Vision aveugle – Peter Watts

La réédition tant attendue d’un chef-d’œuvre absolu !

Depuis plusieurs années (la preuve), je vous parle de Vision aveugle de Peter Watts, qui est, immédiatement après Hypérion, le livre de SF le plus important dans mon panthéon personnel. Ceux d’entre vous qui me connaissent savent que ce n’est pas le genre de « distinction » que j’attribue à la légère, ce qui devrait vous situer le niveau de l’ouvrage. Qui n’était plus disponible depuis, oh, plus que ça, mais que Monsieur Bélial’ a l’excellente initiative de rééditer le 23 septembre 2021, dans une nouvelle mouture à la couverture dessinée par Manchu (la plus fidèle aux descriptions faites dans le roman et à son ambiance qu’il m’ait été donné de voir, éditions françaises ou anglo-saxonnes confondues), dotée d’une demi-douzaine d’illustrations intérieures signées Thomas Walker (le tout étant esthétiquement superbe), préfacée par l’auteur en personne et agrémentée d’une nouvelle supplémentaire. Le fait que mon deuxième roman de science-fiction préféré ne bénéficie pas sur le Culte d’une critique en bonne et due forme aux standards actuels de ce blog étant une anomalie, j’ai décidé de la corriger et de vous donner, je l’espère (vraiment !) envie de découvrir ce livre incroyable.

Je viens de lire ce roman pour la troisième fois, et même en connaissant les tenants et les aboutissants, eh bien ça a été à nouveau la claque. Là aussi, ça vous situe le niveau. Et cette relecture a été riche en nouveaux éléments d’analyse, car ayant lu la trilogie Rifteurs depuis la précédente (qui avait eu lieu un peu avant la sortie d’Échopraxie), j’ai pu percevoir des parallèles Vision Aveugle / Rifteurs qui m’avaient évidemment échappé avant. Mais de façon plus générale, je pense que, d’une part, un roman, quel qu’il soit, ne s’apprécie vraiment qu’à la relecture, et que d’autre part, Vision aveugle est d’une telle richesse et flamboyance que, ébahi et émerveillé par tant d’intelligence (j’y reviendrai) lors de la lecture initiale, la remarque est doublement valable pour les bouquins de sa trempe (la trilogie Martienne de Kim Stanley Robinson, etc). Bref, à lire… et à relire !

Paratexte de l’édition Bélial’

L’édition réalisée par le Bélial’ s’ouvre sur une préface inédite, écrite spécialement pour elle. L’auteur y décrit la genèse du roman, l’improbable accumulation d’éléments sans lien direct évident entre eux qui a fini par fusionner, par faire sens, pour conduire à Vision Aveugle. Il y décrit aussi le destin éditorial, critique et commercial du livre, souligne les différences d’accueil entre l’Amérique du nord et le reste du monde (particulièrement la France et les pays de l’Est), la profonde dichotomie entre ceux qui l’encensent et ceux qui le détestent ou le trouvent abscons, entre un certain triomphe critique et une carrière commerciale contrastée selon les lieux et les époques, le fait qu’éditeurs (US) ou distributeurs lui aient mis des bâtons dans les roues à tel point que, foutu pour foutu, il ait décidé de balancer le roman sous forme électronique gratuitement sur son site, à l’époque lointaine où l’auto-édition n’était même pas une lueur grivoise dans l’œil de sa maman et où pareil court-circuit de sa maison d’édition était impensable. Comme d’habitude avec Watts, c’est ahurissant, désarmant de franchise, d’honnêteté intellectuelle, de lucidité. C’est simple, à part Thomas Day / Gilles Dumay, je ne connais personne qui sorte son cœur de sa poitrine en interview / texte personnel, et qui se livre ainsi autant. Et c’est passionnant. Chapeau bas, mister Watts, une fois de plus.

