Weaponized – Neal Asher

Un chef-d’œuvre de SF posthumaniste et biologique, à la structure d’une diabolique subtilité

Si vous suivez ce blog depuis quelques années, vous le savez, qui dit printemps dit critique du nouveau Neal Asher tout juste sorti, à savoir, en 2022, Weaponized. Comme Jack Four en 2021, ce roman s’inscrit certes dans l’énorme cycle Polity, mais pas dans un de ses sous-cycles et est donc lisible de façon indépendante. Et la remarque n’a jamais été aussi vraie, puisque l’auteur britannique a l’habitude de faire des allers-retours dans la chronologie interne de son univers (qui couvre neuf siècles, si je ne m’abuse), et qu’un sous-cycle (Spatterjay) se déroulant au début du quatrième millénaire peut parfaitement être suivi par un autre (Transformation) se passant 500 ans plus tôt ; ici, Asher fait un retour en arrière encore plus radical, puisque les événements de Weaponized se déroulent en partie avant et en partie en même temps que ceux de Prador Moon, premier livre à lire si l’on suit ladite chronologie interne. Ce qui veut dire que même quelqu’un qui ne connaitrait strictement rien à Polity peut parfaitement se lancer là-dedans (même si, personnellement, je conseillerais tout de même de commencer par Prador Moon, pour des raisons que je vais exposer dans la suite de ce propos).

Neal Asher m’a procuré certaines de mes plus fantastiques lectures en 37 ans de SFFF, par la démesure de son propos (énorme Sense of wonder) et sa combinaison de Hard SF, de SF posthumaniste et militaire. Sa sortie annuelle est donc celle qu’en général, j’attends avec la plus sincère impatience, et j’en sors rarement déçu. J’ai cru, quasiment jusqu’à la toute fin de ma lecture, que mon impression sur Weaponized serait, toutefois, complexe, nuancée, dichotomique : d’un côté, c’est un roman de Planet Opera et surtout de SF biologique / Posthumaniste totalement hallucinant, mais d’un autre côté, sur un pur plan littéraire, j’ai cru dur comme fer que sa structure qui me paraissait inutilement complexe tempèrerait nettement mon sentiment global et final. Et puis j’ai lu la fin. Et puis j’ai relu le début. Et j’ai compris le véritable double coup de génie de l’auteur. Le premier se comprend à un stade relativement précoce de la lecture. Le second dans les dernières pages. Si on ajoute à tout cela le fait qu’Asher s’inspire de l’univers Alien mais en tire un résultat incomparablement plus ambitieux, on est clairement là sur un des romans-culte qui ont donné son nom à ce blog !

Univers – 1 – la Polity

Vu que ce roman peut se lire soit de façon indépendante, soit en premier dans l’ordre chronologique du cycle Polity, quelques explications sur l’univers : nous sommes au début du XXIVe siècle (avec de nombreux flashbacks se déroulant lors du précédent), et l’Humanité est dirigée par les IA, qui ont pris le pouvoir de façon « douce » quelques siècles auparavant. L’humain « de base » n’existe plus, puisqu’il a bénéficié de nombreuses améliorations cybernétiques, génétiques et / ou nanotechnologiques. Malgré cela, le degré de transhumanité varie grandement d’un individu à l’autre (voire d’une époque de la vie d’un même individu à une autre). Jusqu’ici, la Polity (le nom de cette entité politique formée d’intelligences artificielles et de transhumains) n’a pas encore rencontré de races extraterrestres actives (autre chose que des ruines, donc), intelligentes et technologiquement avancées, mais cela va être le cas au cours du roman.

Pour ceux d’entre vous qui ont lu au moins un roman du cycle, particulièrement Prador Moon, certains événements de Weaponized se déroulent en parallèle de ce dernier roman (et font, par ailleurs, mention de certaines scènes ou personnages décrits ou mentionnés dans d’autres tomes de Polity). Les colons au centre de l’intrigue apprennent ainsi en direct le massacre de la station Avalon et le début de la guerre avec les Pradors. Certaines technologies tenues pour acquises dans tous les autres romans ou presque, particulièrement l’enregistrement de l’état mental d’un individu pour en ramener une copie à la vie ou pour la stocker dans un cristal-mémoire, n’existent pas encore.

