The line of Polity – Neal Asher

Trop long et avec trop de points de vue, mais ça reste tout de même fort intéressant ! 

line_of_polity_asherThe line of Polity est le second tome du cycle Agent Cormac, lui-même un sous-cycle de l’énorme saga Polity, dont le dix-septième roman, The warship, paraîtra le 2 Mai (c’est, et de très loin, la parution que j’attends avec le plus d’impatience en 2019). C’est aussi le troisième livre publié par Neal Asher, qui, après Gridlinked, a écrit L’écorcheur (un des très rares composants de Polity à avoir été traduit en français). Dans la chronologie interne de l’univers, il doit être lu en quatrième position, après Prador MoonDrone et évidemment Gridlinked.

Si Neal Asher n’atteint pas encore dans ce tome l’efficacité redoutable dont il fera preuve par la suite, The line of polity m’a paru plus ambitieux que Gridlinked, un peu trop pour son propre bien d’ailleurs : trop long et utilisant trop de points de vue, ainsi, parfois, que des scènes non pas inintéressantes, mais dispensables (à la Peter F. Hamilton), le roman est clairement perfectible. Cependant, Asher nous en met aussi plein les yeux, propose un worldbuilding convaincant, et si les points de vue sont trop nombreux, ils concernent des personnages, protagonistes ou antagonistes, attachants et / ou intéressants. Et sur le plan de la SF militaire, ça reste franchement valable. Bref, si le bilan est contrasté, il reste encore et toujours positif, même si on sent que les tomes suivants (particulièrement les 4 et 5) risquent d’être largement au-dessus, ayant été écrits plus tard, à un moment où le style de l’auteur britannique avait presque atteint son plein potentiel.

Je ne vais pas m’étendre sur l’univers, donc si vous en voulez un résumé plus détaillé, reportez-vous à ma critique de The soldier, le dernier tome en date de Polity au moment où je rédige ces lignes. En deux mots : l’action se passe dans un lointain futur (des siècles), dans lequel l’Humanité est dirigée par des Intelligences Artificielles (IA) globalement bienveillantes, la plus puissante étant appelée Earth Central. On se déplace essentiellement via des téléporteurs ayant une portée de centaines d’années-lumière dénommés Runcibles.

Avertissement : comme pour la critique de tout tome 2+ d’un cycle, celle-ci peut contenir des spoilers sur l’intrigue des tomes précédents. Sa lecture est donc à vos risques et périls, même si je tente toujours d’éviter la chose.

Situation, base de l’intrigue, personnages

La frontière de l’espace de la Polity (la Line / Ligne qui donne son nom au roman) est matérialisée par une série de stations spatiales dites de l’Outlink. L’une d’elles, Miranda, est détruite par une arme nanotechnologique employée par les Masadiens, mais réputée avoir été fournie par Dragon (on rappelle que celui-ci étant formé à l’origine par quatre énormes sphères, la destruction de l’une d’elles ne signifie pas celle de l’entité). Nous suivrons, entre autres, le point de vue d’un Outlinker, Apis, un être humain génétiquement adapté à l’espace.

Masada est une planète humaine située hors de l’espace de la Polity, et ne tombant donc pas sous sa juridiction. Cependant, la Ligne, la frontière, est fluctuante, les IA absorbant certaines mondes (à leur demande) tandis que d’autres font sécession. Et d’ailleurs, pour les Séparatistes, Masada est un symbole (on y a banni toute forme d’IA), et une aide précieuse : la Théocratie qui la dirige n’est en effet pas avare en aide technologique / militaire aux différents mouvements terroristes, dont celui de Cheyne III (une des planètes mises en vedette dans Gridlinked). Nous allons d’ailleurs suivre le point de vue d’un autre agent d’ECS (Earth Central Security) que Cormac, qui a infiltré sa cellule. Il va cependant se retrouver en fâcheuse posture lorsqu’une vieille connaissance du lecteur va réapparaître…

Ledit Cormac, lui, est sur Callorum, une planète inhospitalière, à la faune épouvantable, à la poursuite, avec son équipe (dont un revenant, dans tous les sens du terme), d’un biophysicien d’élite aux méthodes douteuses, qui a peut-être été enlevé par les Séparatistes, mais qui collabore peut-être aussi avec eux de son plein gré. Lorsque la station Miranda est détruite, Cormac doit cependant abandonner sa traque, ayant reçu l’ordre d’ECS de se rendre dans le secteur de Masada pour à la fois vérifier si les rumeurs sur Dragon sont exactes et pour voir si, enfin, le mouvement de résistance à la Théocratie Masadienne, l’Underground, a mobilisé suffisamment de votes (il en faut 80% pour déclencher une intervention de la Polity) pour que la planète soit intégrée « de force » à la Polity, et tant pis si les troupes masadiennes ne sont pas d’accord. Sauf qu’un passager clandestin très particulier s’est glissé à bord du cuirassé de la Polity Occam Razor, un machin qui utilise de la technologie Jain (non, pas la chanteuse, mais plutôt une race extraterrestre extrêmement avancée et qui est le sujet du sous-cycle en cours depuis 2018, Rise of the Jain, dont le tome 1 a été pour moi une de mes plus grosses baffes en près de 35 ans de lectures SF) et qui, en matière de, hum, assimilation, ferait passer la Reine Borg pour une petite bricoleuse du dimanche.

