Anthologie Apophienne – épisode 12

Eye_of_ApophisL’anthologie Apophienne est une série d’articles sur le même format que L’œil d’Apophis (présentation de trois textes dans chaque numéro), mais ayant pour but de parler de tout ce qui relève de la forme courte et que je vous conseille de lire / qui m’a marqué / qui a une importance dans l’Histoire de la SFFF, plutôt que de vous faire découvrir des romans (forme longue) injustement oubliés. Si l’on suit la nomenclature anglo-saxonne, je traiterai aussi bien de nouvelles que de novellas (romans courts) ou de novelettes (nouvelles longues), qui sont entre les deux en terme de nombre de signes. Histoire de ne pas pénaliser ceux d’entre vous qui ne lisent pas en anglais, il n’y aura pas plus d’un texte en VO (non traduit) par numéro, sauf épisode thématique spécial. Et comme vous ne suivez pas tous le blog depuis la même durée, je ne m’interdis absolument pas de remettre d’anciennes critiques en avant, comme je le fais déjà dans L’œil d’Apophis.

Dans ce douzième épisode, nous allons parler d’un des plus grands maîtres actuels de la SF, Greg Egan, d’un des grands espoirs de la SFFF hexagonale, Audrey Pleynet, ainsi que d’un auteur qui est une étoile montante du domaine et dont l’ascension est très loin, à mon avis, d’être terminée, Emmanuel Chastellière. Sachez que vous pouvez, par ailleurs, retrouver les anciens épisodes de cette série d’articles sur cette page ou via ce tag.

Poussière – Greg Egan

océanique_EganDe toutes les nouvelles lues en plus de trente-cinq ans d’intérêt pour la Science-Fiction, Poussière de Greg Egan est une de celles qui m’a le plus impressionné, émerveillé et fait réfléchir, tant son hypothèse / sa révélation centrale est absolument vertigineuse. Vous pouvez lire ce texte dans le recueil Océanique, et il a servi de base au tout aussi vertigineux roman La cité des permutants (que je vous recommande également vivement). Je vais rester très discret sur son contenu, vous disant juste que dans le futur proche, les plus riches trouvent le moyen de numériser une copie de leur esprit dans une réalité simulée, et qu’une de ces Copies va se rendre compte que son origine est tout à fait inhabituelle (et c’est un euphémisme !), ce qui va la conduire à comprendre quelle est la véritable nature de l’univers. Et c’est bluffant. S’il fallait un texte pour montrer, par l’exemple, ce que l’on entend par l’expression Sense of wonder, celui-ci ferait un excellent candidat.

Alors bien sûr, c’est du Greg Egan old school, c’est-à-dire de la Hard SF de haute volée (bien que loin d’être incompréhensible à condition de bien vouloir fournir un petit effort), loin de ce que l’australien propose aujourd’hui, et qui est beaucoup plus orienté thématiques sociétales (majoritairement, hein, il a encore quelques fulgurances). Mais comme de toute façon, ce texte est intégré à un recueil et un roman de très, très grande qualité, lisez-les, vous aurez affaire au pinacle de ce que la Science-Fiction a proposé ces vingt ou trente dernières années en terme d’ambition, de vertige philosophique et d’atomisation des paradigmes !

Dolores – Audrey Pleynet

EllipsesCela fait un moment, déjà, que je vous parle sur ce blog d’Audrey Pleynet, autrice française encore peu connue mais à l’éclatant talent. La comparaison va peut-être paraître osée à certain(e)s, mais je pense que quelque part, Audrey est ce que nous avons de plus proche, dans l’Hexagone, d’un Ted Chiang (y compris au niveau de la productivité  😀 ) ou d’un Ken Liu. On aimerait d’ailleurs qu’elle se transforme en Rich Larson et débite du texte au kilomètre  😉

