Faërie – Raymond E. Feist

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Un livre puissant mais extrêmement noir au carrefour du fantastique onirique Lovecraftien, de l’horreur et de l’occulte

Faerie

Ce roman est la seule incursion de Feist, auteur majeur de la Fantasy moderne, dans le domaine du fantastique, et croyez-moi, c’est bien dommage. Il est très, très doué dans l’exercice, et j’aurais franchement souhaité qu’il écrive plus de livres dans ce genre plutôt qu’un 48ème ouvrage dans le monde de Pug.

Avant de parler du roman, il faut quand-même faire un point sur son genre, sur ce à quoi il ressemble et surtout sur ce à quoi… il ne ressemble pas et à qui il n’est PAS destiné. Avant tout, il faut bien préciser qu’à mon sens, même s’il contient quelques éléments fantasy, il ne relève pas de ce genre, alors que je l’ai déjà vu affublé de l’étiquette de dark fantasy. Clairement, il ne suffit pas d’avoir des éléments fantasy et des éléments dark pour en faire de la dark fantasy. Non, en fait il relève beaucoup plus clairement du fantastique, particulièrement des textes les plus oniriques de Lovecraft (je pense particulièrement à A la recherche de Kadath, à La musique d’Erich Zahn et à L’étrange maison haute dans la brume) mais pas seulement : en effet, certains passages m’ont fortement rappelé La maison de la sorcière, et la Chose Noire de Faërie peut faire penser à Brown Jenkin du texte de Lovecraft.

Clairement, beaucoup de passages du livre relèvent non seulement du fantastique Lovecraftien, mais aussi, allant encore plus loin, carrément de l’horreur et / ou du paranormal, soit parce qu’il s’y déroule des événements que je qualifierais de « visuellement horribles », tout à fait dans l’esprit de l’Exorciste, soit parce qu’une des protagonistes subit les assauts sexuels d’une entité surnaturelle (comme dans le film L’Emprise), soit encore parce que nombre de passages ont de très fortes réminiscences de tout ce qui est associé aux… enlèvements par des extraterrestres (je vais y revenir). Conséquence : oui, il y a marqué Faërie sur la couverture, oui, il y a des passages qui relèvent AUSSI du merveilleux, mais NON, CE LIVRE N’EST PAS DESTINE AUX ENFANTS ni aux gens que la moindre scène un peu érotique ou un peu glauque / horrible / gore / dark va rebuter. Si c’est du merveilleux féerique que vous voulez, des tas d’autres auteurs ont écrit sur le sujet (si vous voulez mon avis, très mal pour la plupart, mais bon, les goûts et les couleurs…). Cela va aussi clairement immensément au-delà de ce qu’a pu proposer quelqu’un comme Pierre Pevel dans son excellent cycle Le Paris des merveilles : en comparaison, les méchants de Pevel font bien pâle figure à côté de ceux de Feist. Et puis Pevel insiste plus sur le côté merveilleux que sur le côté étranger (et terrifiant).

Enfin, le roman relève clairement de l’occulte et de l’histoire cachée, mais je vais éviter d’en dire trop à ce sujet pour ne pas spoiler. Je dirais juste que la nature « physique » des Fées et la relation qu’elles cherchent à établir (ou pas, d’ailleurs) avec les humains est très intéressante (particulièrement dans le contexte contemporain du roman -il se passe à l’été et l’automne 88-, notamment via l’explication de la répugnance des fées envers la technologie), et que leur place entre Ciel et Enfer est également bien trouvée. J’ai beaucoup apprécié l’absence de manichéisme (même les « bonnes » fées doivent être traitées avec respect, déférence et avec les rituels appropriés, faute de conséquences allant d’ennuyeuses à terribles) et la représentation non-caricaturale du Mal : au lieu d’être bourrin dans le meurtre, la destruction et le viol, celui-ci est corrupteur, du cœur, du corps, de l’esprit et de l’âme. De plus, il n’est pas toujours hideux, car comme chez les Chrétiens ou chez Moorcock, le chaos, le mal, peuvent prendre l’apparence la plus (inhumainement, impossiblement) belle et séduisante qui soit.

