The freeze-frame revolution – Peter Watts

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Watts fait son Zendegi ou son Cérès et Vesta

freeze_frame_wattsThe freeze-frame revolution est un roman court signé Peter Watts, centré autour de Sunday Ahzmundin, un personnage qui apparaissait déjà dans les trois textes consacrés à l’Eriophora dans Au-delà du gouffre. Signalons que la lecture de ces derniers n’est pas indispensable pour comprendre cette novella (l’auteur présente de façon efficace cet univers) mais constitue évidemment un plus (notamment quand Sunday évoque son épiphanie à la surface du soleil, ce qui fait directement référence à la nouvelle Éclat).

Petit résumé, malgré tout, destiné à ceux qui n’ont pas eu l’occasion de lire ces textes : l’Eriophora (nommé d’après un type d’araignée) est un vaisseau-astéroïde de plusieurs dizaines de kilomètres de long qui parcourt la galaxie à une vitesse inférieure à celle de la lumière pour construire, grâce à des robots autoréplicateurs appelés vons (en référence à John von Neumann, évidemment), une toile de portes spatiales permettant un transfert instantané de l’une à l’autre, le tout au bénéfice des successeurs posthumains de l’Humanité. Il possède un équipage de 30 000 humains (génétiquement modifiés et entraînés pour être entièrement dévoués au succès de la mission) en stase cryogénique, partis de la Terre au XXIIe siècle, et dont une poignée ne sont réveillés que si l’IA (faible, au sens informatique de ce terme) de bord, le Chimp(anzé), a un problème qu’elle ne sait pas résoudre dans le système où doit se dérouler le prochain chantier (ce qui ne se produit que dans 6% des cas à peine). En moyenne, une personne ne se réveille que quelques jours tous les… deux millénaires, avant de replonger en hibernation. Au moment où le récit commence, l’Eri (comme il est surnommé) en est à son 32e circuit complet autour de la Voie Lactée, ce qui représente 100 000 portes construites et un voyage de… 66 millions d’années ! 

Ressemblances, difficulté de lecture

Vous remarquerez que outre les autres textes de Watts, ce contexte rappelle ceux de Stargate Universe ou, en partie, de House of suns d’Alastair Reynolds (que ce soit via la notion de multiples circuits circumgalactiques ou le fait que l’auteur fait passer les millénaires, voire les millions d’années, comme d’autres font passer les jours ou les semaines. A ce sujet, on savourera l’humour de Watts dans une phrase comme « La révolution est imminente. Seulement 200 000 ans »). L’amateur éclairé remarquera aussi un probable clin d’œil appuyé à Frank Herbert et à son Programme conscience. Et un élément me ferait presque penser (en un sens) au cycle de Fondation ou même à L’univers captif.

Ce que je retiens, cependant, est que finalement, dans sa dimension Hard SF beaucoup plus accessible qu’il n’est de coutume chez Watts, et dans une emphase mise sur l’intrigue et même les personnages, ce roman court se rapproche de deux textes de Greg Egan adoptant la même approche « light », à savoir Zendegi et surtout Cérès et Vesta

Alors oui, il y a quelques éléments qui vont faire le bonheur du pur et dur de la Hard SF (surtout dans le dernier quart), comme un Kugelblitz (si j’ai bien tout saisi), un métabolisme alimenté par un gradient gravitationnel, un nexus de neuf portes spatiales construit par un demi-million de robots industriels auto-réplicateurs, un système stellaire double centré sur une naine blanche, un moteur anti-Newtonien basé sur un trou noir, etc. Mais même si vous n’avez aucune connaissance ou affinité pour la science, ces éléments ne gêneront absolument pas votre compréhension du récit, qui n’est pas centré sur eux mais sur les personnages. 

