Crowfall – Ed McDonald

Un grand final ! 

CrowfallCrowfall est le troisième tome du cycle Blackwing, les deux premiers ayant été traduits en français sous les titres La marque du corbeau et Le cri du corbeau. Rappelons qu’Ed McDonald a conçu la saga comme une trilogie mais n’a pas non plus exclu d’écrire d’autres romans situés dans le même univers, mais mettant cette fois en jeu un autre héros (de fait, la fin pourrait tout à fait aller dans ce sens).

Ne faisons pas durer le suspense, ce tome 3 est une fin tout à fait digne pour ce cycle, sans doute un des plus originaux et intéressants parus en Fantasy ces dernières années du fait de son univers absolument unique. Outre le fait qu’il boucle tous les arcs narratifs, il répond aussi à certaines questions qui se posaient (même inconsciemment) depuis le tome 1, densifiant encore plus un contexte déjà très fouillé. Il a aussi le mérite de montrer qu’on peut faire, comme l’a déclaré Mark Lawrence, du « Grimdark avec du cœur », puisque si ce roman peut être, tout le long, très noir, sa conclusion est, en revanche, magnifique. Bref, si vous avez apprécié les deux livres précédents, il n’y a a aucune raison pour que vous n’aimiez pas celui-là. En tout cas, j’ai hâte de voir ce que McDonald va proposer dans le futur, que sa production soit liée à cet univers ou pas (ce qui, quelque part, serait encore plus intéressant).

Situation, base de l’intrigue

Remarque préliminaire : l’auteur fait un rappel des événements du livre précédent, quelque chose d’utile et d’agréable qu’on aimerait bien voir généralisé en SFFF.

Cet ultime roman se déroule six ans après le tome 2. Ryhalt a passé la majorité de ce temps dans la Désolation, ne retournant vers la civilisation que tous les quelques mois, essentiellement pour s’approvisionner en poudre ou en projectiles (ce qui lui cause de la souffrance au lieu d’améliorer son état : il est « accro » à l’endroit et à ses singulières propriétés). Et la Désolation l’a… changé. Il est devenu plus fort, plus endurant, a les capacités d’un homme de la moitié de son âge. La plupart des créatures locales le laissent tranquille, le reconnaissant comme un des leurs, et plus fort encore, il a développé la capacité de s’orienter dans la Désolation, n’ayant plus besoin d’un Navigateur. Mais il y a une contrepartie : son apparence, sa peau, ses yeux, ont changé, il n’a plus l’air tout à fait humain. Dans toute l’histoire de la Désolation, nul n’a jamais subi pareille transformation.

Il n’est toutefois pas le seul à avoir changé : c’est aussi le cas du monde. Au cours de ces six ans, un nouveau phénomène appelé Crowfall (le chute du Corbeau) a eu lieu : en effet, les Sans-Noms, en tentant d’empêcher les Rois des profondeurs de réveiller le Dormeur (une espèce de machin Cthulhoïde venu d’âges oubliés du monde et à l’effroyable puissance mystique), ont fait quelque chose qui a déclenché tout un tas de phénomènes zarbis, dont certains ont été transitoires (la disparition de la couleur orange, le fait que les gens se soient mis à parler à l’envers dans certains endroits), et d’autres plus persistants (dont l’apparition de créatures appelées Saplers -qui sapent la volonté, s’en nourrissent pour grandir et prennent l’apparence de leurs victimes- ou une influence néfaste sur les récoltes). Les deux conséquences les plus visibles sont le fait qu’à intervalles réguliers, une Pluie Noire se mette à tomber, provoquant confusion, voire folie et mort chez les gens qu’elle touche, et peut-être surtout le fait que Corbac et Nall semblent affaiblis, ce qui met sur le devant de la scène deux Sans-Noms moins prestigieux ou actifs / mis en avant par l’auteur jusque là, Shallowgrave et la Dame des vagues.

