La fabrique des lendemains – Rich Larson

Enfin !

fabrique_lendemains_larsonCela fait maintenant plus d’un an et demi que sur ce blog, je vous parle, ou bien nous parlons avec les aponautes en commentaires, de Rich Larson, vingt-huit ans mais… 200 nouvelles au compteur. Si, si. Et outre sa faramineuse, Silverbergienne productivité, le jeune auteur peut se prévaloir d’une qualité moyenne de chaque texte extrêmement élevée. Et je pèse mes mots. Bref, on parle aujourd’hui de lui comme d’un écrivain de SF du calibre des Egan, Liu ou Chiang, un auteur comme on n’en voit typiquement émerger qu’une fois par décennie, au mieux. Et d’ailleurs, ce qui est fascinant, c’est que quelque part, comme le souligne très justement la préface du recueil dont je vais vous parler dans les lignes qui suivent, Larson est la fusion, la synthèse, la quintessence, du vertige scientifique du premier et de la profonde dose d’humanité injectée dans sa prose par le second.

Mais vu que tout le monde n’a pas la chance d’être anglophone, natif de la Belle Province (les Québecois ont réalisé quelques traductions) ou de lire assidument certains magazines de SF (ou des sites comme Tor ou celui de l’auteur), Larson était jusqu’ici resté inconnu du grand public français. Heureusement, Olivier Girard, les Quarante-Deux et Pierre-Paul Durastanti ont conjugué leurs talents et leurs efforts pour vous proposer un recueil de vingt-huit nouvelles (de 2 à 42 pages chacune), La fabrique des Lendemains (qui n’est pas le reflet de son homonyme anglo-saxon, cependant, mais un assemblage original -les deux n’ont que dix nouvelles en commun-). Qui est un fort dangereux concurrent pour le pourtant magistral Eriophora de Peter Watts pour le titre envié de sortie SF de l’année !

Les nouvelles

Comme à mon habitude, je vais vous donner un bref résumé de chaque nouvelle, avant de vous donner mon analyse et / ou sentiment dessus, puis de vous livrer mon appréciation sur l’ensemble du recueil. Notez qu’outre deux nouvelles présentes dans ce recueil, j’en ai lu deux autres en VO, une pas chroniquée et The ghost ship Anastasia, dont j’espère vraiment qu’elle sera au sommaire d’un hypothétique second volume (avec un auteur aussi prolifique, et même en ayant opéré une sélection radicale, il est certain qu’il y a la matière nécessaire à l’élaboration d’au moins un successeur…).

Indolore

J’ai déjà eu l’occasion de lire et de critiquer ce texte en VO, et je vous invite donc à vous référer à mon article détaillé. Retenez qu’il s’agit d’une nouvelle magistrale, à l’excellente fin, et qu’il était très pertinent, selon moi, de la positionner en premier dans le recueil.

Circuits

(ce texte sera également disponible dans le numéro 100 de Bifrost)

Mu est l’IA d’un train magnétique automatique qui parcourt inlassablement l’Afrique sur une Terre du futur dévastée par une guerre nucléaire, nanotechnologique et bactériologique, où des mines intelligentes errent dans tous les coins. Les vainqueurs sont partis dans des vaisseaux spatiaux pour coloniser d’autres planètes, et peu à peu, même les voix des autres machines se sont tues sur les réseaux. Rongée par la solitude (à tel point qu’elle continue à s’occuper de passagers… morts, sans même avoir conscience du fait qu’ils le sont), elle guette sans cesse le retour théorique des astronefs. Jusqu’au jour où elle reçoit bel et bien un signal… mais d’une tout autre source.

En un temps très court, Larson se débrouille pour bâtir un univers fascinant, et son histoire, d’apprentissage de ce qu’est la mort (valable pour une IA mais qui le serait tout autant pour un enfant) et de reconstruction / transcendance (dans une veine qui rappelle un peu Le serveur et la… enfin je veux bien sûr dire The server and the dragon d’Hannu Rajaniemi), d’émancipation, fait mouche. Un très bon texte de SF post-apocalyptique et transhumaniste, peut-être pas au niveau stratosphérique du précédent, mais très bon tout de même.

