The tangled lands – Paolo Bacigalupi / Tobias S. Buckell

Une fantasy alliant un solide fond (principalement écologiste) avec une forme à la fois exotique et sombre 

tangled_lands_bacigalupiContrairement aux apparences, The tangled lands n’est pas tout à fait un roman écrit à quatre mains par Paolo Bacigalupi et Tobias S. Buckell, mais plutôt un fix-up de (longues) nouvelles situées dans le même monde, partageant certains personnages, mentionnant des événements communs, mais pouvant, à part ça, se lire de façon indépendante, même si, lues à la suite, elles forment aussi une seule histoire de la ville de Khaim. Sur ces quatre textes, deux ont déjà été publiés (isolément et dans un recueil -audio- commun nommé The Alchemist and The Executioness), The alchemist de Bacigalupi (traduit chez nous sous le nom L’alchimiste de Khaim) et The Executioness de Buckell, tandis que les deux autres sont inédits (vous trouverez en fin de critique une liste complète de liens vous permettant de faire un tri là-dedans, en VO et en VF).

Les préoccupations écologistes de Bacigalupi sont bien connues, bien que s’exerçant d’habitude dans un registre SF. Ici, elles sont transposées dans un monde secondaire et un contexte de Fantasy, où l’usage de la magie provoque la pousse d’une ronce empoisonnée qui finit par chasser les gens de leurs champs, de leurs mines et de leurs cités, créant des colonnes de réfugiés « climatiques », en quelque sorte. Et lorsqu’on sait que n’importe qui peut potentiellement utiliser la magie et que l’interdiction théorique de l’employer édictée par les autorités est en fait assez peu suivie… Continuer à lire « The tangled lands – Paolo Bacigalupi / Tobias S. Buckell »

Guns of the dawn – Adrian Tchaikovsky

Jane Austen au Vietnam dans une Flintlock Fantasy… antimilitariste ! 

guns_of_the_dawnC’est la troisième fois (après Dans la toile du temps et Dogs of war) que je vous parle sur ce blog d’Adrian Tchaikovsky, mais la première où j’aborde le volet Fantasy de son oeuvre, alors que ce dernier est pourtant largement majoritaire par rapport à la SF. Bien que l’auteur fonctionne plutôt par cycles (dont un de… dix romans !) dans le premier de ces deux genres, Guns of the dawn est au contraire un stand-alone. Il appartient à la Flintlock Fantasy, mais se révèle être un représentant très atypique de ce sous-genre encore récent, car exaltant notamment moins le côté épique du mélange mousquets & magie par rapport aux romans phares que sont La promesse du sang ou Les mille noms. A la place, il nous immerge dans la boue, le sang et surtout la trouille d’une jeune femme de bonne famille projetée dans les horreurs d’une guerre pour la survie d’un certain mode de vie, une boucherie surréaliste pour le contrôle de marais salants, de fondrières et d’une jungle où on n’y voit pas à deux mètres, un environnement qui rappelle souvent les films sur… la guerre du Vietnam. Sa première originalité est donc de relever essentiellement d’une Flintlock Fantasy… antimilitariste. Mais ce n’est pas la seule : en effet, son (long, très long) prologue nous immerge dans un univers qui a plus de points communs avec Jane Austen qu’avec l’épopée Révolutionnaire ou Napolonienne qui est à la base de la Flintlock. J’entends par là qu’on se préoccupe plus de la condition de la femme que d’événements politiques / changements de paradigme ou de grandes conflagrations militaires. Enfin, le niveau technologique place ce roman aux limites de la Flintlock (plutôt centrée sur un monde secondaire inspiré par les années 1789-1815 dans l’immense majorité des cas) et de la Gaslamp Fantasy, voire de l’Arcanepunk sur un point précis de la pré-fin.

