donc je n’en dirai pas plus. Notez que le stade « primitif » de technologie est si persistant (des millénaires) et si strictement appliqué (sauf pour l’élite, évidemment) qu’un grand nombre d’habitants de ces planètes pensent qu’un Light Chaser ne vient pas d’une autre étoile mais… du Paradis ! (le tout rappelle un peu Quitter les monts d’automne d’Émile Querbalec).

Pour une planète donnée d’un circuit, le Light Chaser ne revient qu’une fois par millénaire (il est précisé à un moment qu’Amahle en est à son neuvième circuit, minimum), ce qui fait que pour ces sociétés primitives (à part la cyberpunk), cette personne a un statut à-demi héroïque, voire divin (à tel point que dans les calendriers locaux, le nouveau millénaire commence avec son arrivée). Lors de ces visites, Amahle distribue des Colliers mémoriels, qui enregistrent ce que perçoit, ressent et pense leur porteur. Elle les récupère au circuit suivant (donc mille ans plus tard), en visionne certains puis les donne à la société qui l’emploie, EverLife, une fois de retour à sa base. Cela permet aux citoyens des mondes post-pénurie de vivre par procuration la vie dangereuse, primitive mais exaltante des habitants des planètes visitées par le Light Chaser. En retour, ce dernier donne aux porteurs de collier des cadeaux qui sont utiles, leur confèrent un grand prestige dans leur culture, ou les deux à la fois. Elle prend bien soin de choisir des porteurs issus de toutes les classes sociales, ne les réservant pas à l’élite.

Notez que les scènes montrant ces souvenirs sont des mini-récits enchâssés dans le principal et présentés en italique. La plupart me paraissent émaner de la plume d’Hamilton.

En visionnant le contenu du collier d’un ancien amant, en route pour sa destination suivante (le voyage entre deux mondes du circuit prend des décennies en temps réel, des années en temps du vaisseau -à cause des effets relativistes- ; au passage, à la fois le circuit et les durées impliquées rappellent l’excellentissime House of suns d’Alastair Reynolds), elle revit une scène où celui-ci rencontre un étrange personnage, qui dit s’appeler Carloman, s’adresse directement au Light Chaser et pas à son interlocuteur indigène, attire son attention sur un nombre qu’il s’est fait tatouer, et lui dit de ne pas faire confiance à son IA de bord. En visionnant le contenu d’autres colliers, dans les années suivantes, Amahle va s’apercevoir qu’un individu disant s’appeler Carloman apparaît  à de multiples reprises, jamais sous la même apparence (et âge), à des décennies et des années-lumière d’écart, et en lui révélant que le destin de la race humaine lui a été volé, que sa perception de la réalité a été faussée, que la ligne temporelle a été réécrite, et que le tout est le fait d’une race appelée les Exaltés, dont il lui dévoile l’origine. Mais celle-ci est tellement difficile à croire (tout comme une partie très mystique, dirons-nous, du discours de l’homme) qu’elle reste dubitative. Le plus troublant étant qu’Amahle a le sentiment de déjà connaître Carloman, mais sans savoir en quelle circonstance elle l’a rencontré. C’est en réalisant ce qu’est le fameux nombre invariablement tatoué sur chacune des incarnations de ce dernier que ses souvenirs vont se débloquer, et qu’elle va réaliser une incroyable vérité. Et mettre en branle le plan qui aboutit dans le prologue.

À la fin du livre, un Coda nous révèle le sort de la race humaine après l’attaque sur le Système des Exaltés. C’est, avec le début et la scène sur la lune de la planète Pastoria, le meilleur passage du livre, le plus « Peter Hamiltonien » de la grande époque, si on me permet cette expression barbare.

Mon avis *

* Love Chaser, Europe, 1986.

Premier et principal problème : la fameuse explication sur la nature de Carloman et celle des Exaltés. Si elle n’est pas tout à fait incongrue dans la prose de Peter Hamilton (cf L’Aube de la Nuit ou la trilogie du Vide), qui a l’habitude de mêler à son New Space Opera des éléments beaucoup plus typiques d’autres genres littéraires, elle sera en revanche assez difficile à encaisser pour quelqu’un qui, justement, veut lire un représentant plus orthodoxe du NSO. Et d’ailleurs, même moi qui ai une longue habitude des idées du britannique, j’ai eu du mal à suspendre mon incrédulité, c’est dire ! De même, toutes les explications liées aux Exaltés et à leurs actions m’ont parues hautement bancales : l’intrigue et le monde sont à la limite de l’irréaliste, à vrai dire.