Nall apparaît à Ryhalt dans la Désolation, et lui fait des révélations. Il y a du nouveau chez les Rois : l’un d’entre eux, Acradius, a acquis une partie de la puissance du Dormeur, et l’a utilisée pour soumettre ses congénères, devenant ainsi l’Empereur des profondeurs, dont le pouvoir dépasse celui de tout Roi ou Sans-Nom. Il a lancé une énorme armée de Drudges d’un nouveau genre, plus puissants, dans la Désolation, alors qu’un phénomène céleste rarissime est sur le point de se produire : une éclipse se doublant de la conjonction des trois lunes, qui va concentrer une énorme quantité de lumière (et donc de Phos) sur la ville perdue d’Adrogorsk, au cœur de la Désolation. Petit à petit, une stratégie désespérée pour stopper Acradius et son armée va se dessiner, mettant en jeu, outre Ryhalt, les Capitaines d’autres Sans-Noms que Corbac (qui travaillerait sur une nouvelle arme exploitant cette source d’énergie inespérée), sachant que comme l’aurait dit Mr Herbert, il y a un plan dans le plan ! Mais le temps presse, car l’éclipse approche, et car de mystérieux individus semblent s’en prendre aux Capitaines Ailes-Noires ou à leurs amis ! Quand Acradius veut la mort de Ryhalt d’un côté de la Désolation et un mystérieux assassin de l’autre, les choses se compliquent beaucoup…

Analyse et ressenti

Parlons tout d’abord de l’atmosphère : pendant une grande partie du roman, elle est encore plus Grimdark que dans ses deux prédécesseurs, mais il ne faut pourtant pas s’y tromper. Crowfall est un livre à la fin magnifique, et si on regarde attentivement, certes, il y a de la noirceur, du désespoir, du « tout est foutu », etc, tout le long, mais l’ambiance tire plus vers la mélancolie, le regret des occasions manquées, la nostalgie pour l’époque où les amis disparus étaient encore là, qu’autre chose.

Parlons ensuite de l’univers : celui-ci, qui était déjà le très gros point fort du cycle, s’étoffe encore. Nous en apprenons beaucoup plus sur les Sans-Noms (leur nature, l’origine de la plupart d’entre eux : si j’osais, je dirais presque que c’est de l’Ursula Le Guin époque Terremer, mais avec un certain twist), sur le passé très lointain de ce monde (digne -et probablement inspiré- de Lovecraft et Karl Edward Wagner), sur la nature du Dormeur et de ses congénères (car il y en a…), sur Saravor, sur la nature de la Désolation, et peut-être surtout, ce tome 3 répond à une question qu’on pouvait se poser depuis le début de la trilogie : si Corbac a des Capitaines, les autres Sans-Noms en ont sûrement eux aussi, donc qui et où sont-ils ? Et d’ailleurs, on en apprend bien plus sur les Capitaines Ailes-Noires, à commencer par leur nombre (sept), leur identité, la raison pour laquelle ils se sont « engagés », leur sort, etc.

Crowfall propose aussi quelques beaux moments de Sense of wonder (la ferme de la Désolation qui est dans une boucle temporelle, la téléportation via… la Mort -on remarquera d’ailleurs avec intérêt que c’est la seule fois dans tout le cycle qu’on visite un autre coin du monde que celui situé à proximité de la Désolation-, toute la fin) et quelques combats ou batailles haletants. Certains personnages que nous connaissions déjà prennent beaucoup d’ampleur (on remarquera, au passage, que certains personnages qui sont morts continuent à avoir de l’importance car ils apparaissent toujours à Ryhalt sous la forme des fantômes / hallucinations de la Désolation), tandis que les nouveaux se révèlent plutôt intéressants (les dialogues avec Acradius valent leur pesant d’or, tant McDonald y fait preuve d’une sorte de sens épique de la poésie en tentant de décrire l’impact de sa voix mentale. Vous comprendrez mieux en lisant ce roman). Et puis bien sûr, on a une montée en puissance de la Dame des vagues, qui m’intriguait depuis le tome 1 ! Un passage m’a complètement fasciné : McDonald explique que les Sans-Noms ont été tentés de « fuir au-delà de l’océan de l’Ouest et de supplier les Serpents de la Terre de faire alliance avec eux » ; c’est simple, pendant une seconde, je me suis cru chez Max Gladstone !

On s’aperçoit que l’auteur avait minutieusement mis en place certains éléments dans les autres tomes, et tout aussi méticuleusement passé d’autres choses sous silence, mais dans ce tome 3 tous les arcs se referment, tout fait sens, toutes les pièces (y compris celles dont nous n’avions pas conscience qu’elles existaient) s’emboîtent. Il était facile de voir, dès La marque du corbeau, premier roman de McDonald, que nous avions affaire à un nouvel écrivain qui démontrait d’emblée une maîtrise assez hors-norme, mais la conclusion de la saga Blackwing en apporte, s’il en était besoin, la démonstration manifeste.