Structure

Avant d’entrer dans le vif du sujet de cette critique, il me faut parler de la structure du roman : avec Asher, on a l’habitude des points de vue (pdv) multiples et / ou des flashbacks, donc le plus souvent de tout sauf d’une structure linéaire sur le plan chronologique et à pdv unique. Celle de Weaponized coupe la poire en deux : il y a un seul pdv (sauf dans les dernières pages, où il y en a un deuxième), celui d’une ancienne militaire de la Polity appelée Ursula (je vais en reparler), mais chaque chapitre est découpé en scènes (clairement identifiées) se passant soit dans le présent, soit dans un passé proche (après la fondation de la colonie, en gros), soit dans un autre plus lointain (essentiellement sur ce qui a conduit Ursula à devenir ce qu’elle est et à lancer ledit projet de colonie). Les scènes des deux types de flashbacks étant visiblement supposées éclairer celles se déroulant dans le présent et qui ont été narrées par l’auteur juste avant. Sur un plan théorique, la chose paraît simple.

Sauf que sur un plan pratique, c’est en fait nettement plus compliqué : si les scènes dans le présent suivent une séquence chronologique, celles dans le passé récent ou plus ancien sont déstructurées, c’est-à-dire que l’une d’elles peut mentionner un élément qui, en fait, ne fera sa première apparition dans la vie d’Ursula ou des colons que cinquante ou cent pages plus loin ! Sans compter que dans les deux premiers tiers, on ne voit pas toujours très bien en quoi les flashbacks sont forcément très pertinents par rapport aux parties dans le présent qu’ils sont supposés éclairer, qu’il y a parfois des changements de rythme ou d’ambiance assez violents (le présent va à cent à l’heure et est restreint à la planète sur laquelle se trouve la colonie, les scènes dans le passé le plus lointain nous font voyager un peu partout dans la Polity de cette époque et sont, pour certaines, nettement plus « calmes »), et que la gymnastique mentale demandée est parfois vaguement pénible. Celui qui connait Asher sait que souvent, les structures de ses bouquins sont complexes, exigeantes, mais cette exigence sert un but, est utile, profitable au roman. Là, on se demande (à part dans le dernier tiers, où ça semble mieux maîtrisé) si le britannique n’a pas, pour une fois, été maladroit, ce qui est étonnant vu sa vaste expérience. Ce n’est qu’à la fin qu’on se rend compte à quel point on (enfin moi, au moins) n’a pas saisi la subtilité de la chose, et qu’on se la prend en pleine figure dans les derniers paragraphes. Et c’est brillant. Pas original, même pour Asher, vu qu’il a déjà eu recours à un procédé connexe dans un autre de ses romans, mais tout de même très fort.

Moralité : oui, la structure du roman est… torturée ; non, ce n’est pas une maladresse ; oui, ça sert un but ; non, sauf si vous êtes un génie, il est peu probable que vous saisissiez le fin mot de l’histoire avant que Neal Asher ne vous l’explique, dans les dernières pages. Je vous recommande donc la patience et de ne pas juger ce roman sans l’avoir fini (c’est le cas typique où l’abandonner en cours de route conduirait à en écrire une critique très injuste).

Univers – 2 – Threpsis / base de l’intrigue

Ursula est une ancienne militaire de la Polity qui, après avoir sombré dans l’Ennui (sentiment d’être blasé par l’existence à cause du fait que l’espérance de vie atteint le millénaire, et qui pousse à pratiquer des activités dangereuses comme les sports extrêmes, notamment, pour continuer à ressentir quelque chose -on peut penser à À dos de crocodile de Greg Egan), en est sortie et a cherché à donner un sens aux siècles qui lui restent. Sans être Séparatiste (rebelles et terroristes opposés au règne des IA), elle pense que ces dernières ont verrouillé l’évolution des transhumains dans une seule direction, qui vise à les faire devenir de plus en plus des machines eux aussi (corps artificiels, etc.). Elle veut entraîner un groupe d’humains dans une autre voie évolutive, plus basée sur la biologie, en le confrontant à une planète où tous les organismes sont des « extrémophiles », en gros. Ce monde, c’est Threpsis.

