Riding the crocodile – Greg Egan

Iain M. Banks + Alastair Reynolds = Greg Egan ! 

oceanic_eganIl existe, dans l’œuvre de Greg Egan, une sorte de cycle informel, dit de l’Amalgame, qui est composé de trois nouvelles et de son roman (sorti en 2008) Incandescence (qui n’a, au moment où je rédige ces lignes, pas été traduit). Ces trois textes courts sont disponibles dans le recueil Oceanic, qui n’est pas identique à son quasi-homonyme en VF, Océanique, publié par le Belial’. La première de ces nouvelles, sortie en 2005, est Riding the crocodile, qui n’a pour l’instant pas été traduite non plus, et dont je vais vous parler aujourd’hui (les deux autres, ainsi que le roman, seront chroniqués dans les 4-5 semaines qui viennent, sauf catastrophe). Outre dans Oceanic, on peut aussi la lire gratuitement (en anglais) directement sur le site de l’auteur. La seconde nouvelle (sortie en 2007) est Glory, qui est disponible dans Oceanic en VO ou sous forme électronique en VF (éditée par Bragelonne) sous le titre Gloire. Enfin, la troisième nouvelle, Hot Rock, est postérieure à la sortie d’Incandescence, puisqu’elle a été publiée dans Oceanic en premier lieu en 2009.

Les quatre textes (nouvelles + roman) s’inscrivent dans un univers commun, qui ressemble un peu à une fusion entre celui de la Culture de Iain M. Banks et celui de House of suns d’Alastair Reynolds (même si ce dernier roman est sorti en 2008, et qu’on peut se demander si Reynolds ne s’est pas inspiré d’Egan). L’auteur précise, sur son site, que Riding the crocodile se déroule environ 300 000 ans avant les événements d’Incandescence.

Univers

La Voie Lactée, comme toutes les galaxies de son type, est formée d’un bulbe central entouré par un « disque » périphérique (en réalité, ledit disque n’est pas plein, mais formé des bras d’une spirale, séparés par des vides de plusieurs milliers d’années-lumière). Dans le très lointain futur imaginé par Egan, les humains et des milliers de races intelligentes s’étant étendues au-delà de leur système stellaire d’origine, issues de onze types de biochimies différentes, se sont réunies en une metacivilisation unique, l’Amalgame, mais seulement dans le disque galactique. En effet, le Bulbe, lui, est occupé par une autre civilisation, qui ne communique pas et refuse tout contact, notamment en renvoyant les milliards de sondes de l’Amalgame à l’envoyeur. Cette culture, surnommé l’Aloof (mot anglais pour distant / réservé), plus ancienne que l’Amalgame, maintient ainsi isolation et silence depuis… un million d’années. L’observation des planètes du Bulbe au télescope ne révèle ni structures technologiques, ni émissions électromagnétiques ou autres, ni même les traces atmosphériques de vie ou de technologie. Et pourtant, il semblerait que chaque système de la périphérie du Bulbe soit équipé pour repousser (sans les endommager, en effaçant juste leur mémoire) les sondes de l’Amalgame. 40 000 ans de tentatives de contact ou d’en savoir plus n’ont rien donné.

La particularité de cet univers est qu’il joue à fond l’orthodoxie de la Hard SF, un peu à la Alastair Reynolds mais en encore plus strict : la vitesse de la lumière y est indépassable, donc pas d’hyperespace ou autre moyen de transport permettant de traverser la galaxie en trois heures. Vous allez me demander, dans ce cas, comment l’Amalgame s’est construit : eh bien vous pouvez coder les informations sur la structure atomique du corps d’une personne ainsi que sur son état mental dans un rayon gamma modulé, et envoyer cette transmission vers un récepteur, dans un autre système stellaire, qui se chargera de donner à la personne concernée n’importe quel corps physique (synthétique ou organique, correspondant à son espèce d’origine ou pas) adéquat, ou bien de la faire exister en réalité simulée. Et s’il n’existe pas de récepteur, me direz-vous ? Eh bien nous en reparlerons dans la critique suivante, celle de la nouvelle Gloire.