Masada est une planète marginalement habitable : il y a bien de l’oxygène dans son atmosphère, mais pas assez pour respirer. Donc soit vous avez un appareil respiratoire (réservé aux cadres et soldats de la Théocratie -une sorte de secte chrétienne particulièrement radicale-), soit vous êtes un esclave, pardon, un ouvrier, et vous avez un symbiote biotechnologique appelé Scole qui, en échange de votre sang pour se nourrir, accumule le précieux gaz la nuit, dans vos dortoirs pressurisés. Sauf que pour éviter que votre corps n’en fasse le rejet, il vous faut absorber un médicament bien entendu scrupuleusement rationné par la Théocratie. Ce qui fait qu’il est difficile de se révolter. Et ce d’autant plus que les classes laborieuses vivent en surface, tandis que leurs dirigeants mènent la belle vie dans trois cylindres O’Neill en orbite. Et pour s’assurer que la Révolution prolétarienne n’est pas pour demain, l’orbite compte des dizaines de lasers capables de cramer le pays, comme dirait Léodagan. D’où, d’ailleurs, le fait que la Résistance ne s’appelle pas l’underground que parce c’est un terme traditionnellement associé aux mouvements en lutte contre le pouvoir (on traduit ça par clandestinité, normalement) : pour se protéger des lasers, elle a investi d’immenses réseaux de grottes souterraines (l’histoire ne dit pas si les résistants vénèrent Tsatthoggua…). Facteur de plus, avec le manque d’oxygène atmosphérique et une faune absolument épouvantable (amplement décrite par l’auteur), qui fait que les profondeurs de la planète sont largement plus colonisées que sa surface. Via plusieurs personnages, dont Eldene, vous verrez le point de vue à la fois des ouvriers et des résistants. Et là aussi, un troisième agent d’ECS fera son apparition !

Je vais rester discret sur l’intrigue, mais disons que tous ces points de vue / personnages vont converger vers Masada, et que la guerre de libération tant attendue va avoir lieu. Et je vais rester encore plus discret sur lesdits personnages, car certains font un retour inattendu, alors que le lecteur ne s’attendait pas forcément à les revoir après Gridlinked. En tout cas, protagonistes comme antagonistes, voire personnages si ambigus qu’on ne sait comment les situer, tous se révèlent au minimum intéressants (à l’exception peut-être d’Eldene), pour certains fascinants (Dragon, Skellor, et peut-être surtout Blegg : il y a un passage à son sujet qui va vous faire vous poser bien des questions !), et pour beaucoup vraiment très attachants. Signalons qu’on en apprend beaucoup plus sur deux personnages secondaires du tome précédent, notamment sur le passé et la famille (fratrie et descendance) de l’un d’eux. C’est d’ailleurs une constante : tous les personnages déjà connus du lecteur ont évolué, que ce soit dans leur situation ou dans leurs amitiés / croyances. La marque de bons personnages et d’un bon auteur, à mon sens : le fait que rien ne soit statique ou monolithique. Cormac, notamment, a poussé sa logique de ré-humanisation encore plus loin.

L’univers s’étend

Je vais passer rapidement sur Masada et sa théocratie, c’est du classique (ça s’inspire aussi bien des zélotes de l’Histoire réelle -et de la vraie Massada, avec deux « s »- que de ceux, d’interface, de chez Dan Simmons, et il y a probablement un petit bout des Masadiens de David Weber dedans), notamment dans la discrimination spatiale (les élites en haut, en orbite, les ouvriers en bas, dans le puits de gravité) et le symbolisme du feu venu du ciel représenté par les lasers. On signalera aussi un très vague aspect Dune via le travail effectué par les ouvrières comme Eldene.

Je vais plutôt m’étendre sur d’autres aspects, à commencer par tout ce que nous apprenons sur la Polity : la façon dont sa frontière est établie, sa politique extérieure (elle doit agir avec doigté, pour éviter une coalition entre les Séparatistes et des mondes extérieurs -sans parler de la menace extraterrestre : Prador, Jain, etc, les monstres ou leurs reliques qui sont autant de pièges mortels rodent, là-dehors-), les possibilités de revivre après une mort théorique ou d’être en plusieurs exemplaires dans différents endroits (vous comprendrez en lisant le bouquin), et surtout l’énorme variété de citoyens qu’elle renferme. En effet, dans The line of Polity, on croise des humains normaux, d’autres génétiquement et / ou nanotechnologiquement améliorés, des cyborgs, des Golems (corps androïdes abritant soit une IA, soit le téléchargement de l’état mental d’un humain décédé), des gens porteurs de symbiotes créés par ingénierie génétique, et j’en passe. Sur le plan du Transhumanisme, on a donc affaire à un livre de tout premier plan.