Faisant suite au roman, on trouve une nouvelle d’une quinzaine de page, Les dieux insectes (Une allusion à la mythologie Hopi ? À Shadowrun ? Ou tout simplement au fait qu’un esprit « de ruche » forme un « dieu », une forme ultime d’hyper-conscience posthumaine ?). Dans le sillage de la mission du Thésée décrite dans Vision aveugle (et que je résume dans la suite de cet article), d’étranges nouvelles tendances émergent sur Terre : les gens cherchent à s’intégrer dans de vastes consciences de groupe (plusieurs millions d’individus), à se connecter aux cerveaux d’espèces animales (avec un passage sur les pieuvres qui fait penser à une autre nouvelle de Watts, Test d’écho, publiée dans Bifrost 103, et surtout à un roman d’Adrian Tchaikovsky dont je tairai le nom pour ne pas en divulgâcher une partie de l’intrigue), ou à stimuler leur cerveau en le plaçant dans un état neurologique et biochimique d’optimum ou d’hyper-créativité proche de celui d’une mort imminente (ce qui rappelle… Dan Simmons, une comparaison qui, j’en suis certain, ferait bondir Peter Watts). L’auteur poursuivant la réflexion entamée, là aussi, dans le roman, sur les parties conscientes et inconscientes de notre cerveau, sur le fait que ces phénomènes ne sont pas le signe d’un changement de paradigme transhumaniste mais plutôt de nature sociologique et neurologique, comme le signe que notre inconscient collectif veut nous dire quelque chose, ce qu’il n’a pas ressenti le besoin de faire lors de la Guerre Froide ou des pandémies. Que quelque chose arrive… ou revient ! Une nouvelle extrêmement brillante, digne épilogue de Vision Aveugle, et un excellent choix de traduction et publication du Bélial’.

Tout compte fait (révision de traduction, illustration extérieure et intérieure, notes complètes, préface et nouvelle inédite, etc), l’édition Bélial’ me paraît être à la fois l’écrin définitif et parfait pour ce que je considère être le second meilleur roman de SF de tous les temps, à tel point que j’ai fait, pour elle, ce que je ne fais jamais : j’ai acheté un livre que je possédais déjà (en version poche). Chez moi, et compte tenu de ce que sont mes moyens financiers, c’est très significatif de l’intérêt de l’ouvrage !

Base de l’intrigue

Le 13 février 2082, a lieu un événement appelé la Chute des étoiles : arrivées en orbite sans être détectées, 65536 sondes extraterrestres (surnommées les Lucioles) viennent de scanner quasiment chaque m² de la surface terrestre avant de transmettre leurs données et de s’auto-détruire en allant brûler dans l’atmosphère. L’Humanité (ou plutôt la Transhumanité, comme nous allons le voir) réalise alors qu’elle n’est pas seule dans l’univers. On croit localiser le destinataire de la transmission dans la Ceinture de Kuiper (réservoir annulaire de comètes situé au-delà de Neptune, similaire à la ceinture d’astéroïdes mais plus étendu et plus massif)), et on y envoie trois vagues de vaisseaux, deux automatiques et un astronef habité, le Thésée. Sauf que lorsque l’équipage de ce dernier est sorti de biostase (une sorte de super-hibernation qui a en fait tout d’une « mort » réversible), il s’aperçoit qu’il s’est écoulé cinq ans de trop, que le Thésée est loin au-dessus du plan de l’écliptique (le plan de l’orbite terrestre autour du Soleil, celui dans lequel orbitent la majorité des planètes et astéroïdes), à une demi-année lumière de la Terre (à la frontière de l’espace interstellaire), et à proximité d’une sous-naine brune (en gros, une planète gazeuse plus grosse que Jupiter mais moins que ces étoiles avortées que sont les Naines Brunes : moi je préfère appeler ça une Supergéante gazeuse), autour de laquelle croit (plus qu’il n’est construit) un vaisseau extraterrestre annulaire qui fait déjà une trentaine de kilomètres de diamètre et qui continue à grossir très rapidement.

