Guide de lecture SFFF – Découvrir la (ou progresser en) Hard SF

ApophisIl y a une profonde incompréhension, de la part du public qui n’en lit pas encore ou qui n’en a que peu lu, au sujet de la Hard SF : certains, qui ne lisent que du Young Adult, pensent que toute la SF adulte ressemble à la Hard SF, ce qui n’est évidemment pas le cas ; d’autres sont persuadés que toute la Hard SF leur est inaccessible, ou bien est réservée aux lecteurs qui ont fait des études scientifiques ou techniques (ce qui, là aussi, est inexact) ; enfin, la majorité des lecteurs est persuadée que toute la Hard SF est du niveau de ses auteurs les plus pointus (typiquement, Greg Egan) ou, plus insidieux encore, que chaque livre de Hard SF d’un auteur donné présente le même degré d’exigence, ce qui, dans les deux cas, est profondément faux : un même écrivain (Greg Egan et Stephen Baxter me paraissent être deux bons exemples) peut, tout en écrivant de la Hard SF dans chaque cas, proposer des textes aux niveaux de complexité très différents. Il y a un gouffre entre Évolution et Exultant de Stephen Baxter, comme entre Zendegi et Schild’s Ladder de Greg Egan ! Et puis bien sûr, il y a les lecteurs qui pensent que tel bouquin est de la Hard SF, alors qu’il ne se qualifie pas vraiment pour ce sous-genre, ou en tout cas pas parmi ses représentants à recommander (cf Retrograde).

En conséquence, la structure que j’ai décidé d’adopter pour ma série de guides de lecture n’a sans doute jamais été aussi pertinente : il est vraiment capital, surtout pour un lecteur non-issu d’une filière scientifique, de commencer sa découverte de la Hard SF par les livres les plus accessibles, faute de quoi vous risquez très fortement de vous dégoûter d’un sous-genre auquel vous ne « comprendrez rien » ! Attention, toutefois, aux généralisations : je connais des lecteurs experts en Hard SF qui n’ont pas du tout une formation scientifique, et à l’inverse, quelqu’un qui bosse à l’ONERA ou au CNRS (les intéressés se reconnaîtront…) peut bien évidemment s’affranchir du parcours conseillé et commencer directement par le plus pointu. Encore que, Schild’s Ladder, une fois encore…

Quelques définitions

Comme nous l’avons vu en introduction, il est capital de bien définir ce dont on parle en évoquant la Hard SF. Premier point, ça peut paraître complètement idiot, mais « Hard » ne se réfère pas à la difficulté de lecture des bouquins appartenant à ce sous-genre ! Il signifie juste qu’ils mettent particulièrement en avant la science par rapport à la fiction : ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. Le corollaire étant que c’est cette cohérence interne qui est importante, et que même si, des années ou des décennies plus tard, ce qui est expliqué dans le livre a été invalidé par des théories postérieures, il reste considéré comme un livre de Hard SF.

Attention, « respect des lois physiques / des théories admises » ne signifie pas que l’auteur va forcément s’interdire l’exploitation de quelque chose qui ne cadre pas avec, mais plutôt que ça restera exceptionnel et strictement limité. L’exemple classique est celui d’un univers où la propulsion supraluminique existe, mais où tout le reste cadre strictement avec la science telle que nous la connaissons. Donc pas d’armes à énergie portables, pas de champs de force, etc. Retenez cependant que la plupart des auteurs de Hard SF sont très mal à l’aise avec ce genre d’exception, et que les recoins des théories actuelles leur offrent bien assez de terrain de jeu pour s’en passer.

Au-delà de cette base minimale de plausibilité scientifique, beaucoup de livres de Hard SF (mais pas tous, loin de là) ont aussi tendance à donner d’amples détails techniques qui n’existent pas dans d’autres sous-genres de la Science-Fiction. Un exemple : dans Hypérion de Dan Simmons (non Hard SF), on va vous dire que les vaisseaux-torche ont des propulseurs laissant une longue traînée de plasma derrière eux (d’où le nom). Et… c’est tout. Dans un roman de Hard SF, on va vous expliquer que le vaisseau est doté d’une propulsion magnéto-plasmique à impulsion spécifique variable VASIMR, utilisant de l’argon comme propergol et une centrale à fusion nucléaire inertielle type Tokamak comme source d’énergie. Selon les auteurs, voire les livres d’un auteur donné, ce genre de détails est à géométrie variable : dans son célèbre cycle des Inhibiteurs ou dans House of suns, Alastair Reynolds s’en tient strictement à un univers où le déplacement plus rapide que la lumière est impossible, mais n’entre pas particulièrement dans les détails techniques ; Évolution de Stephen Baxter va même encore plus loin, puisqu’il ne décrit pratiquement aucune technologie alors qu’il relève pourtant incontestablement de la Hard SF via son utilisation de sciences comme la Paléontologie.

La Hard SF est avant tout une littérature de l’imaginaire axée sur la réflexion, notamment sur les dangers de la mauvaise utilisation de telle ou telle technologie ou sur les possibilités qu’elle peut offrir à l’Humanité, voire sur la façon dont elle peut permettre à celle-ci et à sa civilisation de dépasser le stade de l’Humain. Néanmoins, une grosse majorité des livres de Hard SF sont aussi axés sur ce que l’on appelle le Sense of wonder, un sentiment de vertige / sidération / épiphanie / terreur devant les merveilles / étrangetés de l’univers (un aspect partagé avec le Space / New Space / Planet Opera) ou les progrès d’une science ou technologie hyper-avancée. Un livre de Hard SF n’est pas un essai scientifique (sauf chez Robert Forward  😀 ) : l’aventure, un souffle épique, peuvent y être aussi présents que dans d’autres sous-genres de la SF ou de la Fantasy !

Pourquoi est-ce que ça peut m’intéresser ? 

