The warship – Neal Asher

Statique mais dynamique

warship_asherThe warship est le nouveau roman de Neal Asher, le dix-septième (!) de la vaste saga Polity et le second du sous-cycle Rise of the Jain, après The soldier. Si vous suiviez déjà le blog l’année dernière à la même époque, vous vous souviendrez peut-être que ce dernier avait été une de mes plus grosses baffes de l’année, et m’avait (enfin, diront les mauvaises langues…) incité à lire ce cycle de référence en matière de New Space Opera, sorte de Culture de Iain M. Banks sous amphétamines, avec une GROSSE dose de SF militaire et de Hard SF dedans. Pour être honnête, si j’attendais évidemment la suite avec une grande impatience (à part Diaspora de Greg Egan et le Ada Palmer, c’est le roman que j’avais le plus hâte de lire cette année), je me doutais bien que l’effet de surprise étant passé et que cet opus étant le tome de transition d’une trilogie, ça n’allait pas forcément être une lecture aussi étourdissante. Eh bien je n’avais que partiellement raison, comme je vais vous l’expliquer plus en détails.

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : on peut amèrement regretter que l’auteur ne soit plus traduit en France, parce que Asher est à la SF ce que Steven Erikson est à la Fantasy. Plus extrême dans son exploitation des technologies (de la magie / des dieux pour Erikson), plus épique dans sa description des combats, des décors ou des enjeux, plus noir, plus gore, vous prenant aux tripes plus vite, plus fort et plus définitivement que l’écrasante majorité des autres écrivains. Bref, si vous lisez l’anglais…

Situation, intrigue, structure

(Je signale que Neal Asher résume très efficacement les événements de The soldier dans le cours du texte, une initiative qu’on aimerait bien voir généralisée. La plupart des auteurs semblent en effet ne pas se rendre compte que nous ne vivons pas dans leur univers à longueur de journée comme eux, et que certains d’entre nous lisent 100 à 200 autres livres entre deux tomes de leur saga).

Orlandine a téléporté son trou noir dans le disque d’accrétion, et ce dernier se dirige rapidement vers l’étoile éteinte du système. Très vite, Asher rend très clair le fait qu’elle s’est fait manipuler par la Roue (l’IA Jain qui tirait les ficelles dans le tome 1), qui voulait qu’elle déclenche cette manœuvre de la dernière chance. Toutes ses actions dirigées contre Dragon / Trike / Cog étaient donc destinées à les empêcher de comprendre pourquoi il fallait empêcher Orlandine de le faire. De même, dans ce tome 2, le Clade, cette « IA en essaim » rebelle de la Polity, va lancer une attaque contre Jaskor, la planète / nation indépendante qui contrôle l’espace du disque et qui est dirigée par Orlandine, dans un but qui paraît au début peu logique mais qui en a pourtant bel et bien une. Ce n’est qu’à la fin que toutes les pièces du puzzle vont se mettre en place, aussi bien pour les personnages que pour le lecteur, même si, à mon sens, Asher est trop prévisible / lâche trop d’indices. On peut toutefois remarquer qu’il met aussi en place un très beau leurre, jusque sur la couverture elle-même, car tout n’est pas tout à fait ce qu’il semble être !

La structure est toujours la même, avec une citation en début de chapitre, puis l’alternance de nombreux points de vue au sein de celui-ci. On retrouve les personnages survivants de The soldier, plus quelques nouveaux, dont une fascinante IA enquêtrice / inquisitrice, Mobius Clean, un Sparkind, Gemmell, et peut-être surtout une IA… Prador  ! (vous savez, la race qui n’est pas supposée en utiliser…). Notez donc que l’auteur rend hommage à pas mal de ses collègues, puisque certains personnages secondaires ou tertiaires portent leurs noms : en plus de Gemmell, on a un Trantor, un Heinlein et un Van Vogt ! L’action est beaucoup moins dispersée dans différents lieux que dans le roman précédent, puisque nous avons une quasi-unité dans les systèmes de Jaskor et du disque d’accrétion.

Notez que certains pans de l’univers vont se préciser, puisqu’on en apprend plus sur plusieurs races, dont les Jain, l’Espèce (celle de la Cliente) et les Prador (particulièrement sur ceux d’entre eux infectés), et peut-être surtout sur Dragon, sonde extraterrestre récurrente dans l’ensemble du cycle Polity et personnage particulièrement mystérieux et ambivalent. Mais les grosses révélations concernent le virus Spatterjay (au centre de la trilogie du même nom -un autre des sous-cycles de Polity– dont le premier tome est un des rares bouquins de la saga à avoir été traduit en français : L’écorcheur), dont on saisit bien mieux la nature et le but.