Bref, si je devais résumer, nous avons affaire à une Flintlock Fantasy atypique car plus centrée sur l’intime que sur l’épique, plus anti- que pro-militariste, et à un roman très imprégné de Jane Austen mais avec une ambiance qui frôle parfois le film consacré à la guerre du Vietnam ! Autant dire que je ne vous conseillerais pas de commencer votre exploration de la Fantasy à mousquets par lui, il présente trop de particularités pour cela. Parallèlement, comment se situe, au niveau de la qualité, ce livre par rapport à d’autres signés Tchaikovsky ? On va dire que pris globalement, il est (presque) aussi bon que les deux cités plus haut que j’ai eu l’occasion de lire, même s’il présente beaucoup plus de défauts d’écriture qu’eux. Il n’en reste pas moins qu’une fois arrivé à la fin, il a largement mérité d’être estampillé (roman) Culte d’Apophis !  Continuer à lire « Guns of the dawn – Adrian Tchaikovsky »

Black ships seen south of Heaven – Caitlin R. Kiernan

Une nouvelle presque aussi intéressante que son prélude, mais dans un genre légèrement différent

mi_goBlack ships seen south of Heaven est une nouvelle néo-Lovecraftienne signée Caitlin R. Kiernan, que l’on peut trouver dans le volume 4 de l’anthologie Black wings (of Cthulhu), dirigée par le plus grand spécialiste de l’oeuvre du génie de Providence, S.T. Joshi. La nouvelle Agents of dreamland, dont je vous ai récemment parlé, en constitue un prélude (il est d’ailleurs amusant de constater que ce dernier est en fait plus long -et à mon avis plus intéressant- que le texte d’origine). Si celui-ci relevait plutôt du volet science-fictif de la bibliographie de Lovecraft, Black ships navigue, lui, dans des territoires plus complexes, certes toujours connotés SF (post-apo, horrifique), mais mélangeant aussi certains éléments plus mythologiques.

En tout cas, du fait de sa prodigalité en la matière ou de la haute qualité, en moyenne, des textes proposés, Kiernan s’inscrit sans conteste parmi les écrivains de premier plan des Lovecrafteries modernes, alors que son nom sera sûrement moins souvent cité que ceux d’Elizabeth Bear, Victor LaValle ou Kij Johnson.  Continuer à lire « Black ships seen south of Heaven – Caitlin R. Kiernan »

L’horreur de Red Hook – H.P. Lovecraft

L’horreur n’est pas toujours là où on le pense !

red_hookCes derniers temps, les éditeurs de SFFF sortent pas mal de textes qui constituent soit la suite d’une nouvelle ou d’une novella antérieure émanant d’un autre écrivain (par exemple Les chroniques de Méduse de Baxter / Reynolds, qui prolonge Face-à-face avec Méduse d’Arthur C. Clarke), soit qui en représentent l’antithèse (par exemple La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, qui donne un point de vue inversé et féministe par rapport à La quête onirique de Kadath l’inconnue de Lovecraft). En pareil cas, la lecture du texte sur lequel la sortie récente se base, si elle n’est pas strictement indispensable, est néanmoins un plus non négligeable. Partant de là, étant donné que La ballade de Black Tom de Victor LaValle va paraître dans quelques semaines, il m’a paru pertinent de lire la nouvelle du natif de Providence sur laquelle ce roman se base (et dont il constitue le négatif photographique, pour reprendre une expression employée par Kij Johnson à propos de son propre Vellitt Boe, qui adopte le même esprit de contre-pied à Lovecraft), à savoir le tristement célèbre L’Horreur de Red Hook, texte d’une quarantaine de pages montrant de façon manifeste le racisme d’H.P.L. Plus ou moins reniée (sur un strict plan littéraire, hein) par son propre auteur, descendue (sur tous les plans) par la critique, y compris par S.T. Joshi, le plus grand spécialiste de l’oeuvre du Maître, cette nouvelle n’a que peu d’intérêt en elle-même, mais par contre, sur le plan de l’intertextualité, sa critique va me servir à enrichir celle du livre de Victor LaValle.

Notez que malgré la couverture de la collection numérique de nouvelles de Bragelonne, il n’y a en fait aucun lien entre ce texte et le « mythe » (qui n’est d’ailleurs pas entièrement Lovecraftien mais en partie une invention d’August Derleth) de Cthulhu : L’horreur de Red Hook est un simple texte… eh bien d’Horreur « classique », par opposition à celle, « cosmique », popularisée par l’auteur. Par contre, il s’agit bien de Fantastique, dans les deux définitions traditionnelles du genre : intrusion d’éléments surnaturels dans un cadre rationnel et hésitation du lecteur entre une explication rationnelle et une autre qui ne l’est pas.  Continuer à lire « L’horreur de Red Hook – H.P. Lovecraft »