Chute de données

On ne peut pas dire que ce très court texte (deux rectos) sur les habitants d’une contrée qui n’a plus accès à internet, sauf quand un nuage (clin d’œil au Cloud) de drones passe au-dessus de chez eux (ce qui est rarissime, apparemment) soit mauvais, mais je cherche encore son intérêt. Il est bien trop bref et flou pour convaincre. Ou alors il est destiné à nous faire prendre conscience de notre dépendance aux réseaux ? Dans ce cas, désolé Rich, mais sur ce coup-là, un autre prodige de la SF récente a fait mieux !

Toutes ces merdes de robot

Un unique humain se retrouve, après un naufrage, sur une île déserte en compagnie de robots intelligents mais quelque peu « limités ». Des machines qui refusent de croire qu’elles ont été créées par les humains mais qui, du fait qu’elles fonctionnent (essentiellement…) à l’énergie solaire, se pensent les enfants du Soleil. Des androïdes qui commencent à faire tout le chemin parcouru en son temps par l’Humanité, que ce soit en terme de civilisation ou de psychologie et conscience, dans ce qu’elle a de pire… mais aussi de meilleur !

Voilà un très beau texte, rempli à ras bord d’humanisme… incarné par un robot. Un robot qui aime, un robot qui  croit en un être supérieur, un robot qui pardonne. Une grande réussite, peut-être moins spectaculaire qu’un texte comme Indolore, car plus intimiste, mais une grande réussite néanmoins.

Carnivores

Blake, un hacker, et Finch, un demi-Néandertalien créé génétiquement, préparent le casse d’un restaurant de luxe, Carnivor, qui servirait de couverture à des activités hautement illégales. Ce faisant, ils vont découvrir un horrible secret qui n’est pas sans rapport avec l’espèce transhumaine à laquelle appartient Finch.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle relevant d’un Biopunk au croisement de Paolo Bacigalupi et de Paul Di Filippo (le texte suivant s’inscrit également dans le même univers, et on verra qu’il est aussi influencé par Richard Morgan), avec une touche de SF horrifique (qui m’a rappelé le contexte du Jeu de rôle Underground) et un duo de protagonistes fort sympathiques. On se rend d’ailleurs compte que si les parallèles à faire avec Ken Liu sont parfois pertinents, Larson est aussi capable d’écrire des textes qui ne pourraient pas sortir de la plume du sino-américain, pas plus que de celle de Ted Chiang. Et c’est encore plus sensible dans une nouvelle comme The ghost ship Anastasia, dont je vous parlais plus haut. Il y a chez Larson une capacité à pincer une corde empathique, humaniste, en nous, tout aussi bien que celle de nous prendre aux tripes en décrivant des scènes sordides, et c’est peut-être cela qui est une de ses plus grandes singularités et la marque d’un talent hors-normes.

Une soirée en compagnie de Severyn Grimes

Comme je le disais, cette nouvelle se déroule dans le même univers que la précédente, et remet en scène le personnage de Finch, devenu garde du corps d’un des plus gros capitaines d’industrie de Chicago, Severyn Grimes (au passage, c’est là qu’on se rend compte que le conseil de lire les nouvelles dans l’ordre dans lequel elles sont présentées qui est donné dans la préface est fort judicieux). Qui, comme tous les ultra-riches, utilise l’équivalent des piles corticales chez Richard Morgan pour échapper à la mort ou la vieillesse en louant, pour une durée déterminée, le corps de beaux et vigoureux jeunes hommes. Lorsque l’action démarre, quelqu’un hacke sa voiture intelligente avec une volonté farouche et affichée de tuer l’esprit de Grimes… mais pas le corps qu’il occupe.

Il s’agit encore une fois d’un bon texte, bien que sans doute trop inspiré par Morgan à mon goût. C’est tout de même bien sympathique de retrouver l’attachant personnage de Finch, le demi-Néandertalien. Sans compter la thématique sous-jacente de l’identité ou du transhumanisme. Le terme de Marionnettiste a aussi une résonance très Ghost in the shell pas désagréable du tout.