Pour ceux qui connaissent, imaginez la Pyrrus (ou « Deathworld ») de Harry Harrison combinée à l’Isis de Robert Charles Wilson (dans le magistral BIOS), mais en bien, bien, bien PIRE. Les niveaux de radiations solaires seraient mortels pour un être humain normal comme vous et moi, et en plus, ils ont catalysé, depuis cinq millions d’années, une évolution accélérée de toute la biosphère qui, du coup, a, dans son ensemble, monté au moins un étage dans l’échelle de létalité. Les plantes sont mobiles, peuvent développer des cosses remplies de méthane pour s’en servir comme lance-flammes organiques (OUI, OUI), vous balancer des épines ou des feuilles tranchantes comme des rasoirs, des enzymes ou des acides capables de vous dissoudre, des gaz empoisonnés, des neurotoxiques, et j’en passe. Et les animaux ne sont pas moins dangereux. Sans compter les parasites, virus, fungi et autres micro-organismes tous plus mortels les uns que les autres. Bref, pour une bande de 800 colons post-Ennui, l’assurance 1/ de ne jamais y retomber et 2/ d’être soumis à une telle pression évolutive que sans s’éloigner complètement de ce qui fait l’essence d’un être humain (il s’agit de devenir posthumain, pas non-humain, un point très important pour Ursula), les colons resteront compétitifs avec ce qui sortira de la voie « mécaniste » choisie par les IA pour l’Humanité.

On ne peut pas coloniser une planète sans l’accord des IA (on comprendra pourquoi à la lecture du roman), mais là, non seulement le projet de colonie est approuvé, mais en plus un scientifique de renom, Oren, s’y joint, pour aider la colonie à mieux s’adapter aux particularités locales. Tous les colons sont dotés d’un ensemble de nanomachines parcourant leurs veines et tissus, servant à la fois à augmenter les possibilités de leur système immunitaire (et c’est indispensable sur un monde aussi hostile que Threpsis) et à réparer les dommages causés (UV, blessures, acides, etc.). Oren a mis au point un modèle à la fois avancé et très… particulier, capable d’opérer des modifications génétiques sur le porteur, d’interfacer sa biologie avec son armure ou ses armes, et j’en passe.

Rapidement après leur débarquement, les colons découvrent que les sondes exploratrices de la Polity et les IA qui se sont penchées sur les données ont raté deux points capitaux : premièrement, il y a des ruines extraterrestres sur ce monde, et elles n’en sont visiblement pas originaires (à ce stade, les connaisseurs de Polity sourient). Deuxièmement, toute la chaine alimentaire est dominée par un superprédateur, surnommé le Cacoraptor, doté d’une faculté extraordinaire : il a en lui une véritable bibliothèque génétique, qui lui permet de se transformer (quasi instantanément) en ce qui est utile sur le moment pour mieux dominer ses proies ou résister à un hypothétique prédateur : il faut se cacher ? Il se transforme en ver fouisseur géant et disparaît dans le sol. Il faut fuir ? Il prend une forme quadrupède et dépasse la vitesse d’une voiture. Il est pris pour cible par un laser ? Il devient invulnérable à toute chaleur sauf les plus intenses. Et j’en passe. Et devinez qui va être intéressé par un tel méta-génome ?

Tout va se compliquer quand la Polity va informer la colonie qu’une guerre avec une race d’arthropodes avancés, les Pradors, a commencé brusquement, et qu’un vaisseau d’assaut en perdition de cette race va s’écraser sur Threpsis. Dès lors, les colons, menés par Ursula, vont devoir faire face à cette menace inédite, aux Cacoraptors qui veulent les exterminer… et à une menace interne pour leur, hum, intégrité physique !

Mon avis

Alors, faut-il lire Weaponized ou pas ? De mon point de vue, la réponse est largement positive, mais je vais commencer par parler des points qui peuvent gêner certains lecteurs, y compris ceux qui sont habitués à la prose de Neal Asher et l’apprécient. Il y a tout d’abord, comme nous l’avons vu, la structure narrative, dont la complexité et le côté en apparence décousu / maladroit peuvent constituer un frein à une expérience de lecture pleinement positive. Même si, comme nous l’avons vu, tout s’éclaire à la fin.