Entre la technologie médicale ou d’ingénierie génétique avancée, la femtotechnologie, des voyages sous forme de rayon gamma à la vitesse de la lumière sur des milliers d’A.L., plus des périodes d’existence en réalité simulée, et bien entendu les sauvegardes informatiques d’état mental, un citoyen de l’Amalgame est pratiquement immortel. Pourtant, au bout de dizaines de millénaires d’expériences, quand il estime avoir tout accompli, il peut avoir envie de mourir (notez que là aussi, la volonté de continuer à vivre -cette fois à l’échelle d’une civilisation entière – est le sujet de Gloire). Et justement…

Personnages, base de l’intrigue

Leila et Jasim, dans leur 10 309e année de mariage, sont deux citoyens de l’Amalgame qui ont décidé de s’embarquer dans un grand projet avant de mourir : tirer au clair la situation exacte de l’Aloof. Certains pensent en effet que cette civilisation pourrait avoir disparu depuis longtemps et que seuls des systèmes automatiques, des IA, maintiendraient l’intégrité de leur territoire. Au cours d’une odyssée qui va voir les siècles et les millénaires s’écouler, pour la lectrice ou le lecteur, comme, dans d’autres romans, s’écoulent les jours (une ressemblance de plus avec Alastair Reynolds, dans House of suns), ils vont se rendre sur un des mondes les plus proches de la frontière, faire de longues observations, trier des milliers d’années de données accumulées, bénéficier d’un coup de chance, et faire une découverte. Une découverte qui va entraîner un projet fou, mobiliser les ressources de quatre systèmes stellaires, et faire prendre au couple un risque… démentiel !

Mon avis

Premier point, si vous comptez lire un jour le roman Incandescence, la lecture préalable de Riding the crocodile est très fortement conseillée, car elle vous facilitera énormément la vie en vous donnant les bases de cet univers. On espère d’ailleurs que si ledit roman doit être traduit un jour, l’éditeur aura l’intelligence de proposer la traduction d’au moins cette nouvelle (et de Gloire et Hot Rock) en parallèle… voire au sein du même ouvrage, une sorte d’intégrale du « cycle » de l’Amalgame. Même si traduire Riding the crocodile tout seul aurait du sens également, vu que c’est tout de même une longue nouvelle d’un fort intérêt propre, ne serait-ce qu’en terme de worldbuilding et de thématiques.

Et justement, cet univers, cette sorte de Culture de Iain M. Banks (l’humour en moins et la Hard SF en plus) revue à la sauce Alastair Reynolds, période House of suns, est le très gros point fort de ce texte. J’ai toujours été fasciné par ces contextes où, sans l’aide de cette facilité scénaristique que constitue le déplacement supraluminique, l’humanité arrive à s’étendre sur une vaste portion de la galaxie, ainsi que par ces textes qui se déroulent sur des durées vertigineuses, millénaires, voire dizaines de millénaires. Je ne pouvais donc être que charmé par Riding the crocodile sur ce plan là.

Si l’on connaît un minimum l’œuvre d’Egan, on peut aussi être étonné par le fait que les personnages (enfin surtout Leila, pour être honnête) sont plus développés, sur le plan de leur psychologie, que d’habitude, par la… poésie est sans doute un terme trop fort, mais disons beauté mélancolique qui se dégage de certaines scènes, voire par l’émotion dans la touchante relation du couple (surtout sur la fin), ainsi que par le côté « démonstration technique », d’habitude propre à la Hard SF (surtout Eganienne, du moins jusqu’à un certain point de sa carrière),  qui reste finalement léger ici (il est bien plus prononcé dans Gloire). C’est donc à un Egan assez inhabituel auquel on a affaire, surtout pour l’époque où Riding the crocodile a été écrit (aujourd’hui, l’australien fait ce que j’appelle de la « Light Hard SF », et est plus concerné par des thématiques sociales que par autre chose, même s’il reste tout de même un peu de sense of wonder et de technicité dans le mélange -mais pas assez pour ses aficionados les plus hardcore-).