L’usine à sommeil

Un couple africain veut réunir assez d’argent pour pouvoir immigrer à Londres. Les époux travaillent donc dans une « usine à sommeil », où ils pilotent des drones industriels aux quatre coins du monde par liaison neurale directe. Mais ce boulot est dangereux, car une surtension peut vous griller le cerveau…

Voilà un texte poignant (bien qu’au déroulement prévisible) sur le désespoir des candidats à l’immigration, qui les pousse à accepter même les marchés les plus dangereux pour pouvoir réunir l’argent nécessaire au voyage, ainsi que sur l’hypocrisie des pays riches, qui veulent bien exploiter le travail des habitants des nations pauvres mais sans leur permettre de partager les fruits de ce labeur, ou seulement après avoir joué à la roulette russe un nombre effrayant de fois. 

Porque El Girasol se llama El Girasol

Girasol (Tournesol en français) est une fillette qui, avec sa mère (d’ailleurs jamais nommée dans le texte) s’apprête à franchir clandestinement le Mur qui sépare un quelconque pays de Cocagne (on pense aux USA, évidemment, mais certains indices me laissent penser que les choses sont sans doute moins évidentes que cela) des contrées miséreuses qui exercent une pression migratoire que ledit pays riche semble ne pas vouloir tolérer. Mais pour cela, il faut, grâce à l’aide d’un homme mystérieux, franchir les frontières d’indicibles dimensions hors de notre espace-temps…

Encore une fois, le texte est poignant et explore la très actuelle et pertinente question des migrants économiques, de ce que les nations riches font pour les tenir à l’écart et des dangers que les candidats à une vie meilleure sont prêts à affronter pour réussir. 

Surenchère

Wyatt est prêt à tout pour récupérer son ex-petite-amie Rocio, mais son scénario romantique à la mode kikoolol va connaître un accroc quand un espagnol va surenchérir à son offre d’achat d’un objet dont il a besoin pour mettre en place son plan relevant autant de Machiavel que de Roméo.

Voilà un texte sarcastique et pour tout dire hilarant parodiant… j’allais dire à l’extrême, mais en fait pas tant que ça, quand on y réfléchit bien, nos sociétés hyper-connectées et les dérives de certains utilisateurs de notre Web 2.0. Savoureuse et jouissive, cette nouvelle est aussi surprenante, car rien de ce que j’avais lu jusque là de Rich Larson en VO, ainsi que dans les textes précédents de ce recueil, ne m’avait préparé à l’utilisation de ce genre de ton et de registre. Une preuve de plus que le jeune auteur est un touche-à-tout de génie capable d’exceller dans de nombreux sous-genres de la SF.

Don Juan 2.0

Jack sort avec difficultés d’une rupture douloureuse. Il devient bêta-testeur pour une IA semi-intelligente de séduction, capable de prendre le contrôle de son corps pour avoir le bon geste, la bonne attitude, posture ou parole au bon moment. L’auteur la qualifie même de capable d’en remontrer à Don Draper (le héros de la -géniale- série Mad Men) ou Casanova, c’est tout dire. Et il lui faudra cette aide pour séduire Alice, aussi belle qu’intelligente et intéressante. 

Une fois qu’une certaine information vous a été dévoilée, le texte devient très prévisible (avec un minimum d’expérience en SF, du moins), mais il n’en reste pas moins plaisant à lire. J’y vois une critique du caractère artificiel, codifié, assisté par des sites de rencontre ou du coaching en séduction, de ce qui devrait rester spontané et naturel : la rencontre de l’être aimé. Mais il y a aussi un message positif : Jack éprouve encore plus d’attirance, finalement, pour son ex- compagne imparfaite (l’auteur souligne d’ailleurs lesdites imperfections, ce qui n’est certainement pas un hasard) que pour la femme idéale que, finalement, « Don » (Juan 2.0) essaye plus que lui de séduire. 

La brute

Dans une Colombie Britannique post-apocalyptique (montée du niveau des océans), Anton et Hume, deux experts récupérateurs, ont mis la main sur une caisse contenant de la biotechnologie militaire. Ils auraient mieux fait de ne pas l’ouvrir…

Entre Venom et (un petit bout de) La mouche, voire du Cruciforme, cette nouvelle de Biopunk horrifique ne surprendra guère le connaisseur, mais reste une fois encore plaisante à lire. 

Tu peux me surveiller mes affaires ? 

