Le nuage noir – Fred Hoyle

Hard SF de la préhistoire ! 

le_nuage_noir_hoyleFred Hoyle (1915-2001) était un astrophysicien et cosmologiste britannique, connu pour être un farouche opposant de la théorie du Big Bang (terme qu’il a d’ailleurs inventé -par dérision-), qui était en totale contradiction avec son propre modèle d’un univers dit « à l’état stationnaire » (éternel, immuable), modèle qui finira cependant par être abandonné car incapable de rendre compte des observations. Mais il ne faudrait pas, pour autant, oublier qu’il a été un des pionniers en matière de recherches sur la Nucléosynthèse stellaire (son travail a d’ailleurs été étrangement ignoré lors de la remise du Prix Nobel de Physique 1983 à son coéquipier William Alfred Fowler) et de l’idée de principe anthropique faible. Il faut dire qu’outre celle du Big Bang, Hoyle était un habitué des controverses, étant par exemple opposé à l’idée d’abiogenèse et plutôt partisan de la Panspermie.

Au-delà du fait d’être un savant reconnu, Hoyle était aussi l’auteur, en plus de ses écrits scientifiques, de plusieurs romans de SF, dont Le nuage noir dont je vais vous parler aujourd’hui, publié en VO en 1957 et traduit en français en 1962 (je l’ai, pour ma part, lu en anglais, pour des raisons de disponibilité de la VF / prix de l’occasion ; j’en profite pour préciser que la VO se lit très facilement, le niveau de langue utilisé ne présentant aucune difficulté particulière). Dans la préface (celle de l’édition anglo-saxonne, du moins), son fils relate que pendant la Seconde Guerre mondiale, un de ses collègues, voyant Fred Hoyle lire un roman de SF, lui demande pourquoi il lit ce genre de littérature de gare, ce à quoi l’intéressé répond « Ces gars n’ont aucune connaissance scientifique et se font beaucoup d’argent. Moi qui les ai, je dois être capable de faire bien mieux ». Il écrit donc un roman de Hard SF en… 1957.

Précisons toutefois que Hoyle exagère un peu et que même si Le nuage noir s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler « l’aube des temps » de ce sous-genre, il n’en est pas pour autant tout à fait un précurseur, puisque des auteurs comme Tom Godwin ou Hal Clement avaient déjà publié des textes de Hard SF plusieurs années avant, et que les origines du genre peuvent être retracées bien avant ça. Mais bon, pour cette époque antédiluvienne, Le nuage noir reste (sur le strict plan de la Hard SF) carrément impressionnant : on dirait du Robert Forward mélangé à du Peter Watts mais des décennies avant les œuvres phares de ces derniers ! Sur un pur plan littéraire, en revanche, on reste un peu dubitatif devant certaines louanges proférées par des critiques ayant pourtant une tenace réputation d’avoir la dent dure, tel que Damon Knight par exemple, tant la première moitié du livre est poussive et tant on a parfois l’impression d’avoir affaire à un essai et pas un roman (comme chez Forward, même si ça s’arrange dans la seconde moitié et que l’impression est rarement aussi prononcée que chez lui).

Intrigue et analyse / ressenti – Première moitié *

* Cut to the chase, Rush, 1993.

Alors je vais résumer, parce que Hoyle s’étend énormément sur les événements de la première moitié, alors que franchement, très souvent, il n’y aurait pas eu besoin d’autant entrer dans les détails : le livre s’ouvre en 2020, lorsque Blythe, un savant britannique, reçoit une lettre et un paquet provenant de la succession de Sir John McNeil, physicien récemment décédé qui était au plus près des décisionnaires lors de la « crise du Nuage Noir », un demi-siècle plus tôt. J’anticipe un peu sur la suite, mais pour vous situer la chose, il s’agit d’une catastrophe d’origine astronomique (mais pas que…) qui a fait 700 millions de morts, soit un quart de la population mondiale de l’époque. Dans son récit, McNeil dévoile la vraie nature dudit nuage, qui n’apparait pas dans les comptes-rendus officiels de l’événement.

La suite du récit commence en janvier 1964 (il faudra attendre le dernier chapitre pour se reconnecter avec le présent, en l’occurrence janvier 2021, quand Blythe finit de lire le compte-rendu de McNeil et réalise la nature de l’objet joint à la missive). Là aussi, je vais synthétiser ce qui s’étend de façon inutile sur une bonne centaine de pages. Donc, des astronomes américains découvrent (via l’étude de plaques photographiques) qu’un nuage de gaz et de poussières interstellaires se dirige droit vers le Soleil, qu’il atteindra un an et demi plus tard. Le problème étant que pendant le temps qu’il va passer dans notre petit coin d’univers (avant de poursuivre sa route), il va avoir un effet désastreux sur le climat terrestre (une baisse drastique des températures) en raison de son inhabituelle densité et de sa taille (1 Unité Astronomique de diamètre, soit la distance Terre-Soleil ou 150 millions de kilomètres).

De leur côté, des astronomes britanniques découvrent en parallèle et par d’autres méthodes (la perturbation des orbites des géantes gazeuses du Système Solaire) l’existence et l’arrivée du nuage. Ils se mettent en rapport avec les américains qui, n’ayant pas ébruité l’affaire, sont sidérés mais ravis de pouvoir échanger données et hypothèses. Les deux groupes de savants se rencontrent, et conviennent de révéler la catastrophe à venir à leurs gouvernements respectifs (qui réagiront d’ailleurs de façon très différente). Voilà, en gros, le résumé des événements de la première partie.