Plus insidieux, il y a cette impression que, peut-être, l’auteur tourne en rond, puisqu’on retrouve bien des éléments (thématiques, procédés narratifs, factions, ambiance, etc.) récurrents dans le cycle Polity (on pensera notamment au sous-cycle Transformation). À ceci, je répondrai deux choses : premièrement, on s’en fiche un peu que le britannique réutilise les mêmes recettes, tant que c’est bien fait et qu’on se prend une bonne grosse claque de Sense of wonder (voire of dread). Et de ce point de vue là, le contrat est très, très largement rempli, particulièrement dans un dernier tiers, en gros, complètement hallucinant. Deuxièmement, ce n’est vraiment qu’une impression, parce que tout au contraire, Asher remet complètement en perspective les événements de Prador Moon et une partie de l’Histoire de la Polity (au passage, on assiste aussi à la naissance des unités Sparkind). De ce point de vue là, il ne tourne absolument pas en rond mais enrichit au contraire encore plus un univers déjà tout à fait impressionnant. Il me paraît d’ailleurs capital de préciser que si on (moi le premier, lors de mes premiers pas dans le cycle, du moins) compare beaucoup Polity à la Culture de Iain M. Banks, pour moi Neal Asher a depuis longtemps transcendé cette comparaison ou cette influence et est allé infiniment plus loin, notamment sur le plan du trans- et post-humanisme, que Banks n’est jamais allé. Et moi-même sait à quel point je vénère la Culture, pourtant, Excession ayant longtemps été mon livre de chevet.

Reste, enfin, le problème de ceux qui auront déjà lu certains des romans de Polity, et qui, donc se doutent de la façon dont cela va se terminer pour Ursula et les colons. Intelligemment, l’auteur a cependant réussi à faire une fin assez surprenante après une pré-fin effectivement prévisible.

Ces réserves ou nuances étant posées, expliquons maintenant pourquoi il FAUT lire Weaponized :

Parce que c’est un chef-d’œuvre de Planet Opera, avec un écosystème d’une hostilité, d’une complexité et d’une solidité de sa base scientifique rarement vue en SF. Mais c’est aussi un modèle de description des défis que devra justement relever une expédition de colonisation sur un monde peu accueillant (au passage ici c’est la biosphère qui pose problème, pas un souci de terraformation d’une atmosphère irrespirable / toxique / corrosive, par exemple). Et on est à des siècles-lumière d’un roman comme Semiosis !

Parce que c’est un chef-d’œuvre de SF transhumaniste, qui va infiniment plus loin dans la transformation d’un corps humain à l’aide de nanotechnologie et d’ingénierie génétique qu’aucun autre roman de SF avant lui, à part The Human écrit par… Neal Asher. Et surtout une profonde et constante réflexion sur ce qui, pour une espèce transhumaniste, définit un être humain : l’apparence, le comportement, l’éthique, les limites posées, une combinaison de tout cela ? À compter d’un certain point, toute l’intrigue se résume en partie à un combat intérieur, chez Ursula, pour sauver les colons tout en ne se laissant pas dominer par ses nouveaux, hum, pouvoirs, tout en restant humaine, quoi que cela veuille dire (et Asher y apporte une réponse précise), tout en ne devenant pas, selon l’expression consacrée, ce qu’elle combat. Et c’est tout à fait fascinant à lire, même si on se doute bien de la façon dont cela va finir (sachant qu’on n’est VRAIMENT pas dans du Hopepunk, n’est-ce pas).

Parce que cela reprend une partie des thématiques de fond de la saga Alien et en particulier de Alien : Résurrection, Ursula se retrouvant en partie dans la situation de Ripley. Et je suis tout à fait enclin à croire que c’est tout sauf une impression qui ne m’est que personnelle vu qu’à un moment, il y a une mention impossible à rater à un dialogue d’Aliens (Bug Hunt / la chasse au moustique). Sauf qu’Asher est allé INFINIMENT plus loin que dans les films. Ce qui me conduit au côté horrifique de la chose :