Le narrateur travaille dans un café, quand une jeune femme lui demande de surveiller son ordinateur portable pendant qu’elle va aux toilettes. C’est alors que la machine commence à se comporter bizarrement…

Cette nouvelle, qui relève d’une SF humoristico-horrifique, et certainement de la parodie de Men in black, voire de la Laverie de Charles Stross, serait sympathique mais anodine sans le dernier paragraphe, qui, sur le plan taxonomique, est intéressant : il inscrit en effet ce texte dans une étonnante variante du Fantastique à l’ancienne. Je m’explique : dans ce dernier genre, l’auteur laissait planer un doute entre une explication rationnelle des événements décrits (le narrateur est fou, c’est un menteur, il a été abusé, etc) et une autre où les phénomènes surnaturels mis en jeu sont bel et bien réels. Dans Tu peux me surveiller mes affaires ?, le lecteur hésite entre une explication science-fictive mais rationnelle et… une explication rationnelle tout court ! Bref, voilà de quoi donner à ce texte une dimension supplémentaire qui en réhausse l’intérêt. 

Notez qu’une fois encore, Larson inflige un sérieux coup de poignard à la dépendance des gens aux réseaux sociaux : lorsque la situation tourne à l’horreur, le narrateur déclare : « D’instinct, je tends la main vers mon phone, soit pour appeler les secours, soit pour tweeter sur l’attentat« . 

Rentrer par tes propres moyens

(cette nouvelle est lisible gratuitement jusqu’au 15 novembre, tous les détails sur le site du Belial’).

Eliot, un adolescent, va accueillir, pour un été, la conscience numérisée de son grand-père dans ses implants cérébraux, le temps que sa mère réunisse l’argent pour lui faire pousser un clone. 

Voilà un texte qui, en un faible nombre de pages, se débrouille pour caser un worldbuilding assez prodigieux : un monde où les enfants n’apprennent plus à écrire sans clavier, où on nous dit que les clones ont des « traits post-raciaux », où on peut stocker son esprit dans des mémoires informatiques, se faire pousser un clone à son image ou bien générique, ou encore choisir de mourir (comme dans Riding the crocodile de Greg Egan), mais aussi un monde où, de fait, il existe des inégalités devant la forme que prendra la renaissance, selon ses moyens financiers. Le contexte est très inspiré (par John Scalzi, notamment), tout comme l’est l’intrigue (de nombreux auteurs ont mis en scène un personnage portant une seconde personnalité dans un implant cérébral : pour les plus connus ou récents, citons Iain M. Banks ou Arkady Martine) ou son point-clef (porter en soi un membre de sa famille pendant la gestation de son corps évoque évidemment Un amour approprié de Greg Egan). La fin de la nouvelle reste très (trop…) prévisible, mais elle fait son petit effet tout de même. Tous ces facteurs pris en compte, on a tout de même affaire à un texte très intéressant, peut-être pas un des meilleurs du recueil, mais pas loin tout de même. 

De viande, de sel et d’étincelles

J’ai déjà eu l’occasion de lire cette nouvelle en VO, et je vous invite donc à lire la critique que je lui avais consacrée. Je dirais juste qu’il s’agit d’un des meilleurs textes du recueil, et que lui et quelques autres en justifient à eux seuls l’achat. 

Six mois d’océan

On retrouve le concept de marionnettes évoqué dans Une soirée en compagnie de Severyn Grimes, mais cette fois-ci du point de vue de la personne d’accueil. Larson examine les conséquences de la location de son corps pendant six mois, mais pour moi, n’apporte rien de neuf ou d’intéressant à la thématique, qui n’ait été traité bien avant et en mieux par d’autres auteurs. Ce n’est pas un texte fondamentalement inintéressant, mais à moins d’être un parfait novice en SF, l’intérêt qu’on y trouvera sera bien mince. Sans compter que la fin est très prévisible, beaucoup trop sans doute cette fois. 

L’homme vert s’en vient

Après un siècle de guerres et de catastrophes écologiques, l’Humanité est établie dans une seule Ville (avec un grand « V »), où Eris exerce comme chauffeur de taxi (évoquant fortement un certain Korben Dallas, l’aspect militaire en moins ; d’ailleurs, tout le contexte semble être un mélange du Cinquième élément avec des touches de Judge Dredd). Elle charge, moyennant une forte rémunération, un client cherchant à échapper à la police. Qui, une fois la course achevée, vient lui expliquer qu’il ne s’agit pas d’un businessman mais d’un suspect d’assassinat se doublant d’un gourou de secte apocalyptique. On lui, hum, « propose » alors d’accueillir dans son système nerveux central, via un implant, l’esprit d’une policière, Kit, qui pilotera son corps un peu comme un drone. Les deux-femmes-en-une vont alors découvrir les desseins effroyables du client d’Eris ! 