Mon avis

Pendant un bon moment, je me suis dit que nous avions vraiment affaire aux pires défauts d’un tome de transition, puisque l’action n’avançait pas vraiment tout en étant prévisible : le trou noir commence à avaler le disque d’accrétion et l’étoile éteinte, il se passe quelque chose, on comprend comment et pourquoi Orlandine s’est fait rouler (du moins, on croit comprendre pourquoi, mais les choses sont un peu plus subtiles, on s’en rend compte sur la fin), et il y a un vaisseau (« révélation » qui n’en est pas une de ma part ou de celle de l’auteur, vu que c’est le titre du roman et que celui-ci est centré dessus, tout comme le précédent était appelé The soldier et parlait… d’un soldat Jain). Oui mais voilà, l’astronef en question n’est pas du tout ce que l’on pense, et le clade a à son égard un comportement qui semble illogique, et qui ne se dévoilera que plus tard. Toutefois, avant d’en arriver là, le lecteur se dit qu’Asher tire à la ligne. C’est qu’en fait, ledit lecteur ne se concentre pas sur la bonne chose !

Arrivé au bout du roman, on comprend qu’en réalité, tout ce qui tourne autour du vaisseau n’est qu’un fil rouge, et que le vrai point focal de l’intrigue est ailleurs : il est dans l’évolution de plusieurs des personnages. Et quelle évolution ! Orlandine, Trike, le vaisseau Obsidian Blade, tous vont subir des transformations, physiques et / ou psychologiques, absolument radicales, et souvent vraiment passionnantes (dans sa fusion transhumaniste entre IA et humain, organique et nanotechnologique, Asher va infiniment plus loin que tout autre écrivain de SF avant lui). Notez que les individus ne sont pas le seuls à évoluer : les lignes bougent aussi dans les relations entre d’anciens ennemis ou alliés, et surtout au sein de la société Prador, où le virus Spatterjay gomme les tendances agressives et provoque un changement d’attitude à propos de l’interface Prador-machine et surtout de la construction d’IA. On assiste d’ailleurs à la naissance de la première, processus qui n’est finalement pas si fréquent que ça en SF : si les intelligences artificielles sont courantes, on s’intéresse rarement à la façon dont elles sont apparues, plutôt aux conséquences (la Singularité) de ladite apparition.

Ce qui est aussi intéressant, c’est que des alliances contre-nature vont se nouer pour combattre le Clade ou le vaisseau, Pradors et Polity marchant main dans la main, et Orlandine donnant asile à des personnages sur lesquels cette dernière (et particulièrement Mobius Clean) voudraient bien mettre la main (ou un palpeur picotechnologique, voire un imploseur à antimatière). C’est pour toutes ces raisons (évolution des personnages, des rapports entre factions) que je parle d’un livre à la fois assez statique (unité de lieu, intrigue globale avançant peu dans ce tome de transition) et où, pourtant, certaines lignes bougent énormément. En cela, The warship est à la fois paradoxal et plus intéressant qu’il n’y paraît longtemps à la lecture. Mais bon, ne vous y trompez pas, ça reste du Asher, hein : le rythme est nerveux, et ça pète dans tous les sens, dans un déluge à la fois pyrotechnico-martial et d’exploitation de sciences avancées qui vous laissera pantois devant tant de démesure et d’inventivité. Pour combattre le Clade, Blade, qui ressemble déjà à une UOR de chez Banks, va subir une transformation radicale, devenant quelque chose esquissé par l’auteur écossais dans Les enfers virtuels mais ici poussé beaucoup plus loin (à la Asher, quoi ^^). Bref, ce dernier se paie le luxe de faire une sorte de Hard SF militaire qui explose tout les compteurs, et à côté de laquelle Honor Harrington et ses potes ont l’air d’être des béotiens cherchant encore où est la gâchette sur leur hachette en silex. Et je vous dis ça alors que je vénère le cycle de David Weber !