Je fais une petite digression (n’hésitez pas à la sauter si vous voulez en savoir plus sur le roman en lui-même et pas sur un thème connexe), mais c’est à la lecture de tout ce qui est associé aux apparitions d’êtres féeriques dans ce roman qu’on se rend mieux compte des troublantes similitudes que certains ont vu entre eux et les (prétendus) enlèvements / rencontres avec des extraterrestres ces 50 dernières années : odeur étrange (fleurs + épices pour les fées dans le roman, cannelle souvent signalée avec les extraterrestres), temps « perdu » (une certaine quantité de temps a « disparu » après l’événement), souvenirs effacés / modifiés / réprimés, sensation que le décor / la pièce bascule dans l’étrangeté au début de la « rencontre », atmosphère onirique lors de celle-ci, sensation que les êtres impliqués sont profondément étrangers / inhumains sur le plan psychologique, sensation de se déplacer dans des endroits où les lois sont différentes / qui sont plus grands qu’ils ne devraient l’être ou qui sont si grands qu’ils ne devraient pas pouvoir tenir dans le lieu où ils sont supposés être dans le monde réel, etc.

Pour revenir au roman, extrêmement rares sont, pour moi, les auteurs qui ont su rendre correctement le caractère profondément étranger, inhumain (pas forcément dans le sens cruel, mais plutôt étranger aux modes de pensée humains), dual (des êtres capables de faire le bien comme le mal sans logique apparente), onirique des êtres féeriques. Jusqu’ici, les meilleures tentatives que j’avais pu lire venaient de deux romans et d’une longue nouvelle de Poul Anderson, mais clairement, Feist a excellé dans l’exercice. Faërie est pour moi le roman que quelqu’un qui s’intéresse aux deux Cours des fées doit absolument lire, car l’auteur a réellement réussi à capturer et à traduire en mots ce que sont leur atmosphère et leurs particularités.

Le style est fluide, extrêmement prenant et immersif (c’est flagrant dans toutes les scènes où une fée attaque un des humains) et les personnages, bien qu’assez énervants (ils sont quasiment tous beaux / riches / célèbres / des sommités dans leur domaine / outrageusement perspicaces / moralement irréprochables) servent l’histoire plus qu’ils ne la desservent (et puis bon, les vrais personnages sont plus les fées que les humains…). Mention spéciale aux deux jumeaux, qui, sur la fin du livre, se révèlent très intéressants. Rien à signaler côté structure, c’est linéaire, pas de flash-backs ou d’autres effets de style. Il y a quelques termes un peu recherchés, mais on est loin de Jaworski.

En conclusion

Un roman puissant, relevant d’un fantastique noir et onirique que n’aurait pas renié Lovecraft, mâtiné de scènes incontestablement horrifiques, sexuelles, glauques et malsaines, mais jamais gratuites et toujours justifiées par l’histoire. Amateurs de féerique « merveilleux », s’abstenir cependant (et pour rappel, ce n’est pas un éditeur jeunesse mais adulte). C’est, pour moi, le roman qui a su le mieux capter et restituer au lecteur le côté profondément étranger des Cours féeriques. Bref, si vous vous intéressez à ces thématiques, que les scènes glauques ne vous dérangent pas, et que vous aimez l’immersion dans un univers profondément autre, foncez, vous ne le regretterez pas. Sinon, évitez, ce n’est pas de la fantasy à elfes, épées et dragons, ce n’est pas du féerique gentil et merveilleux, et ce n’est pas pour les enfants ou les (comment disent-ils, déjà, à la télé, en avertissement préliminaire avant certains films ?) personnes sensibles.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lutin sur Albedo,

7 réflexions sur “Faërie – Raymond E. Feist

  1. Pingback: Bilan 2015 : Tops et flops – Le culte d'Apophis

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  3. Pingback: La vie de ma PAL – Juillet 2016 | Les Lectures de Xapur

  4. Pétard : j’ai été tentée par ce livre pendant longtemps et quand je l’ai vu en librairie, j’ai lu le résumé, vu la couverture et je me suis dit « bof, ça a l’air assez enfantin en fait, je vais faire l’impasse » : jamais, absolument jamais, j’aurais imaginé que c’était en fait un livre sombre et limite terrifiant !
    J’en tombe sur mon hulk, sérieux.

    À part le point négatif des personnages parfaits (j’ai toujours préféré les Nains aux Elfes pour ça, d’ailleurs), ta chronique fait que je vais m’intéresser à ce roman de nouveau et pour de bon.

    Bon bah hop, il retourne dans ma liste de souhaits~ Merci !

    Aimé par 1 personne

  5. Pingback: Faërie – Raymond Feist – Albédo

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