À ce stade de la lecture, on peut déjà se faire plusieurs réflexions : premièrement, il est tout de même rare de voir ce qui est supposé être un roman de SF proposer des schémas et même des équations… dans le corps du texte. Pas dans des annexes, comme chez Robert Forward, par exemple, mais bel et bien au niveau du récit. Je veux dire, même les ouvrages de vulgarisation scientifique à la Brian Greene n’utilisent plus d’équations et à peine des schémas, c’est tout dire ! Alors je vous rassure, c’est transitoire (Hoyle ne les emploie quasiment plus dans la seconde moitié de son livre) et on peut passer ces parties sans souci. Mais ça laisse tout de même une étrange impression d’avoir affaire à un essai et pas à un roman. Impression d’ailleurs renforcée par des personnages ectoplasmiques (à part un, à la rigueur) et par un style qui, sans être aussi « inexistant » que celui de Robert Forward, n’est tout de même pas franchement littéraire.

Pourtant, les longueurs, les maladresses et l’aridité de la chose mises à part, tout ce qui se place sur le plan de la Hard SF et de l’apocalyptique / le post-apocalyptique est déjà intéressant dans cette première moitié, surtout compte tenu de l’ancienneté du roman. Et pourtant, croyez-le ou non, mais ce n’est absolument rien à côté de la seconde moitié, qui est, elle, magistrale sur ces deux plans (et je signale  que l’écriture s’y améliore aussi, que ce soit au niveau des personnages, du style, de la densité des événements intéressants, etc).

Intrigue et analyse / ressenti – Seconde moitié

Dans la seconde moitié, nous ne suivons plus que les scientifiques britanniques. Leur chef de file, Kingsley, va convaincre le gouvernement de Sa Majesté d’ouvrir une sorte de « Los Alamos » anglais dédié à l’étude du Nuage, situé à Nortonstowe. Et le bonhomme va avoir 2-3 idées « annexes », comme donner le pouvoir non pas aux politiques ou aux militaires, mais aux savants. Ce qui est d’ailleurs une thématique secondaire intéressante (bien qu’assez sous-exploitée) du roman de Hoyle.

Surtout qu’il va y avoir beaucoup plus à étudier que prévu, vu que le Nuage ne poursuit pas sa course dans l’espace interstellaire mais s’arrête en orbite solaire même après son mois de transit prévu par les équations de la mécanique orbitale. Initialement, nos savants trouvent une explication scientifique possible à la chose, mais quand certaines communications radio sont inexplicablement perturbées, ils comprennent que le Nuage n’est pas ce qu’il semble être (et non, il n’y a pas V’Ger à l’intérieur). Alors je ne vais pas divulgâcher (et c’est bien dommage, parce qu’il y aurait bien des choses intéressantes à développer sur cette thématique. Au passage, il ne faut pas regarder la couverture française de trop près, faute de tout comprendre d’un coup d’œil), mais disons qu’il y a plus qu’un vague rapport avec une nouvelle très postérieure de Peter Watts (dont je me suis même demandé dans quelle mesure il avait pu s’inspirer de Hoyle -ce serait intéressant d’avoir son éclairage sur la question-), y compris dans la surprenante conclusion apportée à propos de la nature majoritaire / privilégiée de la vie dans l’univers, et des endroits où elle se développe (un peu comme dans Hot Rock de Greg Egan , mais pour un milieu différent).

Et là, chers aponautes, on en prend plein les yeux. Hoyle exploite un motif récurrent des romans / films / séries de SF à l’ancienne mais en donne une explication Hard SF détaillée et très crédible. Quand on se souvient que le bouquin a été rédigé en 57, on reste pantois devant le fait que l’auteur avait littéralement des décennies-lumière d’avance sur les Egan, Watts et compagnie. Et si vous ajoutez à ça que l’aspect apocalyptique / post-apocalyptique devient assez bluffant lui aussi (bien que pas dans d’aussi vastes proportions), on se retrouve devant un livre qui partait franchement mal dans sa première moitié mais qui devient souvent passionnant dans la seconde (à quelques facilités près, comme un certain problème de communication, dirons-nous, qui est réglé avec une aisance qui devrait sidérer un certain auteur récent de SF de premier plan). Pour prendre un autre point de comparaison, c’est comme si la courte partie où Mary Robinette Kowal fait de l’apocalyptique Hard SF dans Vers les étoiles était étendue et encore plus pointue, expliquant toutes les conséquences possibles ou avérées de la catastrophe avec d’amples détails scientifiques. Et c’est d’autant plus bluffant qu’en fait, il n’y a pas qu’une apocalypse… mais plusieurs !

Dernier aspect du livre, la tentative de prise de pouvoir par les scientifiques donnera des résultats désastreux, y compris pour eux-mêmes : dans une veine encore plus extrême que chez Lovecraft, la connaissance nous tuera. Littéralement. Ce qui conduit d’ailleurs l’auteur à écrire un des rares passages poignants du livre, les apocalypses de masse étant décrites sur un ton beaucoup plus dépassionné, scientifique, clinique.

Tout compte fait, je ne regrette absolument pas ma lecture (et j’ai d’ailleurs prévu un autre texte de Hoyle dans le programme 2021), même si, comme nous l’avons vu, l’ouvrage (pour la première partie, j’ose à peine parler de roman) a des défauts parfois majeurs (voire rédhibitoires pour la plupart des lecteurs). Mais pour un pur et dur de la Hard SF dans mon genre (ou dans celui de certains d’entre vous), la seconde moitié, et tout particulièrement le dernier tiers, rattrape très largement ces défauts, et l’aspect précurseur du Nuage Noir au sein de ce sous-genre fait qu’il reste une lecture de valeur. Tout comme, dans un autre registre de la SF, Sidewise in time, cette critique participe d’ailleurs de mon intérêt pour les précurseurs à-demi oubliés / jamais traduits de certains sous-genres des littératures de l’imaginaire.

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