Un second problème connexe est que ce point, ou d’autres, recyclent, encore une fois (et ça devient une très lourde habitude chez Hamilton) des éléments vus et revus dans ses livres précédents : un point de L’Aube de la Nuit, la menace extraterrestre (même si là, on bat des records : elle est tellement extraterrestre qu’un certain auteur de la côte Est des USA l’aurait qualifiée d’Extérieure, avec un grand « E », et en plus, elle vient aussi d’ailleurs sur un autre plan du continuum, si vous voyez ce que je veux dire), le personnage doté de capacités de piratage informatique irrésistibles, et j’en passe. Sans compter qu’il y a aussi des éléments venus d’autres auteurs (et ça aussi, depuis La grande route du Nord, ça devient une tendance récurrente -et néfaste- chez lui) : alors qu’Hamilton est plutôt adepte des portails permettant de franchir en un pas des dizaines d’années-lumière, là il nous sort un univers « à la Alastair Reynolds » (mais pas Hard SF, sauf sur le plan de la vitesse de la lumière qui est indépassable) où il faut des décennies pour traverser la même distance. D’un côté, c’est bien, dans le sens que cela renouvèle un peu ses univers ; le souci étant que ça sonne faux, chez lui.

Troisième souci, c’est longtemps flou et ça fait brouillon, en empilant l’ennemi venu d’ailleurs, des allégations quasiment métaphysiques, de réécriture de la ligne temporelle, et j’en passe. On peine à voir la logique là-dessous, même si sur la fin, les deux auteurs arrivent à pondre quelque chose d’à-peu-près cohérent. Et je dis bien cohérent, pas forcément réaliste et encore moins solide. Le Disque-Monde de Pratchett est cohérent dans son propre paradigme, mais il n’en est pas pour autant réaliste.

Quatrième problème : j’ai eu le très net sentiment que tout cet empilement bancal de concepts n’avait pour but que de bâtir une histoire d’amour transcendant l’espace et le temps, dans la lignée de textes récents, populaires, voire primés, comme Le temps fut ou Les oiseaux du temps (que j’ai détesté, mais passons). Alors que franchement, dans ce domaine, il est probable que L’éveil d’Endymion de Dan Simmons restera longtemps (à jamais ?) indépassable.

Et puis bon, voir un type du calibre d’Hamilton parler, tenez-vous bien, de masers à rayons X (un maser emploie par définition des micro-ondes : si une arme emploie des rayons X, c’est un laser, pas un maser), comment dire… Ce qui me conduit d’ailleurs à préciser que lorsqu’on a déjà lu chacun des deux auteurs (ce qui est mon cas), il est assez facile de deviner qui a écrit quelle partie de la novella. Je pourrais dire que c’est sans surprise que j’ai constaté que c’était Hamilton qui était visiblement responsable des meilleures, mais vu ce que je pense de l’écriture à quatre mains pour les auteurs en perte de vitesse et ayant dépassé la soixantaine (pour lesquels j’ai du respect, telle n’est pas la question), en fait c’est plus surprenant qu’autre chose. Pour autant, si je trouve le livre plus que passable, je ne placerai certainement pas le blâme sur Powell : l’idée de base (les Exaltés et la nature de Carloman) me paraît indubitablement venir d’Hamilton, et vu que c’est le point le plus contestable du livre, si tout l’édifice gite autant que la Tour de Pise, c’est tout aussi indubitablement de la faute du plus âgé, célèbre et expérimenté des deux écrivains.

Bref, sans être totalement catastrophique (il y a une bonne moitié du roman, surtout avant la révélation du point clef de l’intrigue, mais aussi parfois après, qui est très prenante), Light Chaser ne me rassure pas en ce qui concerne la capacité future de ce géant du New Space Opera qu’est Peter Hamilton de proposer, à l’avenir, à nouveau des romans solides. Si cette novella était l’œuvre du seul Gareth L. Powell, j’aurais peut-être été plus indulgent, car mes attentes auraient été moindres, mais vu, de toute façon, le nombre de points bancals ou perfectibles, objectivement, dans leur œuvre commune, je ne peux, en tout état de cause, pas conseiller la lecture de ce texte.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : il y a une histoire d’amour et Bragelonne a traduit quasiment tout ce qu’à édité Hamilton, donc il y a des chances, oui (je n’ai pas d’infos).

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de Xeno Swarm,

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2 réflexions sur “Light chaser – Peter Hamilton / Gareth Powell

  1. Ping : LIGHT CHASER: vers un strangelet cognitif? | Xeno Swarm

  2. Ping : Silversands – Gareth L. Powell | Le culte d'Apophis

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