Parce que c’est un chef-d’œuvre de SF Horrifique : quand on évoque Neal Asher, ce sont les côtés Hard SF, transhumanistes et militaires qui viennent, évidemment, en premier lieu à l’esprit. Et pourtant, le côté Horrifique généré justement par les évolutions posthumanistes catalysées par des procédés relevant de la Hard SF est omniprésent dans Polity, et d’une puissance qui vous prend aux tripes. Il y a, dans Weaponized, des scènes, une courte liée aux colons femmes, d’autres, plus détaillées et fréquentes, liées à la… collecte d’énergie et de ressources, dirons-nous, et d’autres encore, décrivant les transformations d’Ursula ou de ses hommes, qui vont vous faire froid dans le dos. Dans un genre ou par des routes très différentes, en matière d’altérité génératrice de terreur, Asher rivalise, pour moi, avec… Lovecraft, et est un des tout premiers, peut-être même LE tout premier écrivain de (Hard) SF d’Horreur actuel, alors que je ne le vois pourtant jamais qualifié comme tel. On précisera aussi que les thématiques de l’éthique des expérimentations scientifiques (et de ce qu’on fait quand elles déraillent) sont également omniprésentes dans le roman.

Parce que c’est un chef-d’œuvre de SF d’action et que sur la thématique du supersoldat, ça met des claques à tout ce qui s’est fait jusque là… sauf ce qui a été écrit sur le sujet par Asher lui-même. Et qu’en matière de « je dois me battre contre la biosphère, des bestioles épouvantables, certains membres de mon propre camp et voilà qu’EN PLUS, des extraterrestres nous tombent dessus du ciel ! », c’est évidemment du lourd. Les nombreuses scènes de combat sont d’autant plus fascinantes qu’elles impliquent des… adaptations tactiques, disons, pour ne pas divulgâcher, tout à fait spectaculaires (chapeau à l’auteur pour son imagination, d’ailleurs).

Parce que c’est un chef-d’œuvre de Hard SF / de SF orientée biologie, mais attention, hein, une vraie Hard SF, pas cette espèce de « Light Hard SF » (que j’aime appeler la Hard SF Canada Dry, personnellement) qui se développe de plus en plus ces dernières années, et qui ne relève guère plus de ce sous-genre que par un fond de tiroir de respect des lois physiques, étant plus préoccupée de délivrer des leçons de morale ou philosophiques qui m’ennuient profondément en SFFF (Si j’ai envie d’explorer ce genre de questions, je lis un ESSAI, pas un roman…). En revanche, j’ai vu passer, dans les romans de Neal Asher, des notions scientifiques ou technologiques que je n’ai retrouvé que chez un nombre incroyablement réduit d’auteurs, dont Peter Watts. Le britannique est un fana de vulgarisation scientifique, et il suit (et fait le relais, sur son compte Twitter) de près l’actualité du domaine. Ce qui fait que sa Hard SF est riche en concepts pointus, voire tout juste découverts ou confirmés. Weaponized est, par exemple, le seul roman de (Hard) SF où j’ai entendu parler de Carbone Q / Carbone trempé. Le seul. Et des exemples comme cela, dans les romans de Polity, je pourrais en donner des tonnes. On peut aussi souligner le fait qu’Asher est un des rares à prendre en compte le fait que la nanotechnologie dégagera énormément de chaleur, alors que des tas d’autres écrivains de Science-Fiction font allègrement l’impasse sur ce fait. Et clou du spectacle, cela a beau être scientifiquement / techniquement riche et pointu, cela reste à la portée de tous, au prix, éventuellement, de quelques menues recherches sur le net.

Parce que sur deux angles d’attaque différents, ça dénonce un phénomène qui a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années, à savoir la distinction à faire entre le narratif et la réalité objective. Et que c’est très bien fait !

Bref, même si Weaponized n’est pas dépourvu de points qui peuvent gêner certains profils de lecteurs, y compris ceux familiers de l’univers Polity, les aspects positifs du roman l’emportent très largement sur les négatifs, particulièrement dans un dernier tiers absolument formidable. On retiendra deux remises en perspective majeures, une de ce qui est raconté dans ce seul roman et qui prend un tout autre sens dans les derniers paragraphes, et une de ce qui est raconté dans Prador Moon, et, plus généralement, de la guerre contre les Pradors. Même si les événements de ce roman et de Weaponized se déroulent en partie en parallèle, je recommande fortement la lecture préalable de Prador Moon avant de s’attaquer à Weaponized, l’ordre inverse me paraissant nettement moins pertinent (sans compter le fait que Prador Moon est nettement plus linéaire, donc facile à suivre, pour un premier contact avec le cycle). Et si ce cru 2022 n’atteint pas le niveau de perfection de The human, il n’en reste pas moins, à mon sens, largement supérieur au dernier roman d’Asher en date, jusque là, à savoir Jack Four.

