Brass Man – Neal Asher

Neal Asher fait son Excession

brass_man_asherBrass Man est le troisième des cinq tomes du cycle Agent Cormac (après Gridlinked et The line of Polity), qui fait lui-même partie de l’énorme saga Polity (dont nous allons très prochainement reparler sur ce blog, à l’occasion de la sortie d’un autre tome 3, celui du sous-cycle Rise of the Jain, à savoir The human). La postface nous apprend que le personnage de Mr Crane, le Golem (IA logée dans un corps robotique) au revêtement extérieur cuivré, ayant été massivement apprécié du lectorat du cycle, celui-ci a demandé à Neal Asher s’il pouvait le faire revenir. Donc Brass Man (« homme de laiton ») est en partie axé sur le retour du mutique Androïde, et sur une exploration de son passé doublée de ses nouvelles aventures dans le présent. Mieux encore, le début du roman poursuit aussi l’histoire du tome 2, The line of Polity, et réutilise certains de ses personnages secondaires. Mais un autre axe se dessine peu à peu : en effet, dans ce tome 3, le trésor que constitue la technologie Jain va, malgré ses dangers, attiser bien des convoitises, jusqu’à provoquer une scission là où le lecteur n’en imaginait pas vraiment une. Ce qui, il faut l’avouer, rappelle de façon suspecte un des axes majeurs de l’Excession de Iain M. Banks. Je vous parlais d’ailleurs, dans ma critique de The soldier, des convergences mais aussi des divergences entre la Culture et Polity, entre Banks et Asher.

Une fois fini, le roman laisse une bonne impression d’ensemble, un dernier tiers haletant rattrapant une mise en place un poil laborieuse et surtout une narration très éclatée au niveau des points de vue, des lieux, des époques et des ambiances. L’écriture d’Asher n’a pas encore atteint, au moment de la parution de Brass Man (2005), l’efficacité redoutable qui est aujourd’hui la sienne, mais il n’en est pas si loin, et quand elle fonctionne, elle le fait à 110%. Bref, si vous avez débuté le cycle Agent Cormac, aucune raison de se priver de ce troisième tome, bien au contraire. Pour ma part, outre la critique de The human le mois prochain, je vous proposerai en 2020, si le programme est respecté, celles des deux derniers volets de la pentalogie, puis celle de The technician, avant de continuer à explorer peu à peu cette énorme saga en 2021.

Avertissement : arrivé au tome 3 d’un cycle, les spoilers sur les livres précédents sont inévitables. La lecture de ce qui suit est donc à vos risques et périls.

Situation, base de l’intrigue

L’action débute quatre ans après le roman précédent. Contre toute attente, Skellor a survécu à la destruction de son vaisseau en éjectant un module de celui-ci. Un petit astronef aborde, sans prendre conscience du danger, l’épave, et permet au biophysicien de s’échapper. Son but est de retrouver Dragon afin d’en apprendre plus sur la technologie Jain. Comme il sait que Ian Cormac va se lancer à sa poursuite, il fait un petit arrêt afin de ramener à la « vie » un des plus redoutables adversaires de l’agent vedette d’ECS, Mr Crane, qu’il améliore en le dotant du dernier châssis de Golem en date… et de technologie Jain. Cormac va lui aussi tenter de rassembler le plus d’alliés, des personnages secondaires des romans précédents que nous connaissons déjà (Thorn, Gant, Cento, etc), et va se retrouver appuyé par la seconde IA la plus puissante de la Polity (après Earth Central), Jérusalem, qui se trouve prendre la forme d’un monstrueux vaisseau de, hum, « recherche », qui est en réalité armé jusqu’aux dents (comme c’est pratique !). Par ailleurs, Cormac va retrouver, spontanément, l’accès à son gridlink, le genre d’exploit dont un seul humain a été, jusqu’ici, capable, à savoir le mythique (et très mystérieux) Horace Blegg !

Suivant le réseau des Augs (les implants de communication cybernétiques) de Dragon, Skellor retrouve la trace de ce dernier sur une planète jusqu’ici inconnue, mais se retrouve piégé à sa surface. La Polity va alors enfermer Skellor dans une énorme souricière, en attendant que Cormac mette la main dessus, mais lui et le Jack Ketch (nom d’un célèbre bourreau de la fin du XVIIe, qui est passé dans le langage courant anglais en tant que synonyme de la mort / Satan / l’exécuteur), le vaisseau d’attaque intelligent qui lui a été assigné, vont alors se retrouver dans de gros ennuis quand un retournement de situation complètement inattendu va avoir lieu !

Deux mots sur la planète, Cull (je vous épargne les jeux de mots pour le moment, non pas que je veuille soudain devenir un blogueur respectable comme Feydrautha ou Gromovar, mais bel et bien parce que je les garde précieusement pour la chronique des aventures du Kull de Robert E. Howard : vous ne perdez rien pour attendre !) : désertique, elle est habitée par deux variantes d’humains (et je n’en dirai pas plus), qui sont arrivées par un vaisseau colonisateur doté de moteurs u-spatiaux très primitifs (donc très lents), parti avant que la Terre ne bascule sous le contrôle des IA lors de la Guerre Tranquille. Ils ont été débarqués, mais alors que l’astronef est toujours présent en orbite, ils ne peuvent plus y accéder (pas de navettes au sol), ne se souviennent plus des événements qui ont conduit à cette étrange situation (des générations se sont écoulées) et tentent de re-développer une technologie suffisante pour communiquer avec lui et faire descendre un des appareils de débarquement stockés à bord (je signale d’ailleurs que la découverte progressive des tenants et aboutissants desdits événements et des particularités de la planète ou de la société qui s’y est développée est très intéressante). Ils en sont au stade des zeppelins et viennent de redécouvrir les armes à feu automatiques, ce qui n’est pas un mal vu que Cull est peuplée d’arthropodes géants tous plus épouvantables les uns que les autres. Une des quatre sphères de Dragon est également sur place, et joue à un étrange double jeu avec les humains, ce maître de l’ingénierie génétique les aidant à trouver des minerais rares tout en cultivant d’étranges hybrides…

Structure, rythme, personnages 

Comme toujours chez Neal Asher, chacun des chapitres s’ouvre par une citation d’un personnage célèbre dans l’univers de Polity, un petit texte ayant pour but de densifier le background (on en apprend ici notamment plus sur la hiérarchie / puissance des IA et peut-être surtout sur la façon dont elles voient leur relation avec les humains -et inversement-). Ensuite, au sein d’un même chapitre, le point de vue varie fréquemment, souvent de façon abrupte, puisque à part un saut de ligne, rien ne le marque. Alors certes, à ce stade du cycle, le lecteur a l’habitude, mais les choses se complexifient encore dans Brass Man avec l’introduction de souvenirs de Mr Crane, qui ajoutent aux sauts de points de vue ceux d’époque. Quand, en plus, vous saurez que vous subissez ainsi de violents changements d’ambiance (un passage sur Cull où on vous parle de chevaliers, de zeppelins et d’armes à poudre noire peut être suivi d’un combat ultra-high-tech mené par le Jack Ketch, puis d’une réminiscence de Crane, puis du point de vue de Skellor, et ainsi de suite), votre lecture, sans devenir vraiment difficile ou pénible (sauf quand il s’agit de resituer un personnage secondaire, voire tertiaire, des tomes 1-2 alors que vous les avez lus il y a des lustres et qu’il y a eu une bonne centaine d’autres bouquins entre-temps…), est en revanche rapidement exigeante. Surtout pendant les deux premiers tiers du roman, alors que la mise en place, certes nécessaire, est un poil longue.

Certains des personnages connus prennent de l’épaisseur (Cormac gagne d’étonnantes capacités, pas sans rapport avec l’oeuvre d’un certain Dan Simmons), une partie des nouveaux (principalement Anderson mais aussi le vaisseau de combat Jack Ketch) sont fort sympathiques, mais c’est Mr Crane qui va attirer tous les regards, car on comprend enfin l’origine et le comportement de ce Golem psychotique, une incongruité absolue au sein de la Polity. Concernant ce personnage, le livre remplit parfaitement son objectif et constitue une franche réussite. L’aspect « psychanalyse d’une IA » de Brass Man est, dans un genre différent, presque aussi intéressant que celui de Latium.

Culture ou Polity ? 