La transformation physique progressive de Ryhalt (et les raisons derrière) est vraiment très intéressante, très Marvel-ienne quelque part, ou évoquant des échos de ces films où le héros se transforme en monstre mais garde une partie de son humanité. Une fois de plus, l’analogie entre la Désolation et le site d’une détonation nucléaire (et les effets mutagènes de l’explosion ou des retombées) est pertinente, même si l’auteur évoque une explication plus… Warhammer-ienne qui n’est pourtant en rien incompatible. Mais c’est sa transformation psychologique qui est au cœur du roman, et qui va catalyser son excellente fin. Ryhalt est prêt à tout pour protéger ceux qu’il aime, y compris à mentir à et même tuer d’autres Capitaines !

Malgré tout, ce roman a tout de même quelques défauts : la mise en place est un peu lente (ce point était aussi sensible dans le tome 2, mais ici, il l’est encore plus, du fait que ça ne « décolle » vraiment qu’à un stade bien plus avancé de la lecture -même s’il y a de beaux moments occasionnels avant ça-), l’atmosphère parfois un peu onirico-psychédélique peut déstabiliser certains, et on peut aussi regretter que l’auteur réutilise une deuxième fois le coup du phénomène céleste qui va générer une énorme quantité de pouvoir. Néanmoins, si l’on prend le bouquin dans sa globalité, pas de quoi, à mon sens, diminuer sa qualité générale.

Petit point qui m’a beaucoup plu, mais qui me sera très personnel : à un moment, l’auteur explique que même si l’on dispose d’armes à feu à platine à mèche, avoir des archers en parallèle reste pertinent, tout simplement en raison d’une cadence de tir quatre fois supérieure de la part de ces derniers. Il remarque cependant aussi que le temps de formation exigé est, lui, nettement en faveur des armes à feu.

En conclusion

Troisième et dernier tome du cycle Blackwing, Crowfall en constitue une digne conclusion, tout en ouvrant la porte à ces possibles futurs romans se déroulant dans le même monde mais avec un héros différent évoqués par l’auteur. Alors que Ryhalt a passé les six dernières années majoritairement dans la Désolation, s’éloignant de plus en plus du monde des hommes (et commençant à perdre l’apparence et les caractéristiques de l’un d’entre eux), et que de nouveaux phénomènes étranges et terribles frappent ce dernier suite au Crowfall (le combat des Sans-Noms contre les Rois qui tentaient de réveiller Cthulhu… euh je veux dire le Dormeur), un nouveau danger menace. Acradius a acquis une partie du pouvoir du Dormeur et a soumis les autres Rois, devenant l’Empereur des profondeurs. Alors qu’il approche de Valengrad avec une énorme armée et un pouvoir supérieur à celui de n’importe quel Sans-Nom ou Roi, un phénomène céleste rarissime pourrait donner l’opportunité à Ryhalt et ses alliés de mettre un terme à la guerre. Si, du moins, ils survivent au mystérieux personnage qui semble les traquer !

Relativement lent à se mettre en place, semblant encore plus noir et désespéré que les autres tomes, Crowfall offre pourtant un final aussi percutant que beau, dans son genre très particulier. Ed McDonald clôt tous les arcs narratifs, rassemble toutes les pièces du puzzle, répond à toutes les questions, mêmes celles dont vous n’aviez pas forcément conscience que vous vous les posiez, densifiant encore un monde déjà très solide. Ce faisant, il s’impose sans conteste comme un grand écrivain (d’une forme novatrice) de Fantasy, chose qui était déjà sensible dans le tome 1, son tout premier roman publié et qui montrait déjà d’impressionnantes qualités littéraires. Bref, si vous avez apprécié les tomes précédents, il n’y a pratiquement aucune chance pour que vous soyez déçu par celui-ci !

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : certaine (Bragelonne).

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15 réflexions sur “Crowfall – Ed McDonald

  1. J’espère en apprendre surtout sur Saravor ; notamment son comportement durant le tome 2. Une part de moi était déçue et espérai mieux (ou « pire » selon le point de vue) de lui. Oui, j’suis team Saravor 😉

    En tout cas son monde ferait un beau campaign setting pour un jeu de rôle ^^ Un genre de mélange entre Dying Earth/Dark Sun, Fallout/Wasteland (l’une des scènes finales du tome 2, quand même :p ) trempé dans du Cthulhu 🙂

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  2. Je l’ai lu la semaine dernière et je n’ai rien à ajouter tu as tout dit avec ta très bonne chronique. En ce moment je lis la trilogie de nk jemisin the obelisk gâté et j’adore.

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  3. Bon, en fait, il faut que je m’y attaque, si une divinité égyptienne et un plantigrade cultivateur de bouquins le disent, jaipluka….

    Bref, ta critique stellaire comme d’habitude m’incite à la cocher immédiatement. Il a tout pour me plaire.

    Aimé par 1 personne

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