La Hard SF peut vous intéresser si :

  • Vous cherchez une SF au maximum plausible en fonction des lois scientifiques actuellement admises et comprises.
  • Vous désirez lire une SF qui est susceptible d’entrer dans le détail des technologies utilisées dans l’univers du roman, voire des particularités des environnements décrits (cf L’œuf du dragon de Robert Forward).
  • Vous voulez découvrir un sous-genre de la Science-Fiction qui fait la part belle aux merveilles et aux étrangetés de l’univers.
  • Vous souhaitez lire une SF qui privilégie la réflexion au divertissement, par exemple en vous invitant à réfléchir à l’avenir de l’Homme, de la civilisation ou aux dangers des technologies émergentes.
  • Vous ne cherchez pas forcément une SF centrée sur les personnages mais plutôt sur les idées ou l’univers (il est très rare que l’emphase soit mise sur les personnages ou que ceux-ci soient très développés en Hard SF, même si des exceptions existent, la principale étant Peter Watts).

Qu’est-ce que je dois lire pour découvrir ou me perfectionner dans ce domaine ? 

Concernant la définition des profils de lecteurs, je vous renvoie à l’article introductif du guide de lecture (pour vous aider à vous y retrouver, outre un découpage en différentes parties selon le profil de lecteur, j’ai ajouté de 1 à 5 étoiles à côté du titre de chaque roman ou cycle : il ne s’agit pas d’une note mais d’une échelle de difficulté / exigence / ordre de priorité de lecture). Tout d’abord, une remarque préliminaire : certains romans importants en Hard SF n’ont jamais été traduits en français ou bien l’ont été mais ne sont aujourd’hui plus disponibles, que ce soit sous forme papier ou électronique. Si vous voulez vraiment vous investir dans ce sous-genre, la lecture en anglais sera donc une option à envisager (et je vous rappelle que c’est à la portée de la plupart d’entre vous).

Attention, les listes qui suivent sont conçues pour rassembler les livres les mieux adaptés à chaque profil de lecteur et les plus emblématiques de la Hard SF, pas forcément pour être exhaustives à tout prix et recenser n’importe quel livre ou auteur relevant de ce sous-genre. C’est un parcours conseillé, pas le seul qui existe.

Complet débutant (n’a jamais lu de SF… du tout !) *

A priori, on pourrait penser que conseiller à quelqu’un qui n’a jamais lu de Science-Fiction du tout de commencer par de la Hard SF serait complètement abracadabrant. A part pour quelqu’un qui a une formation scientifique / une très forte affinité pour la science, ce sera en effet la plupart du temps le cas, et il existe des tas d’autres sous-genres de la SF qui seront sans doute mieux adaptés pour découvrir en douceur le genre dans son ensemble, quitte à revenir à la  Hard SF plus tard. Toutefois, il faut se garder des généralisations : si je prends mon cas personnel, j’ai commencé la SF par… Arthur C. Clarke, et j’avais quelque chose comme dix-onze ans. Et donc pas encore ma formation scientifique actuelle, ou des décennies d’intérêt et de lectures en matière d’astrophysique / cosmologie (entre autres) derrière moi. C’est donc la preuve qu’il n’est pas formellement impossible de débuter par ce sous-genre, même pour un adolescent.

Néanmoins, pour le profil de lecteur moyen, je conseillerais de ne passer à la Hard SF qu’après avoir pris contact avec la Science-Fiction via quelque chose de moins exigeant. Si, malgré tout, vous tenez absolument à commencer par là, Arthur C. Clarke, Nancy Kress ou des bouquins isolés d’autres auteurs peuvent constituer une porte d’entrée possible. Ces romans sont décrits dans la partie suivante et sont signalés par un signe */**.


Novice (connaît les bases de la science-fiction, veut découvrir plus spécifiquement la Hard SF) **

Vous connaissez déjà un peu de SF, mais pas la Hard-science. Si vous souhaitez découvrir ce sous-genre, les romans ou auteurs suivants seront à privilégier, soit parce que ce sont de grands classiques incontournables, soit parce qu’ils sont faciles à lire et constitueront donc une porte d’entrée idéale :

Arthur C. Clarke */**

fontaines_du_paradisClarke est un des auteurs incontournables de la Hard SF, et sûrement le plus abordable des grands maîtres. La preuve, j’ai commencé à le lire alors que j’avais quelque chose comme dix – onze ans ! Combinant une solide expertise scientifique (il est à l’origine, notamment, du concept de satellite géostationnaire) et une écriture agréable, marquée par une certaine poésie sous-jacente et un sense of wonder omniprésent, c’est l’auteur idéal pour s’initier en douceur au sous-genre le plus exigeant des littératures de l’imaginaire.

On conseillera tout particulièrement 2001 et 2010 (qui vous démontreront notamment clairement que se déplacer dans l’espace est un peu plus compliqué que le pilotage de type avion de chasse des mauvais Space Opera), Rendez-vous avec Rama et Les fontaines du Paradis, ce dernier étant consacré au concept « d’ascenseur spatial » qui a, depuis, fait couler beaucoup d’encre et qui est devenu incontournable dans toute SF moderne qui se respecte.

Nancy Kress */**

danses_aeriennesContrairement à l’écrasante majorité des écrivains majeurs de Hard SF, Nancy Kress n’a ni un passé scientifique, ni technique. Sa compréhension de la science dont elle parle (la plupart du temps l’ingénierie génétique, la pharmacologie, bref la biologie au sens large, avec également un intérêt plus mineur pour l’Intelligence Artificielle) est donc issue de textes accessibles à tous (elle est connue pour se documenter de façon extensive, afin de proposer quelque chose d’aussi réaliste que possible), ce qui explique éventuellement en partie le fait que son oeuvre soit, peut-être même plus encore que celle de Clarke, une porte d’entrée idéale en Hard SF, surtout si vous êtes un complet débutant et que vous n’avez jamais lu de science-fiction du tout. On signalera aussi que loin de glorifier la technique dans des textes froids, où l’humain est négligeable, sa prose chaleureuse le met au contraire au centre des questions et thématiques soulevées dans ses histoires, notamment via la modification du génome de notre espèce ou l’impact sur sa société du développement technologique.

De l’auteure, on conseillera particulièrement le recueil de nouvelles Danses aériennes, ainsi que le roman court L’une rêve, l’autre pas, le premier proposant des sujets variés tandis que le second est une oeuvre importante pour qui s’intéresse à l’ingénierie génétique, son utilisation et ses conséquences.

Stephen Baxter – niveau 1 (*/** pour Évolution, ** pour Retour sur Titan)

evolution_baxterStephen Baxter est un des plus grands écrivains de Hard SF, et dans son oeuvre, protéiforme, on peut, en gros, distinguer trois niveaux d’exigence ou de difficulté de lecture, en fonction de celle des concepts scientifiques abordés. Son roman Évolution illustre idéalement, pour moi, le plus accessible des trois. Il sera donc parfait pour découvrir en douceur l’oeuvre de cet auteur majeur. En effet, même s’il relève de plusieurs sciences « dures » / classiques / naturelles (par opposition aux sciences sociales / humaines), comme la paléontologie, la génétique, l’anthropologie et j’en passe, cela ne se voit pas du tout, et est donc lisible par absolument tout le monde (et donc, là encore, une porte d’entrée idéale soit dans la Hard SF, soit dans le genre tout entier). Le roman (un diptyque dans son édition française) nous montre en effet, comme son nom l’indique, l’évolution de la vie sur Terre, depuis la mort des dinosaures jusqu’à un lointain futur, et ce d’une façon qui se veut réaliste. L’homme lui-même, et surtout la partie technologique de son Histoire (qu’on aurait donc le plus tendance à associer naturellement à la Hard SF) n’y jouent finalement qu’un rôle très réduit.

retour_sur_titan_baxterDe prime abord, je n’aurais pas spontanément classé Retour sur Titan parmi les livres accessibles aux gens ne lisant pas encore de Hard SF (mais déterminés à découvrir en douceur ce sous-genre), mais les nombreuses critiques parues sur ce court roman ont réussi à me convaincre que je me trompais. Vous pouvez donc le lire sans crainte, car même si vous ne comprenez pas forcément tout, vous ne serez en tout cas jamais perdu. De plus, cette novella me paraît idéalement illustrer le concept de sense of wonder (sentiment d’émerveillement / épiphanie / sidération devant les merveilles de l’univers et les découvertes ou possibilités de la science) que la Hard SF a en commun avec le Space Opera. Bref, si vous voulez découvrir les paysages et les biosphères à la fois étrangement familières et complètement étrangères du satellite de Saturne, embarquez avec Stephen Baxter, vous ne le regretterez pas !

Andy Weir */**

seul_sur_marsSeul sur Mars d’Andy Weir est LE miracle de la Hard SF récente, du fait de ses ventes absolument massives (alors que d’habitude, ce sous-genre est si méconnu et mal-aimé que ses chiffres sont faméliques, même pour de la science-fiction) et de son adaptation hollywoodienne. Tout en ne sacrifiant ni le réalisme, ni les explications techniques, l’auteur est pourtant parvenu à toucher un large public, notamment via un style dynamique, un humour là aussi rarissime en Hard SF et un bouquin malgré tout accessible à tout le monde, avec un peu de bonne volonté. Bref, peut-être pas la porte d’entrée la plus orthodoxe ou prestigieuse dans ce courant littéraire, mais sûrement la plus grand public avec l’oeuvre d’Arthur C. Clarke et la plus accessible au lecteur de littérature blanche qui s’encanaille en SF du fait de l’emphase mise sur des éléments d’écriture par ailleurs négligés en Hard SF (notamment l’attachement ressenti envers le protagoniste).

Le sultan des nuages – Geoffrey A. Landis */**

sultan_nuagesLa novella Le sultan des nuages décrit une planète Vénus colonisée d’une façon assez particulière (et pourtant hautement plausible) par l’homme. Combinant un aspect scientifique très digeste, un formidable sens de l’émerveillement et une poésie sous-jacente (le tout formant un mélange qui n’est pas sans rappeler Arthur C. Clarke), ce texte est hautement recommandable pour qui souhaite découvrir en douceur la Hard SF, à condition d’être indulgent sur ses personnages ou son scénario, voire sur une longueur qui ne permet pas au texte d’atteindre son plein potentiel (mais c’est un peu fatal avec une novella, après tout).

Le lecteur plus avancé dans sa découverte de la Hard SF pourra, lui, jeter un coup d’œil sur la nouvelle Marche au soleil de l’auteur.

La sphère – Grégory Benford **

sphere_benfordGrégory Benford est un auteur de premier plan, que ce soit en Hard SF ou en SF tout court. Outre son roman Au cœur de la comète, co-écrit avec un autre poids lourd du genre, David Brin, je vais particulièrement conseiller au lecteur novice souhaitant commencer son exploration de la Hard SF La sphère, cette fois signé par Benford seul. Celui-ci exploite une peur récurrente liée aux grands accélérateurs de particules, mais avec un twist. En effet, certains affirment que ces machines pourraient accoucher d’un trou noir miniature qui, en s’enfonçant vers le cœur de la planète, pourrait en « dévorer » la matière, provoquant ainsi la fin du monde. Le collisionneur de Benford a bien un petit accident, mais celui-ci n’accouche pas d’un Trou noir, mais de quelque chose de beaucoup plus intéressant !

Solide scientifiquement sans être inaccessible au lecteur de bonne volonté (on le déconseillera peut-être par contre au complet débutant en SF, sauf le plus féru de sciences -sans qu’elles fassent partie de son expertise professionnelle pour autant-, à la rigueur), ce roman passionnant a aussi pour qualité de montrer un aperçu réaliste de la vie compliquée d’un chercheur contemporain, faite de luttes d’influence pour l’attribution d’instruments (ou plutôt de temps d’utilisation), de chaires ou de budgets, et bien entendu de tracasseries administratives.

Lorsque vous serez plus avancé dans votre exploration de la Hard SF, vous pourrez aussi lire avec intérêt d’autres romans de l’auteur, comme L’ogre de l’espace, Un paysage du temps, Shiva le destructeur ou son fameux cycle du Centre galactique.

Vernor Vinge **

cookie_monsterSi Vernor Vinge a popularisé un concept, la Singularité informatique, qui a beaucoup inspiré les auteurs de Hard SF, il n’en a paradoxalement pas écrit tant que ça lui-même (il faut dire que ce n’est pas vraiment un auteur prolifique), préférant au contraire jouer avec les lois physiques, notamment dans son chef-d’oeuvre, le New Space Opera Un feu sur l’abîme. Toutefois, on pourra conseiller au lecteur débutant en Hard SF de jeter plus qu’un coup d’œil à Cookie Monster, novella très abordable même pour un non-scientifique et aux implications vertigineuses.

Lorsqu’il sera plus avancé, ledit lecteur pourra aussi s’attaquer à Rainbow’s end, un des meilleurs romans sur la Réalité augmentée jamais écrit.

Greg Egan – niveau 1 **

ceres_vesta_eganGreg Egan a (et de façon totalement justifiée) la réputation d’être le plus pointu des auteurs de Hard SF (bien que Hannu Rajaniemi soit un concurrent sérieux à l’obtention de ce titre). Toutefois, cela ne veut pas dire, comme je le précisais plus haut, que tous ses textes sont illisibles pour quelqu’un qui n’est pas un expert en Hard SF ou dans le domaine scientifique. On remarquera d’ailleurs que sa production récente a tendance à être nettement plus facile à lire pour le débutant ou le profane que celle plus ancienne, et que ses textes orientés biologie sont généralement plus digestes que ceux relevant de la physique, de la cosmologie, etc.

Un texte, la novella Cérès et Vesta, me paraît illustrer cette « light Hard SF », comme j’aime à l’appeler, récemment proposée par l’auteur australien. Accessible à n’importe quel profil de lecteur, elle permettra de tester la prose d’Egan, étant entendu qu’elle n’en est pas vraiment représentative, comme vous allez vous en apercevoir dans la suite de ce guide de lecture. Car Greg Egan est le seul écrivain dont j’ai dû séparer la bibliographie en quatre niveaux de lecture différents !

Au même niveau de difficulté de lecture, vous pouvez aussi tenter sa nouvelle Nuits cristallines, également parfaitement accessible à un très large public, ainsi que son roman Zendegi, à peine plus difficile.


Amateur (a une bonne base en Science-Fiction en général et a déjà lu un peu de Hard SF) ***

Si vous souhaitez aller au-delà des livres de base, je vous suggère les lectures suivantes :

La musique du sang – Greg Bear ***

musique_du_sangAutre auteur de SF majeur, et qui, comme Nancy Kress, n’est pas issu d’une filière scientifique, Greg Bear est notamment l’auteur des formidables cycles Éon, La reine des anges et Darwin, dont je vous parlerai dans d’autres articles de cette série de guides. Je vais plutôt vous présenter, en matière de Hard SF (orientée ingénierie génétique et intelligence artificielle, encore une fois comme chez Kress), son roman La musique du sang, où une expérience visant à convertir des lymphocytes en ordinateurs à l’échelle cellulaire a des résultats inattendus (et assez apocalyptiques) quand le projet est clôturé et qu’un chercheur s’injecte les organismes génétiquement modifiés afin de les sortir clandestinement du laboratoire. Roman d’une très grande richesse, La musique du sang reste abordable même pour le non-expert en SF / Hard SF et largement compréhensible même pour le lecteur qui n’a pas de grandes connaissances en matière scientifique. Il nécessite toutefois une plus grande affinité pour la Hard SF que les romans de la catégorie précédente, et se montrera un peu plus exigeant.

Alastair Reynolds ***

espace_revelation_reynoldsAlastair Reynolds a deux particularités : premièrement, c’est peut-être un des plus hardcore des auteurs majeurs de la Hard SF, dans le sens où il s’interdit non seulement l’usage d’une propulsion supraluminique, ce qui est pratiquement une conception cardinale pour un lecteur puriste de ce sous-genre, mais qu’en plus il a aussi banni les « astuces » comme les trous de ver qui, tout en restant du domaine du possible dans le cadre des lois de la physique (telles qu’actuellement comprises), offrent tout de même un raccourci vers les exoplanètes ; deuxièmement, chez lui, l’étiquette « Hard SF » est due à cette plausibilité scientifique, pas à une débauche de détails techniques. Sa science-fiction montre donc une conquête de l’espace « à la dure », moins rapide que la lumière, ce qui n’empêche pas l’émerveillement, bien au contraire ! Ses romans, particulièrement le cycle des Inhibiteurs ou le formidable House of suns, restent pour moi parmi les plus fascinants et ambitieux jamais écrits en SF, Hard ou pas.

Tau Zero – Poul Anderson ***

tau_zeroL’oeuvre de Poul Anderson, même si elle relève le plus souvent d’autres genres ou sous-genres que la Hard SF, est pourtant caractérisée par un très haut degré de réalisme scientifique, notamment dans la construction de ses planètes fictives et des espèces adaptées à leur environnement (nous aurons l’occasion d’en reparler dans le Guide du Planet Opera). De plus, l’auteur a publié un des romans emblématiques du sous-genre qui nous occupe aujourd’hui, à savoir le formidable Tau Zero, où la défaillance d’un propulseur entraîne un vaisseau spatial vers la fin des temps… et au-delà ! Certes, ce livre a depuis été dépassé en intérêt par la production des Egan, Watts ou autres, mais il n’en reste pas moins un jalon important dans l’histoire de la Hard SF. On remarquera aussi qu’il offre assez peu de péripéties, que ses personnages sont quelque peu caricaturaux, que la physique utilisée n’est plus totalement exacte aujourd’hui (mais rappelez-vous mon avertissement concernant la cohérence interne de l’histoire et celle liée aux connaissances scientifiques à l’époque de sa rédaction) et que l’idée centrale, la dilatation temporelle, prend le pas sur tout le reste. Mais peu importe ! Le sense of wonder colossal généré en fait encore de nos jours une lecture à mon sens tout à fait valable, et accessible, avec un peu de bonne volonté, même à un lecteur peu féru de Hard SF.

Existence – David Brin ***

existence_brinOn classe volontiers Brin parmi les grands auteurs de Hard Science, alors que si on regarde attentivement sa bibliographie, on s’aperçoit qu’il est bien plus connu pour ses livres de Space ou de Planet Opera que pour sa Hard SF. Malgré tout, quand il écrit dans ce domaine, c’est du lourd, comme le prouve sans conteste son roman Existence, par exemple (je vous rappelle aussi Au cœur de la comète, co-écrit avec Gregory Benford). Celui-ci s’attaque, comme nombre d’œuvres de Hard SF majeures récentes, au Paradoxe de Fermi, via une intrigue complexe, pleine de révélations et de sense of wonder. C’est, pour moi, le meilleur bouquin paru ces dernières années sur ce thème avec La forêt sombre (dont je vais vous reparler plus loin) de Liu Cixin.

Stephen Baxter – niveau 2 ***

voyage_baxterLa grande majorité de la bibliographie de Stephen Baxter relève de la Hard SF, et au sein de cette subdivision, beaucoup de romans / nouvelles (ceux traduits, du moins) peuvent se placer dans ce degré (***) de difficulté de lecture, y compris ceux co-écrits avec Arthur C. Clarke ou Alastair Reynolds. Seuls quelques textes encore plus pointus seront moins accessibles à qui connaît relativement peu la Hard SF, n’a pas une formation scientifique ou un intérêt pour ce domaine.

À ce niveau d’exigence, on conseillera Voyage (qui mêle uchronie et Hard SF en un ensemble absolument magistral), Titan (qui n’a rien à voir avec Retour sur Titan), sa série de romans Les univers multiples, Coalescence, son cycle L’Odyssée du temps ainsi que le livre Lumière des jours enfuis co-écrit avec Arthur C. Clarke, ainsi que Les chroniques de Méduse rédigé avec Alastair Reynolds. Notez que la grande particularité des romans de l’auteur réside dans les échelles spatiales et temporelles démesurées qu’il est susceptible d’employer, ou plus généralement dans l’ambition formidable dont sa prose témoigne : chez Stephen Baxter, on joue avec les millions d’années ou d’années-lumière, le trou noir central de la galaxie, d’autres univers, des trous de ver dont les deux extrémités sont séparées par d’immenses gouffres temporels, une vie faite de craquelures dans l’espace-temps, et j’en passe. C’est, pour moi, un des plus grand auteurs de cette SF de la démesure, de l’émerveillement, que j’apprécie tant.

Liu Cixin ***

foret_sombre_liuL’auteur chinois, très respecté dans son pays, a fait une entrée fracassante sur la scène occidentale, d’abord américaine puis française, avec sa formidable trilogie du Problème à trois corps. Même si son oeuvre est volontiers classifiée en Hard SF, elle n’en relève pourtant pas toujours, en raison d’une plausibilité scientifique parfois défaillante (cf Ball lightning par exemple). Toutefois, son cycle-phare est très recommandable dans ce sous-genre, ne serait que via le sense of wonder prodigieux distillé dans les une ou deux dernières centaines de pages de ses tomes 1 et 2. De plus, comme précisé plus haut, le tome 2, La forêt sombre, offre une solution aussi magistrale que glaçante au Paradoxe de Fermi, et sur ce sujet, il s’agit d’une lecture tout à fait incontournable, à mon sens. Le degré d’exigence scientifique de cette trilogie est moyen, et elle est donc potentiellement accessible à un lecteur ou une lectrice de bonne volonté, d’autant plus que l’auteur lui donne volontiers les moyens de comprendre son propos.

Greg Egan – niveau 2 ***

isolation_eganLa majorité des nouvelles de l’auteur (réunies dans les recueils Axiomatique, Radieux et Océanique), ainsi que l’écrasante majorité de ses romans traduits, peuvent se placer dans ce niveau de difficulté de lecture. On citera ainsi Téranésie, Isolation, L’énigme de l’univers et La cité des permutants, même si les trois derniers pourraient presque se placer dans un éventuel niveau de lecture « 2.5 » ou « ***1/2 » selon votre niveau de connaissances scientifiques (ou votre faculté à suivre celles données par l’auteur qui, il est vrai, est nettement moins pédagogue qu’un Peter Watts, par exemple). Vous noterez qu’en général, les nouvelles de l’australien sont moins exigeantes (à quelques exceptions notables près) que ses romans, et que les textes courts orientés biologie sont nettement moins difficiles que la plupart de ceux centrés sur la physique.

The quantum magician – Derek Künsken ***

quantum_magicianSpécialiste de la forme courte jusqu’ici, Derek Künsken a fait une entrée fracassante dans le petit monde de la Hard SF avec son premier roman, The quantum magician. D’habitude, quand un auteur de SF peu connu (ou peu doué…) emploie le mot « quantique », cela lui sert de substitut technologique à « magique », un peu comme dans le légendaire « ta gueule, c’est magique » qui sert de système de magie à un nombre effrayant d’écrivaillons. Sauf que mr Kûnsken emploie, lui, ce terme avec justesse, et bâtit une intrigue centrée sur un homme génétiquement modifié capable de fonctionner comme un ordinateur quantique. Aussi ambitieux qu’un texte de Greg Egan (à part peut-être les plus pointus) mais sans la difficulté de lecture associée, The quantum magician (à paraître en français en 2020), est un roman accessible au plus grand nombre (avec un peu de bonne volonté, comme toujours), combinant un haut niveau de Hard SF avec un sympathique scénario qu’on pourrait décrire comme un Ocean’s eleven de l’espace. Bref, peut-être le roman qui va enfin vous faire aimer la Hard SF !

David Zindell ***

inexistenceDans son cycle Neverness, dont seuls les deux premiers romans ont été traduits en français, Zindell a tout inventé ou montré bien avant la plupart de ses concurrents, et a fourni, via le premier tome, Inexistence, un livre incroyable, mêlant transhumanisme, Planet Opera et surtout une Hard SF de très haute volée, notamment via son utilisation de cerveaux Matrioshka ou Jupitériens, de manipulations génétiques ou moléculaires post-humanistes permises par des nanomachines, ou dans sa description à la fois mathématique et poétique de la navigation d’étoile en étoile.

Zindell n’a pas fait que de la Hard SF, ce n’est peut-être pas pour elle qu’il est le plus connu (sous nos latitudes, du moins), il ne sera probablement jamais cité en premier parmi ses plus grands auteurs, mais pourtant, sa contribution au domaine a été importante, et elle mérite d’être plus connue et d’être appréciée à sa juste valeur !


Vétéran (cherche à aller encore plus loin en Hard SF) ****

Si vous cherchez encore plus pointu mais plus exigeant, les romans ou auteurs suivants sont à conseiller :

Charles Stross ****

accelerandoCharles Stross est un auteur très éclectique, capable aussi bien d’écrire dans le domaine des uchronies et des mondes parallèles, le registre néo-Lovecraftien, celui du New Space Opera que (et c’est ce qui nous intéresse ici) dans celui de la Hard SF. Dans ce domaine, l’assez dispensable (Glasshouse) côtoie l’intéressant (Halting state) et surtout le chef-d’oeuvre, à savoir Accelerando. Comme c’est à la fois le meilleur des trois et le seul à être disponible en français, c’est surtout de ce dernier dont je vais vous parler. Il faut d’abord préciser que si ce roman est une référence absolue en matière de déroulement de la Singularité informatique popularisée par Vernor Vinge, c’est aussi (et de très loin) le plus exigeant de toute la bibliographie de Stross, et que donc, il est vivement déconseillé de commencer votre exploration de la bibliographie de l’auteur, ou celle de la Hard SF, par ce titre.  Toutefois, après avoir pris un départ plus graduel en Hard SF, cette lecture sera indispensable, car Accelerando fait clairement partie des plus grands romans de ce sous-genre : il décrit la Singularité avec une obsession du détail et une inventivité absolument stupéfiantes. Seul problème, mais de taille : une écriture très technique, nécessitant des allers-retours fréquents vers un énorme glossaire, ce qui peut refroidir même le plus motivé des lecteurs. Mais le jeu en vaut toutefois carrément la chandelle  !

Stephen Baxter – niveau 3 ****

accretionSi la plupart des romans de Stephen Baxter restent, parmi ceux des grands maîtres de la Hard SF, les plus accessibles avec ceux d’Alastair Reynolds, il n’en reste pas moins que parfois, lui aussi pousse le curseur jusqu’à 11/10 (Spinal Tap power !), et, sans atteindre les niveaux stratosphériques où évoluent, la plupart du temps, Egan et Rajaniemi, il peut se révéler nettement plus difficile à suivre pour un lecteur ni spécialiste en Hard SF, ni de formation scientifique. Exemple flagrant, son roman Exultant est certes extrêmement ambitieux, mais il jongle avec tout un tas de concepts physiques exotiques qui, s’ils sont évidemment fascinants, peuvent rapidement submerger le lecteur qui a acheté ce bouquin par hasard. On conseillera donc de n’aborder son cycle-phare des Xeelees, par exemple, qu’avec un solide bagage science-fictif ou Hard SF derrière soi, sauf si on a en parallèle un background scientifique universitaire.

Kim Stanley Robinson ****

trilogie_martienne_ksrLui aussi plutôt éclectique (climate fiction, uchronie, fiction historique mêlée de SF, etc), Kim Stanley Robinson est surtout connu pour son oeuvre majeure, à savoir la trilogie martienne. Il y décrit, de façon aussi réaliste que possible et surtout extrêmement détaillée toutes les étapes de la colonisation de la planète Mars, et ce sur tous les plans, qu’ils soient technique, culturel, économique, etc. Le résultat est fabuleux de précision et d’ambition, et sans aucun doute digne du panthéon de la (Hard) SF (et du Planet Opera), mais n’en est pas pour autant à conseiller à un débutant : en effet, le style de Kim Stanley Robinson est très aride (il a beau être considéré aux USA comme un de leurs écrivains les plus littéraires, sa prose manque de charme pour nombre de lecteurs), et il est plus là pour vous faire partager son amour de la planète rouge (puis verte, puis bleue) que pour vous faire vivre intensément une intrigue inoubliable servie par des personnages attachants. Et pourtant, il y a une forme de poésie, chez lui, qui ne laisse pas insensible : quand il vous décrit un paysage martien, on croirait presque qu’il l’a contemplé de ses propres yeux, et les derniers mots de l’ultime tome ont longtemps résonné en moi tant ils hurlent tout ce que ressent l’auteur pour ce monde. Bref, ce n’est pas une lecture « détente », mais un cycle majeur qui se lit, et surtout se relit, tant sa richesse est quasiment infinie et tant, d’itération en itération, on y découvre sans cesse de nouvelles strates et on conçoit une admiration de plus en plus grande pour le monument à la gloire de Mars forgé par cet auteur de génie.

Peter Watts ****

vision_aveugleSi la Hard SF rassemble probablement la plus vaste concentration d’auteurs de tout premier plan de l’ensemble de la science-fiction, aucun, pas même Greg Egan ou Hannu Rajaniemi, n’est pour moi plus grand que Peter Watts. En effet, à la profondeur des thématiques ou des éléments scientifiques maniées par ces deux-là, il ajoute des qualités littéraires et surtout une manière de transmettre l’information, de faire appel à l’intelligence du lecteur, inégalées en Hard SF, et probablement dans les littératures de genre dans leur ensemble actuellement. Qu’il explore l’espace ou les océans (ou bien l’âme humaine), Watts est le seul auteur de Hard SF chez qui les intrigues et surtout les personnages ne sont pas sacrifiés sur l’autel des idées scientifiques, philosophiques ou des thèmes développés, et il réussit l’exploit d’être aussi profond qu’Egan tout en étant nettement plus facile à lire, fournissant à son lecteur tous les éléments nécessaires à la compréhension de son histoire (que ce soit dans le texte principal ou dans des annexes prodigieusement intéressantes) alors que l’australien, ou le finlandais Rajaniemi, ne font aucun effort ou quasiment dans ce sens, la plupart du temps, semblant considérer que leur prose se mérite et que si leur lecteur ne la comprend pas, il n’a qu’à faire des recherches.

Dans l’oeuvre du canadien, tout est à lire, que ce soit sa trilogie Rifteurs, le recueil de nouvelles Au-delà du gouffre (une très bonne porte d’entrée pour qui souhaite découvrir l’auteur en douceur), la novella The freeze-frame revolution, et surtout Vision aveugle, non seulement le meilleur roman de Watts mais aussi pour moi le plus magistral de toute l’histoire de la Hard SF. Si je ne recommanderais peut-être pas ce livre a quelqu’un qui n’a pas une solide base en SF en général et sans doute en Hard SF en particulier (du fait d’un certain degré d’exigence malgré tout et surtout d’une profondeur dont on ne pourra prendre pleinement la mesure qu’avec suffisamment de lectures derrière soi, histoire notamment d’établir les comparaisons qui s’imposent), il n’en reste pas moins que, parmi les chefs-d’oeuvre de ce sous-genre, il est probablement le plus accessible.

Greg Egan – niveau 3 ****

dichronautsCertains textes de l’australien sont nettement plus hardcore que les autres, sans pourtant atteindre le pinacle de ce que je classifie personnellement dans l’hallucinant niveau 4 (voir plus loin). Qu’il s’agisse de nouvelles (Gardes-frontières et sa fameuse partie de football quantique) ou de romans (le cycle Orthogonal, Dichronauts), ils emploient des notions de physique / cosmologie qui, sans être totalement inaccessibles aux non-scientifiques parmi vous, nécessiteront probablement des recherches complémentaires (précisons que Greg Egan fournit parfois le nécessaire sur son site web) et en tout cas beaucoup de bonne volonté, sans compter le fait de ne pas se décourager et une capacité d’attention certaine. Et le pire est que dans le lot, s’il y a évidemment d’excellents textes, d’autres, comme Dichronauts, sont certes un beau jeu d’Egan avec les lois physiques alternatives d’univers tout aussi divergents, mais par contre ne mènent pas bien loin sur un pur plan littéraire, voire même sur celui du bon vieux divertissement. Bref, on ne conseillera les textes du niveau 3 qu’aux plus passionnés de Hard SF, de l’oeuvre d’Egan, ou des deux à la fois !

Hannu Rajaniemi – niveau 1 ****

engineering_infinityAussi incroyable que cela puisse paraître, Greg Egan n’est pas tout à fait seul au sommet de l’échelle de profondeur combinée au degré d’exigence de lecture en matière de Hard SF. Il a en effet un concurrent, le finlandais Hannu Rajaniemi. On peut même dire que sur les textes courts, ceux de ce dernier sont en moyenne plus ardus que ceux de l’australien ! Il n’en reste pas moins que par rapport à son cycle de romans Jean le flambeur, la nouvelle moyenne de Rajaniemi est plus facile à lire, d’où le classement en deux niveaux de lecture. Malgré tout, on conseillera au lecteur qui n’est pas déjà un vétéran de la Hard SF d’éviter une nouvelle comme le pourtant excellent The server and the dragon, tant son degré d’exigence est élevé.

Robert Forward ****

dragon_s_egg_forwardSi Robert Forward écrit une Hard SF pointue (à dominante astrophysique et astronautique), il reste pourtant loin du niveau d’exigence d’un Egan ou d’un Rajaniemi, surtout du fait que dans ses textes, il se montre plutôt pédagogue et peu avare en annexes explicatives. Non, chez lui, le problème est ailleurs : vous aurez peut-être noté que j’ai parlé de textes, et pas de romans, tout simplement parce que ces derniers ont en fait tout… de l’essai scientifique à peine déguisé. On ne cherchera donc pas les qualités littéraires, du style au développement des personnages ou de l’intrigue, de fait extrêmement basiques. Donc, ces livres, par ailleurs excellents dans leur genre très particulier, seront réservés aux vrais amoureux de la Hard SF, et n’auront que peu d’intérêt pour un autre type de lecteur, à moins d’avoir à cœur d’explorer tout ce que ce sous-genre compte de textes fondamentaux.


Expert (cherche à s’attaquer aux livres les plus exigeants en Hard SF) *****

Ce niveau de lecture offre non seulement le pinacle de ce que la Hard SF a à proposer, mais aussi, en terme d’ambition et de difficulté de lecture, ce que le genre tout entier comprend de plus extrême. Un niveau conséquent de connaissances scientifiques est au mieux très utile, au pire indispensable, et une expérience préalable de livres moins exigeants en Hard SF (les niveaux de lecture précédemment décrits) vivement conseillée : s’attaquer directement aux romans de niveau « Expert » est un très bon moyen de se dégoûter à jamais de la Hard SF, voire de la SF tout court, du fait d’un sentiment (le plus souvent justifié) de « n’y rien comprendre » !