Asher est là pour faire de la science-fiction, pas pour étaler ses opinions politiques à longueur de page à la Damasio, et de plus, ça tombe bien, c’est cette SF de la démesure que j’ai tant aimée adolescent et que je cherche désespérément à retrouver dans le triste paysage éditorial actuel. Parce qu’avec le britannique, c’est du lourd : il y a du trou noir phagocytant une étoile, de la cache u-spatiale (un peu comme dans Babylon 5), des vaisseaux de 1600 km de long, de la picotechnologie (la nanotech, c’est pour les nains !), les armes couramment utilisées sont des désintégrateurs, des bombes à antimatière et des obus de railgun se baladant à la vitesse de la lumière, et lorsqu’on a besoin d’énergie, on siphonne le soleil du système où on se trouve ! Et je ne vous parle même pas de l’extraordinaire inventivité de l’auteur en matière de défenses (blindages, champs de force, etc) ou sa description très pointue de la guerre informatique ou nanotech (même si c’est parfois très inspiré par Banks -mais là encore poussé nettement plus loin-).

La fin envoie du lourd, parce qu’elle réalise une crainte qui est inscrite en filigrane dans tous les bouquins de Polity antérieurs, dans la chronologie interne de cet univers, à celui-ci. Bref, vivement le tome 3, qui risque d’être apocalyptique et branché sur 220… euh 220 000 volts, même par rapport aux standards déjà très nerveux établis par Asher !

En conclusion

Second tome du sous-cycle Rise of the Jain et dix-septième de la saga Polity, The warship continue tout droit sur la lancée de The soldier, examinant les conséquences du largage du trou noir dans le disque d’accrétion. Lente et prévisible, tout à fait dans la lignée de ce qu’on peut (malheureusement) attendre de tout tome intermédiaire d’une trilogie, cette ligne narrative n’est cependant pas celle qui doit retenir l’attention. Car c’est l’évolution de certains des personnages (Orlandine, Blade, Trike), celle de la société Prador et les révélations sur l’univers qui sont le vrai point d’intérêt de ce roman. Et puis bien sûr, si vous connaissez Asher et sa prose, vous en serez pas surpris d’apprendre que c’est toujours autant un festival pyrotechnique et technologique, de la vraie SF de la démesure comme on aimerait en lire plus souvent ! Bref, ce n’est peut-être pas la baffe qu’était le livre précédent, ni celle qu’à l’évidence, va être le tome suivant, mais c’est très loin d’être dépourvu d’intérêt, surtout si, comme moi, vous êtes sensible au type de Science-Fiction que propose l’auteur.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : si je le traduis moi-même et que je le propose à un éditeur, il y a une chance infinitésimale pour que sur un malentendu, ça marche. Sinon, non.

Pour aller plus loin

Retrouvez d’autres critiques de romans appartenant à Polity sur le Culte d’Apophis (dans l’ordre chronologique interne à cet univers) : Prador Moon, Drone, Gridlinked, The line of polity, et The soldier.

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9 réflexions sur “The warship – Neal Asher

  1. Superbe critique, comme toujours. N’y connaissant rien en édition et ayant beaucoup apprécié ton commentaire dans la « section » probabilité de traduction. Combien est ce que cela coûte de traduire un tel livre ? et comment fonctionne les droits d’auteur si ce n’est pas trop complexe ? Autrement dit si tata jacquie casse sa pipe; est ce que les billets dans le matelas me permettraient de faire profiter toute la francophonie de ce cycle façon jeff bezos avec « the expanse » ?

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    • La traduction est (et de très loin) le plus gros poste de dépense quand un éditeur veut proposer au lectorat français un roman en anglais à l’origine. D’après ce que j’en sais, le coût moyen d’une traduction (et je dis bien moyen) est de 0.1 à 0.2 euros par mot dans la langue originale (l’anglais, ici). Sachant que ça monte très, très vite : je me suis amusé à compter que sur une nouvelle de 13 pages en version poche, le compte de mots était de près de 3800. Je te laisse extrapoler ce que ça peut donner pour un roman de 500 pages, et à multiplier par, disons, 0.1 euros par mot pour avoir le coût final de la trad.

      Concernant l’achat des droits proprement dit, je n’en ai qu’une vague idée. Je sais juste que chez un gros éditeur, une novella est payée environ 300 euros bruts. Pour le reste, cela doit dépendre de la taille du texte, de la notoriété de l’auteur et du fait qu’il y ait une ou plusieurs autres maisons qui surenchérissent ou pas.

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  2. Génial! cela me pousse à continuer. Et quand j’en serai à ce tome, je saurai que la saveur prend son essence dans les personnages.
    Merci pour cette belle critique qui met l’eau à la bouche.
    (et je crois avoir rattrapé tout mon retard chez toi! 😉 )

    Aimé par 1 personne

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