Au sein de son recueil Ellipses, au très bon niveau général, une nouvelle éclipse toute les autres : Dolores. Combinant pertinentes réflexions sociétales et économiques (de façon encore plus poussée que dans Citoyen+) avec un sens aiguë de l’humanisme, ce texte d’une densité folle, d’une justesse rare et d’un talent éclatant résume à lui seul tout le potentiel de l’autrice.  Pour en savoir plus, je vous invite à lire ma critique dudit recueil, sachant que Dolores en justifie incontestablement à elle seule l’acquisition, à mon humble avis, et que ce n’est pas la seule nouvelle de qualité qu’on y trouve  😉

Danser avec le chaos – Emmanuel Chastellière *

* Dance with the shadow, Riverside, 2005 (Chaos, shadow / ombre, c’est pareil, c’est le Mal, sans compter que ce sont presque des homophones, et puis y’avait pas Chaos en stock, je fais ce que je peux, hein, et puis Riverside c’est le Bien, écoutez-en toute la journée, tout çaaaaa !)

Célestopol_1922Le camarade Chastellière vient de sortir un fix-up, Célestopol 1922, se déroulant dans son univers uchronique et rétrofuturiste préféré (c’est lui qui le dit), celui de la cité lunaire éponyme fondée au milieu du XIXe par l’empire Russe. Je ne vais pas vous donner mon impression sur l’ensemble du recueil (que j’ai lu pour le compte de Bifrost -vous retrouverez ma recension dans le numéro 103 du magazine), mais juste sur sa treizième et dernière nouvelle, Danser avec le chaos. On le sait, Emmanuel n’aime pas les cases, et même si une analyse taxonomique sommaire pourrait laisser penser que Célestopol 1922 relève du Merveilleux scientifique et / ou du Steampunk (même si personnellement, je forgerais carrément un inédit Séléniumpunk pour prendre en compte les particularités de cet univers -et le fait que la vapeur n’y joue presque aucun rôle), il couvre (ou mélange) en fait un éventail de genres ou de sous-genres des littératures de l’imaginaire bien plus vaste qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Dont, à mon immense stupéfaction, ladite nouvelle, qui est carrément et totalement… Lovecraftienne ! Ce qui, lorsqu’on y réfléchit, n’est pas si incongru : ce 1922 là est certes (carrément) uchronique, mais c’est aussi dans cette période que s’inscrivent les aventures narrées par le gentleman de Providence, après tout.

Dès les premières lignes, l’amateur averti de Lovecraft va avoir les antennes qui se dressent, car la mention de certains lieux ne laisse aucune place au doute : l’intrigue s’inscrit (au moins en partie) au sein des Contrées du rêve imaginées (songées ?) par le Maître. On retrouvera donc, logiquement, bien de réminiscences de La quête onirique de Kadath l’inconnue, mais aussi de Celephais (les protagonistes accèdent aux Contrées via une drogue), ainsi que d’autres lovecrafteries modernes comme La quête onirique de Vellitt Boe (les protagonistes féminins, le Collège de jeunes filles). Je m’avance peut-être un peu, mais je ne serais pas du tout étonné si cette nouvelle était aussi (très partiellement) inspirée par Vita Nostra, et j’y ai même vu un atome (mais pas plus) des Furies de Boras d’Anders Fager.

Mais l’intérêt de Danser avec le chaos n’est, à mon humble avis, ni dans sa conception, ni dans sa généalogie, mais dans son exécution, dans la forme. Jusqu’ici, de toutes les néo-lovecrafteries que j’avais pu lire, celle qui, à mon sens, se coulait le plus parfaitement dans l’esprit mais aussi et surtout dans le style des écrits du natif de Providence était sans doute L’évangile selon Aliénor, de Mélanie Fazi. Eh bien croyez-le ou non, mais Emmanuel Chastellière a fait au moins deux crans au-dessus, tant il a su retrouver les tournures, le vocabulaire, les images, la musicalité des textes du volet Fantasy / onirique de l’américain, à un point tel que j’en ai été totalement bluffé. Lorsqu’on parlera de lovecrafteries modernes, il faudra donc clairement compter, désormais, avec le fondateur d’Elbakin, touche-à-(presque)-tout de génie (je crois qu’on peut le dire, à ce stade de sa carrière, non ?). Voilà quelque temps que le bougre nous fait miroiter un mystérieux projet, touchant à un domaine des littératures de l’imaginaire qu’il n’aurait, jusqu’ici, jamais abordé ; j’étais persuadé qu’il parlait de SF, mais je commence à me demander si j’ai bien raison : et s’il avait écrit un roman de Weird… Lovecraftien ? (l’hypothèse SF a aussi des arguments à faire valoir, d’autant plus que plusieurs nouvelles du recueil s’éloignent carrément de Jules Verne pour entrer dans des domaines science-fictifs bien plus classiques, dirons-nous).

Bref, si vous en avez l’occasion, lisez cette nouvelle étonnante, magistral hommage, à la justesse de ton et de vocabulaire rare, aux écrits d’un des plus grands génies des littératures de l’imaginaire !

***

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19 réflexions sur “Anthologie Apophienne – épisode 12

  1. Ce n’est pas très glorieux, mais je ne connais pas Anders Fager.
    La toute première monture de « Danser… » remonte à début 2016, mon ancien éditeur aux Editions de l’instant pourrait confirmer. 🙂 Elle était déjà très similaire à cette version finale cela dit !

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    • Fager, c’est plutôt confidentiel, faut vraiment être à fond dans les Lovecrafteries pour l’avoir lu, à vrai dire. Il n’y a donc pas de honte à ne pas connaître. Mais pour résumer, ça tourne beaucoup autour de jeunes filles / femmes qui frayent avec les Dieux Extérieurs et autres Grands Anciens. Et quand je dis frayer, c’est parfois à prendre au pied de la lettre.

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  2. J’ai découvert Audrey Pleynet grâce à ta critique de Citoyen+, et j’ai beaucoup aimé son recueil par la suite. De Greg Egan, je n’ai lu que Axiomatique, que j’ai trouvé brillant. C’est également ici que j’ai découvert cet auteur. J’avais pris ce recueil en profitant d’une offre du Bélial pour la version numérique l’an dernier. J’ai vraiment été bluffé. Je vais continuer avec Radieux et Océanique sous peu. Et Celestopol (premier du nom) me fait de l’oeil depuis un moment, depuis la critique publiée par Un Papillon dans la Lune (pour une fois que ce n’est pas ici!).
    J’apprécie vraiment beaucoup ces anthologies apophiennes. Lorsqu’il est bien éxecuté (ça n’a pas l’air d’être évident), le format court est très percutant en SF. Merci de défricher encore et toujours pour nous offrir le meilleur (et merci au Bélial et ses recueils).

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  3. Merci de nous avoir fait découvrir Audrey Pleynet. J’espère qu’on aura le plaisir de la retrouver dans un format un peu plus long un de ces jours.

    Greg Egan reste pour moi une difficulté, ca ne marche pas souvent !

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  4. Ça fait longtemps que je me dis qu’il faut que je lise Audrey Pleynet. J’ai lu 2 nouvelles d’elle: Citoyen + et une dans l’anthologie Imajinaire. J’avais beaucoup aimé les 2. J’espérais la croiser aux Imaginales ou autres pour lui prendre ce recueil mais….

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  5. A part une nouvelle à venir dans une anthologie, j’en profite pour dire que 2022 ne devrait pas être sous le signe de la SF chez moi. 🙂 😦
    J’en aurais bien envie, mais pour arriver avec un gros truc alors. 😉

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  6. C’est toi qui m’a fait connaître Audrey Pleynet et cela me fait penser que je dois lire son recueil de nouvelles. Je l’ai en ebook mais j’aimerais bien la rencontrer en « vrai » pour le lui prendre en version papier. Pour Célestopol 1922, j’ai adoré ce second recueil de nouvelles, tellement bon.

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