Hannu Rajaniemi – niveau 2 *****

le_voleur_quantiqueSi Rajaniemi est déjà ardu à lire dans la  forme courte, il devient carrément cauchemardesque lorsqu’on aborde ses romans de Hard SF (il a aussi publié un roman dérivé du Steampunk comparativement nettement plus digeste, Summerland). Et ce pour une raison simple : dans son cycle Jean le flambeur, il n’explique rien, ni les concepts propres à l’univers développé, ni les notions scientifiques de pointe abordées. En cela, il se rapproche de la période la plus hardcore d’Egan, et va totalement à contre-courant de quelqu’un comme Peter Watts par exemple. Toutefois, avec beaucoup de bonne volonté et quelques recherches, ou bien des connaissances préalables, vous serez récompensé par un trio de romans de Hard SF d’exception (dont seul le premier a été traduit, de façon malheureusement assez logique), écrits par un auteur qui constitue sans nul doute l’avenir du genre (les grands maîtres étant pour la plupart vieillissants…).

Greg Egan – niveau 4 *****

schild's_ladderVous croyez avoir vu le plus ardu parmi ce qu’Egan a publié ? Vous vous trompez ! La légende dit que pour saisir pleinement l’ampleur de la prose de l’australien, il faut non seulement un doctorat en physique, mais aussi passer sa vie sur ArXiv ou autre pour se tenir sans arrêt au courant des dernières avancées. Eh bien croyez-le ou non, mais pour au moins un de ses romans, Schild’s ladder, la réalité rejoint le mythe urbain, tant l’assertion se révèle totalement vraie ! Je pense qu’on peut donc dire que ce livre est celui de Hard SF, et probablement de science-fiction tout court, le plus ardu jamais imprimé. Et autant le dire tout de suite, mais si d’autres romans de l’auteur, comparativement bien plus simples, n’ont jamais été traduits, il n’y a tout simplement aucune chance pour que celui-ci le soit un jour, tout bonnement parce qu’il n’y aurait aucun public à qui le vendre en France, ou quasiment. Si, malgré la VO, malgré le degré d’exigence extrême, vous êtes un tel passionné de Hard SF que vous voulez vous confronter à ce qu’elle peut offrir de plus exigeant, ou que vous êtes un tel expert qu’il ne vous reste tout simplement plus rien d’autre à lire dans le domaine, voilà l’ultime joyau à poser sur votre couronne de grand maître de la Hard Science !


Pour aller encore plus loin

Les titres que je viens de vous présenter me paraissent être les plus indispensables en matière de Hard SF, et l’ordre dans lequel je les ai classés le plus logique et graduel pour découvrir le genre. Toutefois, à partir du moment où vous avez lu au moins un des livres de la catégorie « Novice » (et où, donc, vous avez pris contact en douceur avec ce sous-genre), il y a d’autres textes ou cycles que vous pourriez vouloir découvrir (liste évidemment non-exhaustive et sans ordre particulier) :

  • Les équations froides, par Tom Godwin.
  • Mission Gravité / Question de poids, par Hal Clement (voir ma mini-critique).
  • Cycle du Grand Tour, par Ben Bova (exploration scientifiquement plausible du Système Solaire).
  • Série d’anthologies Projet Infinity, compilées par Jonathan Strahan : la rolls des recueils de nouvelles de Hard SF en anglais (mes critiques : tome 1, tome 2).
  • La toile entre les mondes, par Charles Sheffield.
  • Suprématie, par Laurent McAllister.
  • Collapsium, par Wil McCarthy (Hard SF assez extrême, mais très atypique sur un pur plan littéraire et taxonomique : ma critique).
  • Cycle QuanTika, par Laurence Suhner.
  • The calculating stars, par Mary Robinette Kowal (mélange de Hard SF, d’uchronie et de post-apocalyptique, ressemblant vaguement à Voyage de Stephen Baxter mais en plus facile).
  • Dandelion, par Elly Bangs (nouvelle en anglais, idéale pour s’initier à la Hard SF).

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98 réflexions au sujet de « Guide de lecture SFFF – Découvrir la (ou progresser en) Hard SF »

  1. Super article qui explore le sujet en profondeur !

    Je ne suis pas familiarisé avec ce sous-genre, j’ai lu Seul sur Mars que j’ai connu grâce à la hype avant la sortie de son adaptation, autant vous dire que j’ai adoré le soin apporté à l’approche typiquement scientifique du sujet sans pour autant laisser de côté le profane que je suis, ni négliger ses personnages.

    En ce moment, je lis Mickey7 du même sous-genre et j’apprécie énormément la consistance de l’univers bien que l’aspect scientifique soit légèrement en retrait par rapport au premier cité (et oui, j’adore lire les romans quand je sais qu’ils vont être bientôt adaptés par un grand nom du cinéma 😉)

    En revanche j’ai une petite question : en commençant la lecture de l’article, j’étais convaincu que j’allais trouver la série The Expanse du duo James S. A. Corey qui traîne dans ma PAL depuis quelque temps déjà.

    Cet œuvre, une décologie quand même, ne fait pas partie du sous-genre ?

    PS : J’espère que votre état va en s’améliorant et que les maux que vous affrontez commencent à être une histoire ancienne, force à vous et vos proches.

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  2. Merci pour ce guide ! Apophis, as-tu un projet d’établir une critique détaillée de l’Espace de la Révélation de Reynolds ? Ayant particulièrement apprécié l’ambiance de la trilogie de Cixin, notamment par le fameux Sense of Wonder qu’il a éveillé chez moi dans son roman, je cherche une lecture similaire, plutôt froide et le Cycle de Inhibiteurs m’intrigue 🙂

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    1. Oui, c’est clairement en projet, d’autant plus que cela fait longtemps que je ne l’ai pas relu. Ce sera pour l’année prochaine, par contre, vu que pour l’instant, j’ai énormément de SP AMI / Bélial’ à rattraper et de cycles à boucler (The Craft sequence par exemple).

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