Minuit jamais ne vienne – Marie Brennan

Largement supérieur aux aventures de Lady Trent, surtout pour les amateurs de Fées

minuit-brennanMinuit jamais ne vienne est le premier des quatre tomes du cycle La cour d’Onyx (qui comprend également une nouvelle s’insérant entre les tomes 1 et 2), par Marie « Lady Trent » Brennan. Ce roman pose de très intéressants problèmes de classification, car il navigue à la frontière de deux sous-genres différents, dont, de plus, les définitions exactes varient selon le spécialiste auquel vous avez affaire. Certains vous diront que bien que beaucoup d’éléments apparentent son cadre et son intrigue à l’Urban Fantasy, le simple fait que l’action se déroule à la toute fin du XVIe siècle l’exclut d’emblée de ce sous-genre, et qu’il faut le classer dans une des quatre variantes (dans la conception anglo-saxonne) de la Fantasy Historique (pour plus de détails, voir mon article), celle qui s’apparente à une version surnaturelle de l’Histoire secrète. Même si un tel classement serait loin d’être dépourvu de sens, je trouve réducteur, pour ma part, de réduire l’Urban Fantasy à la période XIXe-XXIe siècles simplement parce que c’est dans cet intervalle temporel que sont situées l’écrasante majorité des œuvres relevant de ce sous-genre. Dans cette optique, je préfère donc considérer que ce cycle en est, certes, un représentant atypique, mais qu’il relève pourtant bel et bien de l’Urban Fantasy (et puis bon, comme ça, il ne sera pas dit qu’il n’y a pas un seul livre d’Urban sur le Culte  😉 ). D’ailleurs, l’auteure elle-même insiste sur la différence entre les Fae du palais d’Onyx et toutes les autres, à savoir vivre en (ou plutôt sous la) ville et pas dans les endroits traditionnellement associés au Petit Peuple, à savoir sous les collines, dans les forêts, etc. Or, c’est précisément ce cadre urbain qui signe l’Urban Fantasy par rapport à la Fantasy standard dans les définitions les plus précoces de ce sous-genre.

Mais revenons à nos moutons : sous sa couverture (euh, non, on ne va pas parler de la couverture *haut-le-cœur*), ce roman est-il semblable, dans le style, au plus connu sous nos latitudes cycle de Lady Trent ? Pas vraiment. Il y a un côté pimpant, un aspect aventure scientifique, un volet Fantasy of manners qui n’existe pas ici, où l’atmosphère est nettement plus fantastique, où on se préoccupe surtout de position sociale (donc on cherche à exploiter le système, la hiérarchie, pas à lutter contre elle) et d’intrigue de Cour et où, peut-être surtout, l’ambiance est nettement plus sinistre. Bref, tout cela pour vous dire que le fait que vous ayez apprécié un des cycles n’est pas du tout une garantie pour que vous appréciez l’autre. Même le style d’écriture est différent, plus tranchant, moins enjoué, et, à mon avis, techniquement supérieur. Et j’aurais même tendance à dire qu’alors qu’on aurait pu croire que Lady Trent était le cycle majeur de l’auteure, ce simple tome 1 rebat les cartes très rapidement. Je pensais tomber sur une lecture sympathique mais mineure, et finalement j’ai trouvé ça très intéressant.  Continuer à lire « Minuit jamais ne vienne – Marie Brennan »

A gathering of ravens – Scott Oden

Quand un orc du Seigneur des anneaux rencontre Vikings (la série) et une version Grimdark de L’épée brisée de Poul Anderson, on balance son pognon sur son écran et puis c’est tout ! 

gathering_ravens_odenA gathering of ravens est un stand-alone qui a comme particularité de s’insérer dans une trilogie de romans pouvant également se lire de façon indépendante et partageant le même héros, Grimnir. Le second tome (Twilight of the gods) est d’ores et déjà annoncé. Le premier, donc, a été publié en Angleterre en 2017 (par une des subdivisions de Macmillan), et sera à nouveau publié, cette fois aux USA (par Bantam), le 17 mai 2018. L’auteur, Scott Oden, de nationalité américaine, a écrit un autre livre de Fantasy Historique, ainsi que des romans Historiques tout court.