Intrigue

Sunday est en quelque sorte la favorite du Chimp, qui la réveille plus souvent que les autres membres de sa tribu (ces dernières divisent les 30 000 membres d’équipage en environ 600 groupes). Son amie Lian se pose beaucoup de questions sur la mission, ou plutôt sur son terme : elle est persuadée qu’elle l’a en réalité dépassé (on pense d’ailleurs là aussi à Harry Harrison). Mais le Chimp a délibérément été conçu pour être un peu « limité » (malgré sa puissance de calcul et ses mémoires phénoménales, il ne correspond qu’à un-demi cerveau humain, en terme de capacité de réflexion) et pour suivre les ordres du défunt contrôle de mission à la lettre (mettre une IA de niveau humain à la tête du vaisseau était considéré comme suicidaire : trop imprévisible. Autant mettre un « autopilote glorifié », comme le dit l’auteur). Il y a d’ailleurs en lui des sous-routines qui ne se déclenchent que lorsque certaines conditions sont réunies, qui prennent son contrôle et peuvent lui faire faire certaines choses et les oublier ensuite. Donc, si le Chimp lui-même est attaché au bien-être de son équipage humain (du moins tant qu’il est utile à la mission : une notion beaucoup plus glaçante d’équations coût-bénéfice de chaque humain -de froides équations, comme dirait Tom Godwin-, entre aussi fréquemment en jeu), nul ne peut dire ce que les instructions cachées peuvent le conduire à faire ! (on se rappellera que la folie homicide d’un certain HAL est précisément due à de telles directives occultes, du moins d’un certain point de vue).

Tout le souci est cependant le suivant : les membres d’équipage sont dotés d’implants qui permettent au Chimp de voir ce qu’ils voient et d’entendre ce que leurs oreilles perçoivent. De plus, la composition de l’équipage réveillé est très réduite (largement moins d’une douzaine de personnes) et soumise aux seules décisions de l’IA (donc imprévisible). Dès lors, comment planifier une révolution, une reprise en main de votre destin, lorsque l’ennemi à combattre est omniscient, que vous ne vous réveillez que tous les deux millénaires, et que vous ne savez pas si vos co-conspirateurs le seront aussi ? Comment savoir à qui faire confiance et qui va aller se confier au Chimp, lorsque le succès de la mission a été encodé jusque dans vos gènes ? (je remarque d’ailleurs que Watts se débarrasse un peu facilement de cet aspect).

Ce sera donc tout l’enjeu de l’intrigue, Sunday étant un peu déchirée entre deux mondes, son amitié avec le Chimp d’un côté et la confiance que lui accordent les rebelles de l’autre (car dès son enfance, Sunday a remis en cause l’orthodoxie de la mission, et car alors qu’elle a eu des tas d’occasions de tout avouer à l’IA, elle ne l’a pas fait).

Hard SF, certes, mais centrée sur l’intrigue et les personnages ! 

Chez un cador de la Hard SF comme Watts, les questions philosophiques de grande envergure et le volet technologique sont normalement au centre des romans, même si le canadien a toujours plus soigné ses intrigues et ses personnages que quelqu’un comme Greg Egan, sauf pour les exceptions mentionnées plus haut. Alors certes, The freeze-frame revolution n’atteint pas l’envergure de Vision aveugle et n’est pas une claque d’opérateur de marteau-piqueur (trente ans d’expérience) comme ce roman a pu l’être. Mais… d’un autre côté, son intrigue est vraiment très intéressante. Particulièrement via les révélations du dernier chapitre et les coups de théâtre du dernier quart. 

Les questions soulevées par cette société dystopique, par ces vies hachées et dispersées sur des millions d’années en tranches de quelques jours, par cette obsession du contrôle régie par un ordinateur omniscient appliquant à la lettre des règles castratrices, quasiment esclavagistes, mises en place par des gens qui ne sont que poussière depuis des millions d’années, ces aspirations à l’autodétermination, sont franchement intéressantes, au moins autant que la quincaillerie SF ou astronomique déployée (qu’on apprécie, ce n’est pas la question).

Il est aussi notable que Watts, quand il le veut, peut faire aussi intéressant (bien que dans un genre légèrement différent) que sa production habituelle tout en étant ici sans doute plus accessible. J’ai toujours martelé que Vision Aveugle était un des plus grands chefs d’oeuvre de la SF, qu’il était parfaitement compréhensible, malgré son envergure, à condition de faire un effort (d’autant plus que l’auteur vous fournit toutes les clés, que ce soit dans le texte principal ou ses annexes), mais ce qui est fascinant ici, c’est que sans tomber dans le pipi-caca ultra-simplificateur et indigne de lui, Watts fournit, avec The freeze-frame revolution, un texte qui ne nécessite aucun effort de compréhension spécial et qui pourtant vous laisse, une fois la dernière page tournée, avec le souffle court et un « ah oui, quand même ! » sur le bord des lèvres. L’intrigue est rondement menée, excellente, d’une limpidité cristalline, et les personnages, à la psychologie développée (surtout Sunday), sont un plaisir dans un sous-genre où ils sont d’habitude sacrifiés sur l’autel de la technologie et du Sense of wonder. Ce qui n’empêche pas que…

Mais…

Mais il n’en reste pas moins que ce texte n’est pas tout à fait dépourvu de défauts : si l’éditeur parle d’un vrai roman (en terme de longueur, même si c’est tout juste), Watts insiste, lui, pour parler de novella, comme nous l’apprend la postface. Et pour moi, un petit souci se fait jour à ce niveau là : si on part sur l’idée d’un roman court, je trouve que les trois premiers quarts sont un peu longs et lents ; si par contre, on est sur un roman (point), c’est le dernier quart qui est trop court. Ce qui me conduit au point suivant : la dernière page tournée, deux questions ne trouvent aucune réponse. La première concerne la posthumanité, la seconde le sort de l’équipage. Si cette dernière interrogation est déjà frustrante (à moins qu’une suite ne soit prévue ?), mais participe à l’impact du dernier chapitre, la première en revanche est nettement plus épineuse, surtout si on fait jouer l’intertextualité avec les trois nouvelles déjà situées dans cet univers. Parce que justement, je m’attendais à en apprendre bien plus dans le domaine de la posthumanité, que je pensais être au centre de cette novella avant de la lire (et de fait, le début m’a assez conforté dans cette idée). On passera, enfin, sur l’effet de mode de l’emploi d’un pronom de genre neutre, ici se pour he / she et hir pour his / her.

Toutefois, ces défauts mineurs ne sauraient occulter le fait que nous avons ici affaire à un excellent texte, bien meilleur en tout cas que certains pans de la production récente du canadien (dont Echopraxie).

En conclusion

Ce roman (pas si) court se place dans le même univers que les trois nouvelles jusqu’ici disponibles en français consacrées au vaisseau Eriophora (recueil « Au-delà du gouffre« , édité par le Belial’), mais peut sans problème être lu même par quelqu’un qui n’en a aucune connaissance. Il s’agit d’une Hard SF inhabituelle, à la fois par rapport à la production habituelle de Watts et par rapport aux standards du genre, dans la manière qu’elle a, sans négliger la technologie ou le Sense of wonder, de mettre au centre du livre les personnages et surtout une excellente intrigue. Elle sera donc lisible même par quelqu’un qui ne lit pas ou même n’aime pas d’habitude ce sous-genre, un peu dans la veine de la « Light Hard-SF » proposée ces dernières années par Greg Egan. On peut même dire que quelque part, The freeze-frame revolution est un peu le Cérès et Vesta de Watts. Quoi qu’il en soit, que vous soyez expert ou novice en Hard SF, voilà un texte hautement recommandable, qui prouve que le canadien reste sans conteste un des grands auteurs de ce sous-genre. On espère, pour ceux d’entre vous qui ne lisent pas en anglais, que le Belial’ en proposera une traduction, par exemple dans le cadre de sa collection de romans courts « Une heure-lumière ».

Niveau d’anglais : pas de difficulté particulière, à part de rares termes techniques.

Probabilité de traduction : élevée.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman court, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion (co-détenteur avec votre serviteur du dégainage de critique le plus rapide de l’ouest -nos recensions sont sorties moins de 21h après la parution du roman !-), celle de Gromovar,

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