J’ai vraiment bien aimé ce texte, notamment son univers fort sympathique (bien que glauque). Larson y explore des thématiques décroissantes et écologistes, et fait preuve d’un beau sens de l’action et du suspense. Bref, une réussite, peut-être moins flamboyante que certaines des autres nouvelles, mais nettement au-dessus de certaines autres. Sans compter qu’il est bien agréable de le voir, pour une fois, prendre ses aises sur une quarantaine de pages (c’est le plus long texte du recueil), ceci bien que j’admire, dans les autres nouvelles, son ahurissante capacité à brosser à grands traits des univers intéressants parfois en un nombre ridicule de pages. Je suis d’ailleurs curieux de voir ce que cet auteur va donner dans la forme longue, à laquelle il commence à se frotter, sachant qu’être un excellent nouvelliste n’est en rien l’assurance de réussir le passage au roman, tant ce sont deux exercices différents. 

En cas de désastre sur la Lune

Sol et Laurie sont sur notre satellite, où ils enquêtent sur le crash d’un mystérieux météore. Le drone envoyé dans la crevasse creusée par l’impact ne répondant pas, Laurie s’y rend, et ne répond plus aux appels radio à son tour. C’est donc avec soulagement que Sol la voit revenir, mais elle dit s’être évanouie et ne plus se souvenir de rien. Quarante-cinq minutes plus tard, une autre Laurie toque à la porte du sas. Immédiatement, l’hypothèse du métamorphe meurtrier extraterrestre vient à l’esprit des protagonistes. Jusqu’à ce qu’encore un peu plus tard…

J’ai adoré cette nouvelle, plus originale qu’il n’y paraît et à la chute que je n’avais (pour une fois) pas vu venir, bien que rétrospectivement, j’aurais dû m’en douter (toutefois, elle pose aussi un peu question, mais passons). Les dialogues avec l’irascible Laurie sont savoureux, et ladite chute reste excellente. Un très bon texte, donc. 

Il y avait des oliviers

Dans une Andalousie post-apocalyptique (oui, encore !), Valentin, 16 ans, s’enfuit de la Cité (avec un grand « C ») car après avoir échoué trois fois à devenir un prophète en se connectant à son Dieu-Machine, il a peur d’un quatrième échec. Mais sitôt dans la nature, il est capturé par Pepe, qui veut qu’il l’aide à réparer son Fab (usine automatisée). Ce faisant, Valentin va découvrir la terrible vérité sur son monde…

Les thématiques de ce texte sont très claires : c’est une nouvelle d’apprentissage exaltant la liberté d’aimer qui l’on veut, de ne pas être stigmatisé ou molesté pour cela, et le libre-arbitre dans le choix de son destin. Si l’influence Skynet / Matrix est palpable tout le long du texte, les actions et paroles finales de Valentin sont le plus clair écho de celles de Néo à la fin du film des Wachowski. Alors oui, ce post-apo n’est certes pas original, mais il reste glaçant et fait donc son petit effet. 

Veille de Contagion à la maison Noctambule

Je vais entrer le moins possible dans les détails de l’intrigue et du monde, sinon pour dire qu’il s’agit ENCORE d’un contexte post-apocalyptique (Larson en abuse un peu à mon goût…), d’un texte Biopunk assez extrême ayant en même temps une certaine ambiance quasi-Victorienne, une sorte de L’âge de diamant réécrit à quatre mains par Iain M. Banks dans ses heures les plus fantasques (c’est-à-dire pour les bouquins qui ne relèvent pas du cycle de la Culture ; pour le style et un détail qui rappelle les bestioles créées par les Affronteurs pour être perpétuellement paniquées) et China Miéville. Là aussi, la thématique centrale est très claire : une effroyable lutte des classes.

Un texte très étrange, qui à ce stade de ma lecture, tranche avec tout ce que j’ai lu de Larson, qui laisse dubitatif au début mais dont on finit par comprendre l’impact et la pertinence. Bref, tout compte fait, une franche réussite. Saluons, au passage, la performance d' »El » Durastanti, traducteur au charisme sauvage à la manœuvre sur ce recueil, qui signe de bout en bout une performance comme à son habitude très convaincante, mais qui sur ce texte en particulier, s’est surpassé.

Innombrables lueurs scintillantes

Dans l’océan subglaciaire d’un monde étranger (d’après ce que j’ai vu sur la quatrième de Tomorrow factory, il s’agirait d’Europe), l’espèce locale (ressemblant à des pieuvres géantes) a développé une technologie suffisamment perfectionnée pour que l’ingénieur appelé Quatre Courants Chauds soit sur le point de percer le « toit du monde », c’est-à-dire la très épaisse banquise qui sépare l’eau liquide de l’atmosphère. Mais son projet se heurte à l’hostilité des fanatiques religieux (qui pensent qu’il va provoquer la fin du monde) et plus généralement celle des gens qui ont peur du changement (de paradigme). S’ensuivent émeutes, menaces de mort, tentatives de sabotage. Le prix à payer pour réaliser son rêve risque donc d’être élevé pour l’ingénieur…

C’est bien simple : il s’agit là pour moi du meilleur texte de La fabrique des lendemains, un chef-d’œuvre qui justifie clairement à lui seul l’achat du recueil. Tout d’abord, le worldbuilding est prodigieux, surtout compte tenu du faible nombre de pages (c’est certes une caractéristique de Larson que d’être capable de brosser à grands traits des univers intéressants, mais là c’est poussé encore bien plus loin que d’habitude), car l’auteur réussit à presque tout décrire de la société de ces êtres, de leurs croyances à leur langage, leur physiologie, leurs coutumes matrimoniales, leur architecture, leur technologie, et j’en passe. Il y a d’ailleurs un point fascinant qui répond d’une façon très convaincante à la question que quiconque s’est essayé, un jour, à créer une espèce alien subaquatique crédible, s’est forcément posée : comment, dans un milieu qui ne permet pas de faire du feu, développer une technologie ? Bref, cet univers, au carrefour d’Arthur C. Clarke (les Europiens), Ted Chiang (le langage) et Adrian Tchaikovsky (le reste), est totalement fascinant, et je regrette beaucoup que Larson ne l’ait pas développé dans un texte plus long, novella ou roman, tant il avait du potentiel.

D’un autre côté, le format nouvelle permet de donner toute sa force à l’autre aspect magistral de ce texte, à savoir ses thématiques (la difficulté de négocier un changement de paradigme, les compromissions des gouvernements qui, pour apaiser les foules en colère, sont prêtes à mettre la science à l’index, le péril d’être le Galilée de son temps) et surtout l’émotion profonde qui s’en dégage, particulièrement dans sa fin tout simplement extraordinaire. Une conclusion poignante (bien que prévisible) qui donne tout son sens au titre de ce texte. Qui constitue donc une spectaculaire réussite, à lire absolument

Un rhume de tête

Vince a attrapé une des variantes du « Rhume de tête », qui lui fait voir tout le monde avec son propre visage. Ce qui pose un problème quand sa femme veut faire un câlin ou quand il s’agit de comprendre quel collègue de travail s’adresse à lui. 

J’ai un immense respect pour les Quarante-deux, découvreurs de talents et anthologistes d’exception. Mais cette nouvelle sans queue ni tête m’a laissé profondément dubitatif : de l’explication totalement absente (c’est de la SF, normalement…) au but même de ce texte, dont je n’arrive à dégager ni une thématique, ni un intérêt, je ne comprends pas ce qu’il vient faire dans ce recueil, surtout à la suite de sa nouvelle la plus magistrale. 

La jouer endo

Alors que des militaires chassent le pirate dans le Nuage d’Oort, nous suivons le technicien de maintenance qui s’occupe des exos, des armures de combat spatiales organiques dans lesquelles les pilotes humains, les endos, s’insèrent. Et cet homme aime vraiment beaucoup ses bestioles ! 

Voilà un texte de SF militaire / Biopunk (entre Starship Troopers et les armures biotechnologiques de Dragon Déchu de Peter Hamilton) faisant la part belle à un certain humour ainsi qu’à un autre registre / thématique dont je vais soigneusement éviter de parler pour vous laisser la surprise. Le twist quasi-final étant très intéressant. Bref, une nouvelle réussie, même si elle ne se placera pas dans le trio de tête du recueil. 