Il s’agit d’une Fantasy relativement proche de L’épée brisée de Poul Anderson (et j’insiste sur le « relativement »), mêlant le monde réel des Xe et XIe siècles ainsi que la magie et les mythes scandinaves et celtiques. Toutefois, ce livre relève aussi (et peut-être surtout) du Grimdark, et met en scène l’antihéros le plus brutal et amoral vu, probablement, depuis le Kane de Karl Edward Wagner (avec lequel il partage d’ailleurs certaines caractéristiques -mais pas toutes-). Mais un Kane qui serait… un orc, tout droit (ou presque) sorti de chez Tolkien ! Traversée par des scènes d’une rare puissance, non dépourvue d’un fond que ne renieraient ni David Gemmell, ni Marion Zimmer Bradley, magnifiée par un personnage qui balaye les faibles d’un revers de sa lame tel un Conan orc adepte de Loki et non de Crom, cette oeuvre, dont on peut s’étonner qu’elle ne soit pas plus connue, impressionne par sa noirceur, son côté crépusculaire et sa brutalité.   Continuer à lire « A gathering of ravens – Scott Oden »

L’éclosion des Shoggoths – Elizabeth Bear

Fondamental

shoggoth_manzanedoL’éclosion des Shoggoths est une nouvelle d’une vingtaine de pages publiée en français dans le numéro 89 de Bifrost. Elle est signée Elizabeth Bear (pseudonyme de Sarah Wishnevsky), l’épouse de Scott « Salauds Gentilshommes » Lynch. Cette auteure est membre d’un « club » très restreint, puisqu’il ne compte que quatre autres membres : celui des écrivains qui ont gagné plusieurs Hugo (dont un pour le texte qui nous occupe aujourd’hui, en 2009) après l’obtention du prix John Campbell du meilleur nouvel écrivain.

Texte fondamental au sein de la vague récente de Lovecrafteries cherchant à donner leur place, dans les univers du Maître, à ceux qui n’en ont pas ou trop peu (ou une place trop péjorative), L’éclosion des Shoggoths relève du volet science-fictif de l’oeuvre d’HPL, et non Fantastique ou Fantasy / Onirique. Alors qu’un roman court comme La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson se préoccupe surtout de la place de la femme chez Lovecraft, la nouvelle de Bear, tout comme le très postérieur La ballade de Black Tom de Victor LaValle, s’attaque au racisme et à l’antisémitisme du natif de Providence.  Continuer à lire « L’éclosion des Shoggoths – Elizabeth Bear »

Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan

Lovecrafterie du XXIe siècle, certes, mais hardcore

agents_of-dreamlandCaitlin R. Kiernan est une autrice irlandaise vivant de longue date aux USA. Elle a écrit une dizaine de romans (de SF et de « Dark Fantasy » -comprendre, dans la terminologie anglo-saxonne, du Fantastique ou du Weird Lovecraftien, pas l’équivalent de ce que font Cook ou Abercrombie-), des scénarios de comics, plus de 250 nouvelles et novellas (dont celle que je vous présente aujourd’hui) ainsi que des… articles scientifiques consacrés à la paléontologie (son domaine d’études avant qu’elle ne se lance dans une carrière d’écrivain à plein temps). Elle est également connue pour avoir travaillé en étroite collaboration avec Neil Gaiman sur The dreaming, le spin-off de The Sandman. Elle a, entre autres, reçu deux World Fantasy Awards (excusez du peu !), mais ce qui est à mon avis son plus grand titre de gloire est la comparaison faite par S.T. Joshi en personne de son style avec ceux de Poe, Dunsany et Thomas Ligotti.

Malgré son titre, et si elle est sans conteste Lovecraftienne, cette novella n’a que très peu à voir avec les Contrées du rêve (qui ne sont que vaguement évoquées) et rien avec The dreaming. En fait, le « Dreamland » en question est une base souterraine située dans la légendaire Zone 51, et le cœur de l’histoire est en réalité relié à un tout autre pan de la mythologie Lovecraftienne. Par contre, Agents of dreamland est un prélude à une autre nouvelle de l’auteure, Black ships seen south of Heaven, publiée dans le volume quatre de l’anthologie Black wings (of Cthulhu) dirigée par S.T. Joshi.

