Qushmarrah : Le prix de la liberté – Glen Cook

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Carthago delenda est

QushmarrahQushmarrah fait partie des livres de Fantasy écrits par Glen Cook qui ne se rattachent pas au meta-cycle de la Compagnie Noire (et il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense en général). Il s’agit de Fantasy historique à la Guy Gavriel Kay (mais en plus noir et avec plus de magie que dans certains des romans de cet auteur), c’est-à-dire qui se passe dans un monde imaginaire mais qui est tellement inspiré par une période / zone géographique appartenant à notre monde réel qu’il en constitue une allégorie. Seuls les noms changent (plus, évidemment, la présence d’éléments surnaturels), mais derrière les « pseudonymes », on reconnaît parfaitement les véritables acteurs du jeu. Et dans le cas de ce roman, ce sont Rome (ici Hérod) et Carthage (ici Qushmarrah). C’est donc à une transposition Fantasy des guerres puniques que nous avons affaire. Je n’arrive d’ailleurs pas très bien à comprendre pourquoi la quatrième de couverture semble prétendre le contraire, c’est limpide à la lecture du roman (regardez p 220 ou le second épilogue…). 

Univers et situation *

Get your freedom back, Myrath (groupe carthaginois tunisien), 2016.

La puissante cité de Qushmarrah a été conquise six ans auparavant par les troupes d’Hérod, grâce à la combinaison de plusieurs facteurs, dont une trahison externe (les tribus nomades Dartars ont frappé dans le dos les soldats de la ville avant de servir de troupes auxiliaires aux Hérodiens) suivie d’une traîtrise interne (un soldat a livré une tour commandant l’accès à une passe stratégique). Pourtant, la fière métropole aurait encore pu être sauvée par son Grand Prêtre – Archimage, Nakar, si celui-ci n’avait pas été attaqué, au cœur même de son inexpugnable citadelle, par un sorcier très mystérieux et aux grands pouvoirs. Si ce dernier à l’occasion de porter le coup fatal à Nakar, c’est parce que sa femme, la Sorcière (ceux qui ont pensé à la Dame et au Dominateur de la Compagnie Noire n’ont rien gagné, c’était trop facile…) l’a distrait un instant, court mais fatal. Dans la mort, Nakar, dit l’Abomination, emporte avec lui son adversaire, toutefois. La fidèle épouse ne va dès lors ne plus avoir qu’un but : trouver une solution à l' »état » de son mari (là par contre, on est bien loin des relations Dame-Dominateur…), dont elle a placé le corps (ainsi que celui de son adversaire) en stase temporelle grâce à un puissant sortilège.

Six ans après la chute de la cité, la citadelle de Nakar reste inaccessible, protégée par une barrière mystique. Par contre, la Sorcière et ses hommes de main ont une porte secrète traversant ces défenses, qui leur permet de se ravitailler discrètement, et surtout d’enlever les enfants de six ans par paquets de douze… Pourquoi ? C’est, au début du roman, un mystère pour le lecteur, mais cela formera aussi le moteur de l’intrigue.

Les Dartars servent désormais de police aux Hérodiens, notamment dans la lutte contre la Résistance (les Vivants, comme ils se font appeler), lutte que les dits Auxiliaires mènent plutôt mollement d’ailleurs. L’histoire commence alors que l’âme damnée de Nakar, Azel, un assassin extrêmement doué, a enlevé le petit garçon d’un homme qui, peut-être, est celui qui a ouvert la porte fatidique de la tour mentionnée plus haut (vous suivez ?), le dernier des dominos qui a conduit, dans sa chute, à celle de Qushmarrah. Il y a des tensions entre Nomades et Hérodiens, entre les premiers et les citadins Qushmarriens, ainsi que des dissensions  internes entre les chefs des Vivants. Sans compter que ces derniers sont de moins en moins populaires parmi la population, qu’ils pressent comme un citron pour se procurer ravitaillement et financement, tout ça alors qu’au contraire, les Dartars multiplient les gestes charitables envers le petit peuple. Le fait qu’ils se lancent avec une détermination farouche à la poursuite du voleur d’enfants ne passe d’ailleurs pas inaperçu.

Je trouve le contexte intéressant, mais par contre, le coup du pseudo-Dominateur en stase alors que Madame est active, je trouve que c’est un poil abusif, personnellement.

Narration, difficulté de lecture

Ce que j’apprécie beaucoup chez Glen Cook, c’est que la narration n’est jamais construite de la même façon dans ses romans (du moins ceux que j’ai eu l’occasion de lire jusqu’ici). On ne retrouve, par exemple, pas le point de vue unique ou les grands chapitres de La compagnie noire, l’alternance de deux points de vue du Château noir, l’entrelacement de points de vue et d’époques de La rose blanche ou les nombreux micro-chapitres du roman SF Le dragon ne dort jamais. Dans Qushmarrah, il n’y a pas de flash-backs, les points de vue sont multiples, les chapitres sont de taille normale mais l’alternance des points de vue est incessante, toutes les quelques pages au pire, au bout de x paragraphes le plus souvent. Est-ce que c’est dur à suivre ou pénible à lire ? Pas vraiment, mais en revanche c’est exigeant (je vais y revenir).

Les personnages sont nombreux (le Dramatis Personæ fait trois pages), et avec des noms d’inspiration phénicienne pour la plupart, ce qui fait dire à certains que « c’est dur à suivre ». Ben oui, comme le Seigneur des Anneaux ou le Trône de Fer, hein, pourtant je n’entends pas des masses de gens s’en plaindre. Au passage, c’est marrant comme certains retiennent sans problème les 42 noms de personnages de la fantasy d’inspiration occidentale, alors qu’ils poussent des cris d’orfraie dès qu’il y a moitié moins de noms mais que ces derniers ont la mauvaise idée d’être d’inspiration arabisante (ou assimilée, comme ici) ou asiatique… C’est vrai qu’il est vachement plus difficile de retenir Aszif, Fa’tad ou Arif qu’Aragorn ou Eddard Stark, hein…

Donc, pour résumer, oui, il y a pas mal de personnages, oui, on passe très, très fréquemment d’un point de vue à l’autre, oui, ce roman est d’une densité assez stupéfiante (il n’y a quasiment ni temps mort, ni scène inutile, chaque événement est susceptible de faire rebondir l’intrigue x pages plus loin), et oui, étant donné que tout le monde espionne ou travaille en sous-main pour tout le monde, au final, il faut s’accrocher pour suivre les nombreux méandres de l’histoire, mais non, ce n’est pas pénible à lire. En revanche, c’est clairement le type de roman qu’il faut impérativement lire au calme, et surtout le plus rapidement possible : si vous commencez à lire 10 pages par-ci, 20 pages par là et 25 trois jours après, vous allez galérer, c’est certain. L’idéal est de le terminer en 4-5 jours grand maximum, histoire de bien avoir tout en tête. Mais bon, franchement, dans le genre, il y a bien pire, à commencer par le Livre Malazéen des Glorieux Défunts.

Personnages, atmosphère

Azel, maître assassin, voleur d’enfants, espion et agent… triple (il travaille à la fois pour la Sorcière, pour le Général des Vivants et pour le gouverneur militaire des Hérodiens) est le personnage-clef de l’histoire (tout simplement parce qu’il est au centre de toutes les intrigues, justement), le mieux caractérisé également. Un autre point focal de la narration est Aaron, charpentier et ancien soldat (comme tout homme de Qushmarrah, me direz-vous), car le fils de l’homme qu’il soupçonne être le traître qui a livré la tour à l’ennemi est le dernier enfant à avoir été enlevé, et car sa propre femme est la meilleure amie de la mère éplorée. Le Général (et son héritier désigné), le chef et l’âme des Vivants, est également très important dans une grosse partie de l’histoire, tout comme celui des Dartars, Fa’tad, surnommé l’Aigle.

Bien entendu, étant donné que c’est un Glen Cook, vous ne serez pas surpris d’apprendre que tous les personnages sont ambigus, ni tout à fait bons, ni totalement mauvais (les Dartars sont cruels et impitoyables, mais aussi d’une surprenante compassion envers les habitants de la cité ; les Colonels des Vivants sont supposés œuvrer pour la liberté et le bien de leur peuple, mais sont une belle bande d’hypocrites se regardant en chiens de faïence et n’hésitant pas à racketter le peuple si cela sert les besoins de la cause, quand ce n’est pas tout simplement leur confort personnel…) . A part sans doute Nakar et la Sorcière, qui incarnent le Mal absolu, exactement comme dans le cycle de la Compagnie Noire. A part quelques uns, la plupart des personnages sont relativement peu caractérisés (sans que ça nuise au bouquin) et en tout cas bien moins attachants que Toubib et sa bande (même si, père aimant et mère éplorée obligent, il y a tout de même plus d’humanité dans Qushmarrah que dans d’autres livres de Glen Cook) : c’est aussi du au fait qu’il s’agit d’un livre unique, relativement court (440 pages), et pas d’un cycle où l’auteur dispose de milliers de pages pour développer l’âme de ses protagonistes.

L’atmosphère est très particulière : tendue, électrique, pleine de faux-semblants (c’est sourire par devant, avec un poignard caché dans le dos), où tout le monde espionne, manipule ou soupçonne tout le monde. En fait, on dirait presque un thriller se passant du temps de la Guerre Froide transposé dans un cadre Punique, par moments. En tout cas, c’est très réussi, tout comme l’est l’enchaînement minutieux des péripéties : comme je l’ai déjà évoqué, le livre est d’une densité remarquable, avec beaucoup de choses qui se passent et pratiquement aucune scène de remplissage ou inutile. L’intrigue est effroyablement complexe, mais le talent de Glen Cook est tel qu’il parvient à rendre tout ça d’une limpidité absolue (à condition que son lecteur fasse un minimum d’effort, hein : comme beaucoup de chefs-d’oeuvre, celui-ci est exigeant et va se mériter). Cet homme a clairement une pensée d’une cohérence impressionnante (ou des cahiers entiers de notes et un plan très clair pour le déroulement des péripéties).

L’aspect mouvement de résistance, ses difficultés, les dissensions entre chefs et sur la politique à adopter, etc, est très bien réalisé. C’est un des meilleurs exemples de livres que je connaisse sur ce thème précis, avec l’intégrale de Vif-Argent par Stan Nicholls.

Devant le nombre de fils qui composent l’intrigue, on se demande, au fur et à mesure qu’on approche de la fin, si l’auteur va proposer une conclusion satisfaisante à son histoire (ou plutôt à ses histoires). Je vous rassure : c’est définitivement le cas. Il y a même deux épilogues, un à court / moyen terme et un autre à l’échelle de plusieurs décennies, qui nous parlent du sort des protagonistes les plus emblématiques du roman. Voilà une attention relativement rare (on a vu ça chez Tolkien, par exemple), qu’on aimerait voir se généraliser en Fantasy.

Signalons, pour terminer, la superbe couverture, ainsi que quelques tournures de phrase assez bizarres par moments (sans que la traduction ne puisse être qualifiée de mauvaise).

En conclusion

Qushmarrah est une Fantasy historique se passant dans un monde imaginaire inspiré par les guerres Puniques. Dans ce roman à l’atmosphère électrique, différentes factions s’espionnent, se manipulent, se surveillent et se trahissent pour conquérir ou conserver le pouvoir sur la cité. C’est un roman d’une densité assez hors-normes, sans temps mort ou scène inutile, rythmé par l’enquête autour de l’enlèvement des fils de deux familles liées par un passé militaire commun et un lourd secret.

Cela reste un Glen Cook et de la Dark Fantasy, mais, à sa manière, c’est plus soft que le cycle de la Compagnie Noire. L’angoisse des parents, morts d’inquiétude à cause du sort de leurs fils, apporte une touche d’humanité pas forcément aussi présente dans d’autres livres de l’auteur. A ce propos, le couple de sorciers au centre de l’intrigue n’est pas sans rappeler la Dame et le Dominateur du cycle phare de Cook, mais dans une ambiance, avec des thématiques et une intrigue sensiblement différentes (même si finalement, les parallèles avec le tome 3 de la Compagnie Noire sont évidents et marquent un relatif manque d’originalité de la part de l’auteur).

C’est un livre non pas difficile, mais exigeant à lire, du fait de la multiplicité de personnages, de la densité de la narration et du changement incessant de point de vue au sein d’un seul et même chapitre. On conseillera fortement au lecteur de l’achever en un temps aussi court que possible, histoire de bien toujours avoir les tenants et les aboutissants (et les protagonistes, leur place dans le tableau général) en tête. La maîtrise littéraire manifestée par l’auteur est à la fois stupéfiante et admirable.

Au final, bien qu’exigeant, ce roman est très recommandable. Bien que les personnages soient moins attachants que ceux de la Compagnie noire, je pense que Qushmarrah est, sur un pur plan littéraire, une oeuvre plus ambitieuse, maîtrisée et impressionnante que n’importe quel roman de ce cycle, pourtant emblématique de la production de son auteur.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Boudicca sur le Bibliocosme,

 

 

6 réflexions sur “Qushmarrah : Le prix de la liberté – Glen Cook

  1. Pingback: Qushmarrah : Le Prix de la liberté | Le Bibliocosme

  2. Je ne sais pas où tu trouves des groupes musicaux pareils!! C’est assez impressionnant!
    C’est encore une critique syndrome « faut que je le lise »! En plus, les guerres puniques, cela devient très très alléchant!
    PS : J’ai remporté 2 matches aujourd’hui et perdu le dernier… 🙂
    5h de tennis, je pense que je vais bien dormir!

    J'aime

    • 3 matchs en une seule journée ? Impressionnant ! Et félicitations pour tes 2 victoires !

      Il se trouve que j’écoute pas mal de groupes ou de genres différents, à la base (et ce depuis un bon quart de siècle), et que mon meilleur ami lit beaucoup la presse musicale ou les sites spécialisés. A nous deux, nous parvenons donc à détecter pas mal de choses qui sortent des sentiers battus, que tu n’entendras jamais sur les radios mainstream en France, mais qui pourtant sont de grande qualité. Sans compter que les « suggestions » Youtube sont d’une surprenante qualité, parfois.

      Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Comprendre les genres et sous-genres des littératures de l’imaginaire : partie 4 – La Fantasy de demain | Le culte d'Apophis

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