Et justement, c’est dans une de ses thématiques centrales que réside l’autre gros intérêt du texte : la relation pacifique avec l’autre pour tout ce qui concerne l’Amalgame, le vivre-ensemble pour employer un terme populaire, et la communication avec celui qui s’isole, refuse de parler, va même jusqu’à cacher son apparence et sa nature, pour ce qui concerne l’Aloof. Egan célèbre l’explosion de diversité inter- et intra-culturelle qui constitue ou que catalyse l’Amalgame, dans laquelle les intérêts convergents sont inévitables, ce qui favorise la coopération, l’entente, l’entraide, la relation tout simplement, bref diminue les chances de conflit et promeut la paix. Une civilisation où, à condition que vous le demandiez gentiment (et que le budget énergétique impliqué ne soit pas trop déraisonnable !), trois systèmes stellaires différents, habités par des êtres qui ne sont parfois même pas basés sur de l’ADN ou du carbone comme vous, qui ne vous ont jamais rencontré, qui ne vous doivent rien, vont détourner de leurs infrastructures assez d’énergie pour alimenter toutes leurs villes pendant une décennie et suivre vos instructions de construction de votre station d’observation de l’Aloof à l’atome et à la nanoseconde près : l’assemblage de la station Trident est le triomphe de la coopération qui est l’essence de l’Amalgame, la preuve (s’il en fallait une) que ce dernier remplit sa promesse. Le rêve réalisé, comme aurait pu le dire un certain Martin Luther King. Egan précise que quand, dans le disque galactique, deux civilisations spatiopérégrines se rencontrent, elles découvrent toujours (même si Gloire apportera une nuance à « toujours ») qu’elles ont quelque chose en commun, quelque intérêt ou bénéfice mutuel. Voilà une philosophie encore plus utopiste ou positive que celle de Iain M. Banks (même si chez ce dernier, l’utopie est essentiellement de façade, tant les Mentaux de la Culture sont bien plus pragmatiques, voire une main de fer dans un gant de velours, qu’il n’y paraît de prime abord).

Un autre point est également intéressant : ce qui a commencé comme un projet solitaire, celui d’un couple, un projet semblant chimérique, même, car « tout » avait déjà été tenté depuis longtemps, a des conséquences sur l’Amalgame tout entier, lui redonnant un élan, revitalisant des cultures entières. La question de l’élan d’une (meta)civilisation et des conséquences funestes quand il lui arrive de le perdre sont d’ailleurs abordées dans Gloire (mais nous en reparlerons). Et clairement, Riding the crocodile n’est qu’une exploitation du même thème, mais à l’échelle microscopique d’un couple et pas à celle, macroscopique, des (meta)civilisations : on ne meurt que quand on ne s’enthousiasme plus pour rien, quand on ne sait plus comment occuper un temps devenu, par la force de la technologie, infini ou presque. Là aussi, Egan tranche avec d’autres œuvres de SF : on ne vit pas des existences immortelles obscènes, vaines, on a la décence, quelque part, de partir quand tout ce qui était pertinent, tout ce qui avait du sens, a été accompli.

Arrivé(e) à ce stade de votre lecture de cette critique, vous devez donc vous dire que cette nouvelle est diablement intéressante. Et vous aurez raison… essentiellement. Car un point précis peut doucher votre enthousiasme : le fait qu’Egan vous fasse une promesse (vous allez en apprendre plus sur l’Aloof)… et qu’il ne la tienne pas vraiment. La fin est, ainsi, franchement frustrante. Elle donne quelques réponses, une conclusion à l’odyssée interstellaire et multi-millénaire du couple, mais n’est pas vraiment satisfaisante. Peut-être que les réponses sont données dans d’autres textes du cycle (pas dans Gloire, en tout cas), mais au moment où je rédige ces lignes, je n’en suis pas certain. Cette frustration n’annihile en aucun cas l’intérêt d’une lecture potentielle, mais il vaut mieux la connaître pour en atténuer l’impact. Car après tout, c’est plus dans les thématiques que dans la résolution du mystère que réside, sans nul doute, l’intérêt de Riding the crocodile

Niveau d’anglais : pas de difficulté.

Niveau de Hard SF : franchement accessible, surtout pour du Egan old-school.

Probabilité de traduction : qui sait…

Pour aller plus loin 

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette nouvelle, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Gromovar,

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8 réflexions sur “Riding the crocodile – Greg Egan

  1. Je viens de terminer Axiomatique (VF), que j’ai trouvé brillant. C’était ma première expérience avec Greg Egan, je me laisserai tenter par ce second recueil prochaînement. Merci encore pour ce billet.

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