Niveau d’anglais : aucune difficulté.

Probabilité de traduction : je suis malheureusement tenté de répondre zéro, bien que le succès des épisodes de Love, Death + Robots basés sur des nouvelles de l’auteur m’incite à un minimum de prudence / d’espoir.

Le paradoxe, c’est que le monde anglo-saxon encense l’auteur (j’ai lu une recension dithyrambique sur un des romans précédents de Polity écrite par Paul Di Filippo, écrivain qui est aussi un des critiques américains de SFFF les plus respectés, et le cycle reçoit un accueil triomphal sur Goodreads, avec des notes moyennes largement au-dessus de 4.0), mais qu’évidemment, en France, il n’intéresse pas. On va vous répondre que les deux romans de Polity traduits ont très mal marché (oui, comme les premières éditions des Poudremages et du Livre des Martyrs, hein). Gilles Dumay va vous rétorquer qu’Asher « écrit comme une patate ». On aimerait bien savoir ce qu’Olivier Girard a à en dire, alors que c’est son épouse qui a « découvert » Neal Asher en France et que ce dernier faisant de la Hard SF d’élite, il aurait tout à fait sa place chez le Bélial’. Ne parlons pas des autres éditeurs, qui ont déjà du mal à vendre de la SF pipi-caca à une génération de lectrices et de lecteurs qui trouvent les bouquins les plus basiques difficiles / exigeants / de la grosse SF adulte (non…). Alors leur vendre du Asher, ça va être compliqué, hein.

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33 réflexions sur “Weaponized – Neal Asher

  1. 1/ Plus tu le chroniques, plus je me dis que je vais finir par glisser du Asher dans ma PAL.
    Le problème, c’est que ça fait courir le risque que je ne lise ses livres que dans 5 ou 10 ans.
    2/Du coup je me suis abonné à son Twitter.
    3/Je vais lire un article sur le carbone Q, merci pour la découverte.

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  2. J’avais adoré L’écorcheur, alors tu imagines ma frustration de ne pas pouvoir lire ce dernier opus en anglais… Je croise les doigts pour que dans un futur proche Le Bélial’ se lance dans l’aventure Neal Asher. J’ai vu que tu prévois la critique des deux derniers tomes du cycle The Expanse que j’ai lus. J’attends avec impatience tes critiques. Deux publications en plein Rolland Garros ??? Serait-ce dû à l’élimination prématurée de Djokovic ? 🙂

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    • Non, juste au fait qu’il y a moins de matchs chaque jour, tout simplement.

      Les critiques des deux The Expanse sont garanties avant fin août (très probablement fin juillet ou tout début août), puisque je les lis pour le compte de Bifrost. Je vais faire un papier sur l’ensemble du cycle, et on m’a donné la permission exceptionnelle de publier en parallèle les critiques des deux derniers tomes (au format habituel de longueur et pas en version raccourcie taillée pour Bifrost) sur le Culte (vu que ça ne fera pas double-emploi avec ce qui sera publié dans le magazine).

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  3. J’ai clairement envie de découvrir cet auteur après avoir lu cette chronique. C’est le genre de SF vers laquelle j’aimerais aller. Il ne faut pas désespérer pour la traduction en français. Qui sait ?
    Je suis en train de lire la saga de L’étoile de Pandore de Hamilton (tome 3 sur 4) et même si je trouve que l’écriture a pas mal de défauts, l’univers est vraiment chouette.

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      • C’est tout à fait ça. Un world building de dingue et des propositions assez originales. Mais je regrette des personnages trop nombreux (et un peu superficiels), des intrigues politiques qui ne vont pas au bout de leur logique, et un découpage du récit mal fait (chapitres très longs et mal ficelés).
        Il me tarde de découvrir la fin de cette saga… et de lire les autres.

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        • Oui, c’est l’éternel problème de cet auteur, il y a trop de sous-intrigues dans la plupart de ses romans / cycles. Concernant les personnages, dans Pandore, nous avons tout de même droit à au moins deux protagonistes fortement charismatiques, à savoir Paula Myo et Ozzie (et à un antagoniste formidable, MatinLumièreMontagne).

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  4. « Gilles Dumay va vous rétorquer qu’Asher « écrit comme une patate » »

    Il suffit alors de lui rétorquer à son tour qu’il édite bien Bernard Werber, ça ne devrait donc pas le déranger!