On le rend viral

Dans un univers post-humain (il est dit à un moment, à propos d’une maladie : « Mortelle, quoi que ça implique ») de compétition (du Paul Di Filippo croisé avec Iain M. Banks, mais tous deux sous stéroïdes et hormones sexuelles de T-Rex), Default découvre, grâce à un/une ami(e), la nouvelle mode dans la station locale : le virus de marque, l’infection sur mesure. Efficace à condition de baisser son tampon d’immunité au minimum. C’est chiéééééé, quoi. Pour des gens désœuvrés et avides d’expériences inédites, de celle qui va leur faire gagner une nouvelle aura sur les réseaux sociaux de ce lointain futur, le must est bien sûr d’aller toujours plus dans l’extrême, de pousser la fête sans cesse plus loin. Jusqu’à ce que…

Du monde à l’intrigue, jusqu’à une fin, et en particulier une toute dernière phrase, extraordinaires, ce texte a tout de la grosse claque d’un bout à l’autre. Une géniale esthétisation de la maladie, comme auraient dit le baron Vladimir et David Lynch. Un des meilleurs textes du recueil, clairement. 

J’ai choisi l’astéroïde pour t’enterrer

Alors ça va aller vite (et pas seulement en raison de la taille très réduite de la chose) : comme son nom l’indique, sous forme de poème, et sans grand intérêt. Circulez ! 

Corrigé

Après avoir été « Corrigé » (on découvrira au cours du texte ce que ce terme recouvre exactement), Wyatt, un gosse de riche, retrouve ses amis issus de milieux plus défavorisés. Qui vont découvrir à quel point il a changé…

Voilà un bien beau texte. Je ne vais pas vous parler d’une des thématiques centrales, parce que ça en dévoilerait trop sur la « Correction », mais disons que ça dénonce aussi gentiment les Entourages (comme dirait un des héros de l’Apophisme, Ari Gold) de faire-valoir issus des classes populaires dont s’entichent certains membres de la haute société et qui sont broyés, financièrement et émotionnellement, quand leurs « amis » friqués s’en lassent ou que papa / maman dit stop. 

Si ça se trouve, certaines de ces étoiles ont disparu

Un couple partage ses meilleurs souvenirs, qu’il peut revivre à volonté, dans toute leur dimension, comme s’ils y étaient, comme si c’était la première fois, grâce à une application appelée FreezeFeed (qui rappelle la drogue nommée Flashback du roman du même nom, signé Dan Simmons). Mais on ne peut vivre seulement dans le passé…

Il s’agit d’un excellent texte (très court : deux rectos et demi) qui, comme Innombrables lueurs scintillantes, a un titre très bien exploité par son auteur, et qui ne dévoile sa pleine portée qu’à la toute fin. 

La digue

Javier et Chelo sont en vacances à Cadix. La jeune femme se fait justement la réflexion que Javier tranche radicalement, en terme de physique, avec les hommes qu’elle fréquente d’habitude, quand ce dernier s’arrange pour qu’elle fasse une découverte choquante sur leur première rencontre. 

Cette nouvelle est à la fois belle et très intéressante du fait des questionnements qu’elle génère (presque Peter Wattsiens, en un sens) sur l’amour, les artifices qu’on peut employer pour le générer (y compris des choses anodines comme le maquillage), les raisons ou mécanismes qui font qu’on aime (ou pas), l’éthique dans les méthodes employées pour la séduction, et j’en passe. Une fois encore, pour un texte d’une dizaine de pages, c’est bluffant

Faire du manège

Le recueil se clôt sur un texte qui, s’il n’est peut-être pas le plus vertigineux du recueil (encore que…), est en tout cas certainement le plus beau. Ostap et Alyce, séparés par l’océan Atlantique, communiquent à distance via des combinaisons de réalité virtuelle. Quand un accident dans le labo de physique quantique où travaille la jeune femme fait purement et simplement disparaître celle-ci, Ostap commence un douloureux travail de deuil. C’est alors que…

Voilà une fin parfaite pour ce recueil (bravo aux anthologistes !). Ce texte, sur la façon de dire au revoir, disons, est absolument poignant, porteur et générateur d’une émotion comme jusqu’ici, on aurait pu croire seul un Ken Liu ou un Ted Chiang capables. Une nouvelle magnifique (très Dan Simmons période L’éveil d’Endymion) qui nous prouve que l’amour peut franchir tous les murs, y compris celui de la Lumière. 

Mon sentiment général

Le Belial’, les Quarante-deux et le sémillant Pierre-Paul Durastanti nous ont concocté là un recueil magistral, qui (les goûts et les couleurs mis à part), s’il comporte quelques textes (parfois nettement) plus dispensables que les autres, contient aussi et surtout des nouvelles qui sont le pinacle de ce que la SF moderne a à offrir, que ce soit en terme de vertige scientifique Eganien, d’émotion rappelant Ken Liu, ou d’intelligence évoquant Ted Chiang, mais avec, toujours, une patte qui n’appartient qu’à Rich Larson. Plus qu’un auteur de SF de grand talent de plus, celui-ci s’impose sans conteste, avec La fabrique des lendemains, comme la quintessence, la synthèse parfaite sortie de l’athanor de ses prestigieux aînés. Quelques textes (Indolore, De viande, de sel et d’étincelles, Innombrables lueurs scintillantes, On le rend viral ou encore Faire du manège) sortent du lot, mais la plupart ne sont pas si loin que ça derrière. Le recueil est aussi fort bien construit, s’ouvrant et se terminant de façon parfaite, et groupant les nouvelles à thématiques ou univers similaires de manière pertinente. Seul petit bémol : sans doute une trop grande concentration sur des contextes terrestres / de futur proche, au détriment de textes plus éloignés dans l’espace et le temps (les rares de ce type-là ayant souvent fait le plus sûrement mouche sur moi), et peut-être une trop grosse présence de textes post-apocalyptiques. 

Mais en fin de compte, tout ce qu’il faut retenir est l’excellence de ce recueil pris dans sa globalité, et le fait que si vous ne voulez pas passer à côté du nouveau Egan / Liu / Chiang, et que vous êtes un amateur (au sens noble du terme) de SF qui se respecte, vous ne pouvez tout simplement pas vous dispenser de cette lecture. Qu’on se le dise ! 

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce recueil, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle d’Aldaran sur Musiques et SF, celle de Gromovar,

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20 réflexions sur “La fabrique des lendemains – Rich Larson

  1. Je n’ai plus lu de receuil de nouvelles SF depuis ma découverte fortuite d’Axiomatique de Greg Egan il y a 3-4 ans, mais je vais profiter de cette critique pour retenter l’expérience, surtout si le recueil est ne serait ce que moitié aussi bien que ce que tu nous vends ici !
    (d’ailleurs il y a un problème au niveau des liens de « pour aller plus loin »)

    J'aime

    • Non, aucun problème, c’est juste qu’à ma connaissance, je suis le premier à avoir sorti une critique sur ce recueil. Il faut dire que le Belial’ expédie ses précommandes très en avance et qu’il ne sort que le 29 octobre, normalement 😉 Donc la partie « pour aller plus loin » est juste en attente de liens (tel que je le connais, FeydRautha ne devrait pas tarder à sortir sa critique, par exemple).

      J'aime

  2. pour commencer, j’adore al couverture.
    Ensuite, j’ai filé à ta conclusion pour voir si un autre – oui, un autre recueil, ce n’est pas mon truc favori – recueil pouvait m’intéressée. Bon, si tu le compares à Ken Liu, je ne peux que le cocher.

    Ensuite, je suis passée à la lecture des différentes nouvelles, et je dois dire que je suis attirée à la fois par ce que tu en dis mais aussi, par l’éclétisme. En cela il me fait beaucoup pense à Ken Liu alors que je n’ai encore rien lu de lui, mais de Liu, oui. (sorry, je sors…)

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    • Ah, excellente blague ! (si, si). Oui, tout à fait, il y a un certain éclectisme dans ces nouvelles, que ce soit en terme de contexte, de ton / registre de langue, de sous-genre, etc. Et c’est en effet très plaisant (même si ça manque un poil de Space Op’ et qu’il y a un peu trop de Post-apo à mon goût).

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  3. Chronique comme souvent très intéressante et qui donne envie ! Quand on écrit soi-même, lire ton blog a parfois un côté anxiogène. Tant d’enthousiasme et de superlatifs n’est pas bon pour mon syndrome de l’imposteur 😉

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