Et sur le plan SF militaire, c’est aussi du lourd : on en apprend par exemple plus sur les cuirassés de la Polity, dont l’Occam Razor, qui, avec ses pourtant quatre kilomètres de long et un armement capable de détruire des mondes entiers, n’est qu’un bien modeste représentant. Ceux de classe Gamma ont la masse de la Lune, et il existe des engins encore plus gros que la classe Alpha ! De plus, tout le roman est une vaste description d’une guerre terrestre / insurrection en environnement hostile (nécessitant des appareils respiratoires), sans supériorité aérienne, et des tactiques employées par les uns pour détruire les renforts et par les autres pour écraser les rebelles.

Signalons aussi la station Elysium, une installation métallurgique indépendante dont la description rivalise en qualité avec celles que l’on trouve dans Luna – Lune du loup de Ian McDonald.

Enfin, ce tome 2 d’Agent Cormac marque la première apparition significative des Jain, ou plutôt de leur technologie. Il y a d’ailleurs quelques passages qui, via cette picotechnologie intelligente, cette IA dans une structure sub-atomique, rappellent de façon assez troublante la protomolécule du très postérieur The Expanse. Et clairement, la subversion de certaines installations ou personnes par un antagoniste ayant assimilé (dans tous les sens du terme) ladite technologie forme la plupart des passages les plus fascinants du roman. Même si le niveau de sense of wonder déployé dans The soldier n’est jamais atteint, toutefois.

Un fond plutôt intéressant, une forme encore perfectible à ce stade du cycle

Une remarque, d’abord : certains ont été dérangés par le côté Docteur No (donc le stéréotype du savant fou) de Skellor, mais cela n’a pas été mon cas (dans le même genre, on pourrait s’interroger sur l’aspect gourdasse / roman d’apprentissage concernant Eldene, mais il ne m’a pas non plus plus dérangé que ça). Parce qu’à mon sens, plusieurs points sont bien plus visibles et ennuyeux : d’abord, le bouquin est clairement trop long, certaines scènes étant inutiles, et d’autres pas inintéressantes mais dispensables. De ce point de vue là, Asher s’est amélioré par la suite (c’est l’avantage d’avoir lu les bouquins de Polity pas toujours dans l’ordre de publication : on sait comment ça va tourner, sur tous les plans, par la suite) ; ensuite, le nombre de points de vue est beaucoup, mais alors beaucoup trop élevé, et pire encore, les différentes lignes narratives s’entrecroisent systématiquement au sein d’un même chapitre, ce qui devient rapidement assez rude à suivre ; signalons aussi qu’il existe des points communs au niveau des bases de l’intrigue avec le tome précédent ; enfin, la fin est assez prévisible, tant l’auteur y va, à un moment, avec de gros sabots.

Donc ce roman n’est clairement pas parfait, mais il soulève pas mal de questions intéressantes (notamment sur une nouvelle race apparue pendant l’intrigue, mais aussi sur l’interventionnisme militaire -et sa justification-, la place de la religion et de la technologie dans la société, le fait qu’un personnage ramené à la vie via la sauvegarde informatique de son esprit soit toujours la même personne -voire même une personne tout court– ou pas, etc), et globalement, on passe plus de temps à prendre du plaisir qu’à s’agacer devant telle ou telle maladresse. Et puis bon, il faut tout de même dire que des (New) Space Opera de cette ambition là, nous n’en croisons certainement pas tous les jours. Ce sous-genre est toujours très prolifique en 2019, mais le peu original et / ou le médiocre est largement plus répandu que les « baffes dans ta face et tu dis merci, encore ». Sans compter que comme je le disais, je sens une grosse deuxième moitié de cycle (c’est une pentalogie), et qu’il faut bien en passer par les tomes perfectibles pour accéder aux autres !

En conclusion

Second tome du sous-cycle Agent Cormac de l’énorme cycle Polity, The line of Polity monte en puissance par rapport au roman précédent, mais n’atteint pas encore l’énorme maîtrise et intérêt des livres ultérieurs, étant un peu trop verbeux et avec une narration éclatée en un trop grand nombre de points de vue. Il réserve toutefois de beaux moments de sense of wonder, nous en apprend beaucoup plus sur les citoyens de la Polity et sur sa politique extérieure, et, pour les amateurs de SF militaire, nous montre une action terrestre insurrectionnelle puis contre-insurrectionnelle en atmosphère partiellement hostile (et les scènes d’action sont toujours au top !). Tout compte fait, cette lecture s’avère plus plaisante que crispante, surtout si vous êtes déjà fan de l’auteur, même si, dans le cycle, le meilleur reste d’évidence à venir.

Niveau d’anglais : pas de difficulté majeure.

Probabilité de traduction : elle st bien bonne, celle-là !  😀  Ou plutôt 😦

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