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    • Non, Werber est géré par la maison-mère (Albin Michel proprement dit), pas par AMI, comme quelques autres auteurs de genre majeurs (King, etc.).

      En revanche, on peut lui rétorquer qu’à choisir entre le style pompeux de certains de ses auteurs et un worldbuilding / sense of wonder de compétition à la Asher, il n’y a pas photo, du moins chez les sympathisants de l’Apophisme 🙂

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      • Pour être honnête je n’ai plus osé tenter de me frotter à Werber depuis 15-20 ans donc il a pu s’améliorer depuis (en tout cas j’espère quand même) mais je me souviens de machins où, même adolescent, je trouvais ça abominablement mal écrit, en plus d’être terriblement prétentieux. Dans le grand livre des fourmis notamment, je me souviens d’un passage qui hurlait qu’il n’avait pas été relu tellement c’était écrit avec lourdeur et une absence totale de notion de ce qu’est une phrase bien tournée. Et je ne parle évidemment pas de la construction des personnages, ou je vais encore m’emballer tout seul.

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        • Oui, pareil, ça fait au moins un quart de siècle que je n’ai rien lu de lui. Et honnêtement, vu mon parcours de lecteur pendant la même période, il faudrait vraiment qu’il se soit amélioré d’une façon absolument spectaculaire pour que je m’y intéresse à nouveau, sans vouloir paraître élitiste.

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          • Je me pose de plus en plus la question de ce que peut donner un modèle collaboratif pour la traduction de certains auteurs qui n’intéressent aucune maison d’édition, surtout avec l’avantage du dématérialisé. Savez-vous ce que donne le projet ExoGlyphes pour le cycle de la laverie en termes de qualité et de viabilité financière?

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            • Pour avoir lu plusieurs textes traduits par ExoGlyphes, je peux attester personnellement de la qualité du travail effectué. Pour ce qui est de la viabilité financière, vu qu’ils continuent à proposer continuellement de nouveaux textes, j’imagine qu’elle est présente, mais il faut leur poser directement la question pour en être certain.

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  5. A quand un guide de lecture sur le cycle Polity ? 🙂

    Bon, ça fait un moment que j’ai envie de m’attaquer à cet auteur, à force de traîner par ici, et c’est pas cette critique qui va me faire changer d’avis.

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    • Alors c’est prévu, mais seulement une fois que j’aurai tout lu. Et j’en ai lu dix romans sur vingt (ce qui est déjà pas mal, convenons-en). Sans compter les recueils de nouvelles (il y en a quatre avec au moins un texte lié à Polity -et souvent plus- dedans). Bref, c’est pas demain la veille 😀 Toutefois, je vais nettement accélérer le rythme : normalement, je devrais en avoir lu environ 5 autres (aux aléas imprévisibles près) avant la fin 2022.

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  6. Article alléchant comme d’habitude.
    C’est marrant qu’en lisant l’article, j’ai pensé au cycle de Culture de Banks et puis c’était cité plus tard.
    Alien est souvent cité en particulier Aliens. Je n’ai pas saisi quelles similitudes avec?
    Je me répète, ta critique donne envie de le lire mais une chose me rebute au plus haut point. J’adore le space horror genre un groupe isolé qui dot faire face à une terreur existentielle mais tout qui touche au militarisme me rebute à un point.. A quelle dose?
    Merci.

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  7. Je viens de trouver drone en neuf à 25€ avec les FDP ; j’ai déjà commandé weaponized et prador moon .
    Je compte lire :
    1 weaponized 2 prador moon 3 drone . est-ce que la chrono est bonne ou faut il inverser les 2 premiers ? merci

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    • Personnellement, j’inverserais les deux premiers, car Weaponized remet en perspective certains événements ou certitudes transmis par Prador Moon, ce qui fait qu’il vaut mieux l’avoir lu avant (et en plus, étant plus linéaire, il est plus aisé à suivre).

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  8. merci cela tombe bien je viens de le recevoir en premier . merci encore j’avais envie de SF apres steven erikson ou en alternance . et merci aussi pour les critique sur eriophoria et dans la toile du temps

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  9. Ping : La guerre des Marionnettes – Adam-Troy Castro | Le culte d'Apophis

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