J’ai créé, à l’occasion de cette critique, un nouveau cycle de lecture, « Lovecrafteries », dans lequel j’ai rétroactivement ajouté d’autres textes. Et d’autres encore viendront s’y greffer dans les semaines qui viennent (trois sont d’ores et déjà prévus : deux novellas et une nouvelle). Vous pouvez retrouvez ce tag dans la barre latérale du blog ou bien sur cette page. Notez que ce texte est disponible soit individuellement, soit dans un pack contenant trois autres Lovecrafteries (voir liens en fin de critique).  Continuer à lire « Agents of Dreamland – Caitlin R. Kiernan »

Luna – Lune du loup – Ian McDonald

Presque aussi bon que son prédécesseur

Luna_2_mcdonaldLune du loup est le volet intermédiaire de la trilogie Luna, par Ian McDonald, dont le tome 1 avait sans aucun doute été une de mes lectures les plus marquantes de 2017. Toute la question était donc de savoir si l’auteur allait à nouveau nous proposer un roman aussi prenant et haletant. La réponse est : presque. Si, globalement, ce second Luna est très intéressant et plutôt rythmé, il n’échappe pas à une baisse d’intensité relativement marquée entre l’incident sur Creuset et l’épisode au Brésil, ce qui représente tout de même quelque chose comme 100 pages. Mais avant et après ce point, par contre, c’est clairement passionnant et plein de rythme et de tension dramatique. Et ce alors que ce tome 2 ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier.

Le tome 3 (Moon rising) est attendu le 31 juillet en VO, espérons, donc, que la traduction sera rapide !

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La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

Lovecraftien… et féministe ! 

vellitt_boeSi vous suivez ce blog depuis un moment, le nom de Kij Johnson ne vous est pas inconnu, vu que c’est le troisième texte de l’auteure dont je vous parle, après la nouvelle Magie des renards et le roman court Un pont sur la brume. Dans les deux cas, l’atmosphère est assez éthérée, voire onirique, ce qui fait que l’américaine était tout à fait taillée pour s’attaquer au projet qui est le sujet du jour : donner sa propre version d’une quête dans les Contrées du rêve Lovecraftiennes. Car La quête onirique de Vellitt Boe (qui fait évidemment écho à celle menée par Randolph Carter pour trouver Kadath l’inconnue chez Lovecraft) s’inscrit, plus généralement, dans un mouvement qui a pris de l’ampleur ces dernières années, et qui consiste, tout en rendant hommage à la puissance de l’imagination de l’écrivain de Providence, à mettre au premier plan ceux qui étaient consciencieusement ignorés, négligés, voire méprisés, dans l’oeuvre du Maître : la personne de couleur (ou plus globalement tous les non-WASP – White, Anglo-saxon, Protestant-) et, ici, la femme (bien qu’une phrase décrivant le monde de l’éveil élargisse cette perspective : « et partout, il y a des femmes et des gens de toutes les couleurs »). Dans cette mouvance, on peut également citer L’éclosion des Shoggoths d’Elizabeth Bear (autre auteure dont je vous ai déjà parlé ici), nouvelle publiée dans le Bifrost 89, ainsi que La ballade de Black Tom de Victor Lavalle, à paraître également chez le Belial’ en avril 2018. L’éditeur semble donc se spécialiser dans ce que l’on pourrait appeler la « Littérature post-Lovecraftienne critique ».

Un petit mot sur la présentation : tout d’abord, elle est très soignée. Les rabats cachent une carte en couleur des Contrées du rêve, et puis il y a des illustrations intérieures (en noir et blanc) assez nombreuses et de très bonne facture, qui nous montrent les étapes et visions les plus marquantes de la quête de l’héroïne. L’achat de la version physique est donc, pour une fois, plus que recommandable. Un petit regret, cependant, concernant la couverture : si elle est très sympathique (et parfaitement Lovecraftienne, avec son chat et ses tentacules), je trouve toutefois dommage qu’elle omette ce qui fait justement tout l’intérêt de ce texte : le fait qu’un personnage féminin soit au centre de l’histoire, en un pied de nez à Lovecraft. J’aurais mieux vu, personnellement, Vellitt, le chat et les tentacules… Un peu comme sur la couverture américaine (mais avec l’héroïne de face, tant qu’à faire !).  Continuer à lire « La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson »