Gloire – Greg Egan

Un début effectivement glorieux, une fin qui l’est moins

gloire_eganGloire est la deuxième nouvelle du cycle informel de l’Amalgame, dont je vous ai présenté les fondamentaux dans ma critique de Riding the crocodile. Au moment où je rédige ces lignes, c’est le seul texte inscrit dans cet univers à avoir été traduit, en l’occurrence par Bragelonne. Des trois nouvelles, c’est cependant, de mon point de vue, la moins intéressante, bien qu’en valeur absolue, elle ait bien des arguments à faire valoir, à commencer par son début tonitruant.

Les fondamentaux et la structure de Gloire sont finalement fort similaires à ceux de Riding the crocodile (deux citoyens de l’Amalgame tentent de résoudre un mystère, la fin ne répond pas vraiment aux promesses faites par l’auteur), à ceci près qu’ici certains curseurs sont poussés bien plus loin (le texte est nettement plus Hard SF -enfin surtout son début, pour être honnête, après ça se calme nettement-, et la fin est plus décevante que celle de Riding the crocodile). Les thématiques centrales, cependant, restent, comme nous allons le voir, intéressantes, et c’est en elles, plus que dans la résolution d’un éventuel mystère, que réside sans doute le vrai point fort de cette nouvelle.

Une entrée en matière tonitruante *

* The Passage, Lunatic Soul, 2020 (Mariusz Duda de Riverside nous régale une fois de plus avec une des merveilles musicales dont il a le secret !).

Avec Greg Egan, il n’y a pas de tour de chauffe, car il commence sa nouvelle avec un long passage qui pousse très loin les curseurs de la Hard SF et du sense of wonder. C’est simple, sur ces deux plans, on est aussi haut que dans The human de Neal Asher dont je vous parlais il y a quelques mois (sauf qu’ici, c’est transitoire, ça ne dure pas tout un roman ou quasiment). En effet, si vous vous souvenez bien de ma critique de Riding the crocodile, je vous ai expliqué que comme mode de déplacement interstellaire, l’Amalgame n’employait ni vaisseau supraluminique ni trou de ver (la vitesse de la lumière étant impossible à atteindre ou dépasser et de tels raccourcis dans l’espace-temps n’existant pas), mais transférait les données informatiques codant le corps et l’état mental des voyageurs via un faisceau de rayons gamma. Ce qui implique donc un récepteur qui décode ladite transmission avant de construire par nanotechnologie un corps d’accueil ou de fournir un environnement en réalité simulée adéquat.

La question implicite qui se pose étant bien entendu : comment fait-on quand il n’y a pas de station d’accueil ? Cette intro Hard SF, donc, y apporte une incroyable réponse, propre à donner le vertige, et j’oserais même dire un orgasme, à n’importe quel amateur de ce sous-genre. Et justement, si la Hard SF n’est pas votre tasse de thé, vous devez vous demander si Gloire a de quoi vous intéresser tout de même. Je vous rassure tout de suite : à part cette intro hardcore, le reste de cette nouvelle ne présente aucune difficulté, à part à la rigueur un très court passage en rien indispensable à la compréhension du gros de l’intrigue. Bref, vous pouvez y aller sans crainte.

I didn’t want to wake up […] into our mire […] I didn’t want to see our ship going down *

* Our mire, The Pineapple Thief, 2020 (et dans le genre excellente musique, Bruce Soord et Gavin Harrison ne sont pas des manchots non plus).

L’Amalgame surveille évidemment les planètes primitives se trouvant à proximité de son territoire. Et justement l’une d’elles abritait une espèce, les Niahs, qui a fait perdurer pendant trois millions d’années (avant de disparaître d’une façon ou pour un motif inconnus) une civilisation non pas tournée vers le développement technologique effréné ou le vol spatial, mais entièrement vouée aux arts, parmi lesquels les mathématiques occupaient une place centrale. Un million d’années plus tard, ce monde abrite une autre espèce, les Noudahs, qui ne sont pas génétiquement apparentés aux Niahs, viennent juste d’accéder au vol interplanétaire, et sont divisés en onze entités politiques différentes, parmi lesquelles deux superpuissances se regardant en chiens de faïence se taillent la part du lion. Les Niahs ont gravé leurs découvertes mathématiques sur des tablettes en céramique plus résistantes que le diamant, qui ont cependant le gros désavantage d’être très petites, ce qui fait que les démonstrations de génie de ces chercheurs acharnés peuvent s’étaler sur plusieurs d’entre elles. Le temps les a enterrées, et le développement des infrastructures ou de l’irrigation des Noudahs menace de les rendre inaccessibles.

Deux xénomathématiciennes humaines de l’Amalgame, Joan et Anne, décident de se rendre sur place en urgence, avant qu’il ne soit trop tard. Les Noudahs ignorant tout de l’Amalgame, elles ne ménagent pas leurs efforts pour cacher l’endroit exact d’où elles viennent, insèrent leurs esprits dans un corps d’accueil modelé sur la biologie et l’environnement local (six mains, une puissante queue, des chromatophores, une atmosphère à 120°c et une pression élevée), et chacune va se présenter à une des deux superpuissances locales en disant venir en paix d’une autre planète (je n’ai d’ailleurs pas trop compris la logique derrière le fait de se cacher d’un côté et, de l’autre, de débarquer en hurlant à qui veut l’entendre qu’on est un alien, mais passons…). Les deux femmes pensent bien faire pour tout le monde, aussi bien l’Amalgame que les Noudahs, mais elles ont sous-estimé l’âpreté de la psychologie de ces derniers et de la Guerre Froide que les deux camps opposés se mènent (cela m’a un peu fait penser à Au tréfonds du ciel, d’ailleurs). Et un peu comme dans Le sens du vent de Iain M. Banks, l’ingérence bienveillante / le premier contact effectué par une société plus avancée va donner des résultats catastrophiques, quand les bonnes intentions des deux humaines vont enclencher un cycle paranoïaque chez les deux superpuissances, chacune ayant peur que l’autre n’arrache à sa visiteuse ses secrets technologiques avant elle.

La fourmi veut pas donner son miam, miam *

* Pit et Rik, 1981.

(ce qui suit ne comporte aucun spoiler majeur, mais en dévoile tout de même plus qu’à mon habitude sur les thématiques développées dans cette nouvelle. À vos risques et périls, donc)

Comme je le disais en introduction, les tenants (deux citoyens de l’Amalgame se mettent en tête de résoudre un mystère sur une planète étrangère) et les aboutissants (malgré ce que laissait miroiter Egan, le mystère Niah n’est pas résolu à la fin du texte) de cette nouvelle sont finalement très similaires à ceux de Riding the crocodile, à ceci près que ce dernier avait tout de même une conclusion un minimum satisfaisante, même si elle restait frustrante. Ici, j’aurais tendance à dire que seule la frustration domine (bien que l’auteur utilise de façon astucieuse une particularité astronomique du système concerné qui rend tout de même ladite conclusion intéressante sur au moins un plan), du moins si on ne prend pas en compte le fait que c’est plutôt du côté des thématiques développées (sans parler de son entrée en matière ultra-Hard-SF magistrale) qu’il faut sans doute chercher le vrai intérêt de Gloire, et pas forcément dans la résolution de son intrigue. 

Car, outre la façon dont une station de réception est construite dans un système qui n’en possède pas, Gloire répond à une autre question implicite posée par les fondamentaux de l’Amalgame expliqués dans Riding the crocodile (et une fois encore, ce n’est pas sans rappeler le cycle de la Culture) : dans le disque galactique, quand deux cultures extraterrestres se rencontrent, elles trouvent quasiment toujours des points d’entente, des intérêts communs, qui les encouragent à la coopération. Et de toute façon, comme l’explique Egan dans Gloire, entre les sauvegardes d’état mental potentiellement disséminées dans toute la Voie Lactée, le fort sentiment pacifiste / enclin à la coopération et l’honnêteté de l’Amalgame, le fait qu’il existe des contre-mesures à quasiment toutes les formes de violence et qu’un trouble-fête serait vite remis au pas, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de faire du mal à un autre individu ou une autre espèce, sans parler de l’éradiquer totalement et surtout définitivement. Sans compter le fait que dans l’Amalgame, on considère que l’impératif territorial est une phase transitoire de l’Histoire d’une race, qu’il appartient à une brève période de son développement et finit naturellement par disparaître. Tout ça cumulé fait qu’aucun empire ne s’est jamais répandu dans notre galaxie.

Sauf que… Les Noudahs ne voient pas les choses comme cela. Mais alors pas du tout. Pour eux, le monde se divise en deux catégories, les Chercheurs, c’est-à-dire les peuples comme les Niahs, assis sur un tas de découvertes scientifiques qui pourraient permettre de construire des armes de la Mort qui Tue mais qu’ils refusent de partager, les salauds, entravant ainsi la glorieuse marche en avant des Conquérants (avec un grand « C ») comme les Noudahs, qui du coup, vont les exterminer, histoire de poursuivre leur irrésistible expansion territoriale. Bref, quand les deux mathématiciennes de la Cult… de l’Amalgame viennent leur expliquer le progressisme et le vivre-ensemble galactiques, ça se passe très, très mal, sauf auprès de 2-3 individus plus éclairés que les autres (on retrouvera d’ailleurs ce point, à l’échelle d’une faction culturelle entière, cette fois, dans Hot Rock). Et c’est justement là qu’est à mon avis l’intérêt de ce texte dans la construction de l’univers de l’Amalgame : nuancer, expliquer que malgré l’impression qu’avait pu laisser Riding the crocodile, il y avait des ratés dans l’utopie galactique.