A partir du début du dernier tiers, en revanche, ça devient à la fois haletant et passionnant, ne serait-ce qu’au niveau des combats qui, comme d’habitude avec Asher, sont relativement courts (par rapport à du David Weber, du moins) mais d’une impressionnante qualité, ne serait-ce que dans la description des armements, tactiques et défenses utilisés. On est sur une espèce de quasi-Hard SF militaire qui ferait passer les équipements utilisés par Honor Harrington ou Black Jack Geary pour des jouets. Parce que là, on vous parle tout de même de missiles combinant implosion gravitationnelle et charge à antimatière, de cyber-attaques quasi-systématiques (un aspect à mon avis scandaleusement ignoré ou traité par-dessus la jambe en SF -militaire mais pas que-, et dont un des rares exemples de traitement satisfaisant est constitué par -l’autrement médiocre- La veillée de Newton de Ken MacLeod -un roman qui a réussi l’exploit d’encore moins me plaire à la seconde lecture qu’à la première…-), de vaisseaux capables de reconfigurer leur structure interne ou externe à la demande, et j’en passe. On assiste aussi aux premiers déploiements sur le terrain de la technologie USER (blocage de toute communication supraluminique ou de tout déplacement dans l’underspace) qui sera, dans les livres ultérieurs de Polity (comme The soldier) utilisée de façon routinière.

Je le disais en introduction, on pourrait penser qu’un des axes du roman présente de troublantes ressemblances avec l’intrigue d’Excession, paru des années avant, ce qui ne serait guère étonnant vu les convergences entre les univers de Banks et d’Asher. Ici, l’artefact extra-dimensionnel du premier est remplacé par la picotechnologie Jain dans le rôle du trésor que tout le monde convoite et dont la maîtrise pourrait faire avancer la science de son heureux possesseur à pas de géant (un passage de Brass Man explique qu’après quelques heures d’étude des mécanismes moléculaires Jain, la technologie de la Polity a fait un bond de… dix ans !). Et là aussi, les convoitises occasionnées vont générer des scissions politiques qui n’existaient pas jusque là. Toutefois, Asher n’est pas Banks, et là où le second passe très vite sur les combats et sur la plupart (mais pas tous : sa description des mécanismes de la propulsion supraluminique est un régal) des aspects technologiques de son univers, Asher, au contraire, s’y attarde, s’en délecte (et nous avec !), même. C’est la première fois que je vois un auteur, hors Hard SF de l’extrême, mettre autant de soin à décrire comment, de façon concrète, une nano-/pico- technologie pourrait marcher concrètement, et c’est, ma foi, bien plaisant. De même, les aspects biotechnologiques sont remarquables, avec par exemple cette idée que le système reproducteur pourrait être détourné de son usage normal pour fabriquer des appareils ou des composants à base organique (c’est quelque chose qu’on croise aussi dans le très postérieur -et plus que passable, à mon sens- Les étoiles sont légion), ou, pire encore, que le corps tout entier puisse être horriblement détourné de son fonctionnement pour produire… mais vous verrez ça. Une vraie vision d’horreur, Alien rencontre Matrix, qui croise L’invasion des profanateurs de sépultures.

Cet aspect horrifique, que ce soit via la subversion Jain (qui présente des points communs avec des choses comme la Protomolécule de The Expanse ou l’Assimilation Borg de Star Trek), la biotechnologie ou les bestioles de la planète x ou y, était déjà présent dans cette pentalogie, mais il est ici, à mon sens, sensiblement renforcé, même si d’autres romans se passant dans le même univers peuvent pousser les choses encore plus loin. C’est un des facteurs (avec un humour bien moins présent, un style différent, un message politico-idéologique radicalement différent, etc) qui fait que même si les bases de l’univers et, pour ce livre précis, de l’intrigue, sont similaires à celles de la Culture / d’Excession, le résultat final est sensiblement différent. Et ce même si Jack Ketch aurait parfaitement pu être une UOR (Unité Offensive Rapide) de la Culture  😉

Signalons aussi, mais cela n’étonnera absolument pas les aficionados de l’auteur, que celui-ci s’y entend pour nous sidérer à grands coups de sense of wonder, que ce soit en mentionnant, comme ça, l’air de rien, en passant, OKLM, des remorqueurs capables de déplacer des lunes, ou encore une singularité, victime collatérale d’un combat, qui s’en va tranquillement dévorer une géante gazeuse.

La fin est très intéressante, car si elle règle un gros problème, elle en a créé au moins un autre… et sans doute même deux. Les deux tomes restants risquent donc d’être très intéressants, et ce d’autant plus que plus on avance, chronologiquement parlant, dans la bibliographie de Neal Asher, et plus son style devient d’une efficacité redoutable.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : à mon immense désespoir, celle-ci. Saint Girard, Saint Perchoc, priez pour nous !

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Une réflexion sur “Brass Man – Neal Asher

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