Ce qui est fascinant est que les Noudahs des deux superpuissances coopèrent avec nos deux mathématiciennes de l’Amalgame alors qu’ils méprisent les Niahs, et qu’ils veulent juste savoir comment leur civilisation, qui a pourtant perduré pendant trois millions d’années, a disparu du jour au lendemain, tout ça pour pouvoir reproduire le processus sur d’autres civilisations de Chercheurs qui les gêneraient lorsqu’ils se répandront tôt ou tard dans d’autres systèmes stellaires. Ils sont d’ailleurs attentifs au moindre signe qui trahirait la localisation du vaisseau interstellaire ou du portail galactique qui, ils en ont sont certains, a servi à Joan et Anne pour arriver sur leur planète, dans le but de s’emparer de sa technologie avancée.

Gloire est aussi liée à Riding the crocodile d’une dernière façon : on soupçonne que les Niahs ont disparu quand le but de leur civilisation, à savoir résoudre tous les mystères mathématiques de l’univers, a été accompli, ce qui a donc brisé son élan, annihilé sa raison de perdurer ; c’est exactement le même raisonnement, bien qu’ici appliqué à une tout autre échelle, macroscopique, que celui qui prévaut dans Riding the crocodile pour les citoyens, les individus de l’Amalgame, qui décident de mourir quand rien ne reste à accomplir dans leur existence. Bref, c’est intéressant, mais je trouve que les points communs entre les deux textes sont un peu trop nombreux à mon goût. Le pire étant le trope « nos deux citoyens de l’Amalgame en quête de la résolution d’un mystère » qui va être appliqué une troisième fois dans la nouvelle Hot Rock, dont nous reparlerons prochainement (et qui est, malgré cette récurrence, de très loin la meilleure des trois nouvelles, et un monument du Planet Opera Hard SF du calibre de l’excellent Retour sur Titan de Stephen Baxter).

Niveau de Hard SF : l’intro envoie du lourd, mais le reste est compréhensible par tous.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette nouvelle, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de ,

***

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14 réflexions sur “Gloire – Greg Egan

  1. Très tentant, surtout pour le début hard-SF et cet univers qui a l’air passionnant.
    Néanmoins je ne comprends pas bien une chose : seule « Glory » est en VF dans tout le cycle, c’est ça ? Peut-on vraiment la lire sans rien avoir lu d’autre ?

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    • Pour l’instant, oui, seule Glory est en VF. Pour ce qui est de la lire de façon isolée, c’est vrai que la présentation de l’Amalgame qui est développée dans Riding the crocodile manque dans ce texte (Egan fait un peu comme si le lecteur maîtrisait déjà les fondamentaux de ce contexte), mais ça ne me paraît pas pour autant totalement incompréhensible sans ça. Surtout pas si tu suis ce blog et donc a eu l’occasion de me voir résumer lesdits fondamentaux.

      Maintenant, vu que le Belial’ a récemment traduit Diaspora, personne ne dit qu’il ne s’attaqueront pas au cycle de l’Amalgame un jour, avec un recueil comprenant les nouvelles et une traduction d’Incandescence en parallèle, voire en un seul ouvrage comprenant le roman + les trois nouvelles, un truc du genre « L’Amalgame – Intégrale ». Un peu comme ce que va faire AMI avec Adam-Troy Castro.

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  2. une novella du calibre de retour sur Titan, mais je ne peux passer à côté. Pas du tout. J’ai été bluffé par retour sur Titan, a tel point que j’y pense encore aujourd’hui!
    Bon, faut que je trouve cette Gloire pour l’accrocher à mon Panthéon bloguesque.

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        • Elles se déroulent dans le même univers, mais les intrigues et les personnages sont complètement différents à chaque fois. Il n’y a pas de fil rouge où des personnages ou des événements de l’une d’elles sont mentionnés dans les autres, comme ça peut exister dans le cycle de la Culture, par exemple. De plus, les intrigues inachevées des unes ne sont pas réglées dans les autres.

          Aimé par 1 personne

  3. Ping : Hot Rock – Greg Egan | Le culte d'Apophis

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