L’équipage, outre quatre « doublures » en biostase, est formé par Siri Keeton (le seul humain « de base » -non-Transhumain-), synthétiste (ou jargonaute : profession chargée de résumer / traduire en langage compréhensible, pour le commun des mortels, les conclusions des super-intelligences organiques -voir plus loin- ou artificielles -IA-), Isaac Szpindel, biologiste chargé d’étudier les aliens, et qui a sacrifié une partie de ses sens pour mieux s’interfacer avec des détecteurs et télémanipulateurs (il peut entendre les rayons X et voir les ultrasons, littéralement), Amanda Bates, une militaire pacifiste, qui doit se charger de défendre le vaisseau si ça tourne mal, de Susan James, surnommée « le Gang » parce que pour mieux exercer son métier de linguiste (et donc pouvoir communiquer avec les aliens), on a artificiellement créé dans son cerveau trois personnalités conscientes supplémentaires, lui permettant de fonctionner (pour les plus férus d’informatique d’entre vous) comme un processeur multi-coeur, et surtout du responsable de mission, Jukka Sarasti, un vampire, qui… « Eh ! Stop ! », vous dites-vous probablement, « Qu’est-ce qu’un vampire fait dans ce qui est visiblement de la Hard SF Transhumaniste » ?

Vampires et Hard SF

Quand Stephenie Meyer publie, en 2005, Fascination, le premier tome de Twilight, elle réinvente le vampire, en lui enlevant notamment une de ses caractéristiques essentielles, l’impossibilité de se balader en plein soleil. Peter Watts, lui, fait exactement le contraire (et d’une façon autrement plus solide et réussie, hein) : il prend certaines caractéristiques essentielles du vampire et bâtit une explication scientifique plausible pour les justifier. Je résume : l’Homo vampiris était une sous-espèce de sapiens qu’une mutation sur une séquence génétique clé a doté de capacités supérieures (un QI de plusieurs centaines de points, la possibilité de percevoir le monde sur plusieurs modes à la fois, des sens plus perfectionnés, des possibilités physiques supérieures, etc), mais a eu deux conséquences fâcheuses : la première est que leur organisme s’est retrouvé incapable de synthétiser une substance indispensable à leur survie, qu’ils ont alors été obligés de trouver dans leur alimentation, devenant ainsi des anthropophages. Voilà pour les crocs. Le problème étant que les vampires se reproduisant au même rythme que les humains normaux, ils risquaient de se retrouver très vite à cours de nourriture. La Nature les a donc dotés de la capacité d’entrer en biostase (la super-hibernation, ou « mort réversible », dont je parlais plus haut), afin de laisser le temps à la « ressource » de se renouveler. Ce qui nous donne donc le côté mort-vivant / immortel du vampire, et son côté mythique, puisque vous, homme des cavernes, avez du mal à croire aux histoires racontées par la mère de votre mère autour du feu de camp, sur des prédateurs en quête de chair humaine.

La seconde conséquence fâcheuse, et la plus ennuyeuse (et de loin), est le « bug du crucifix » : la mutation a aussi rendu leurs aires cérébrales visuelles incapables de gérer la vue d’un angle droit, qui déclenche chez eux une épilepsie mortelle. Vu que ces derniers n’existent pas dans la Nature, cela n’aurait pu être qu’anecdotique si les homo sapiens, les salauds, n’avaient pas développé la technologie et l’architecture, collant dès lors des angles droits partout, exterminant ainsi par inadvertance tous les homo vampiris. Voilà pour le côté crucifix.

Avance rapide : l’Homme développe aussi l’ingénierie génétique, et se dit « Tiens, et si je ramenais à la vie les Vampires ? Avec leur QI et leurs capacités de traitement parallèle de l’information, ils pourraient être très utiles ! ». Les mecs n’ont pas dû voir Jurassic Park ! Pourtant, les ingénieurs ne corrigent pas le « bug du crucifix », dotant les vampires, à la place, d’injections de composés dits anti-euclidiens ne réglant pas le problème de façon définitive mais l’empêchant de se produire tant qu’ils sont présents (un peu comme l’Insuline pour un diabétique). Manière bien pratique de tenir en laisse leur monstre, ou de dénier à ceux qui avaient tout pour être les vrais maîtres de la Terre leur juste place (voire une place tout court), je vous laisse seuls juges.

Bénéfice supplémentaire du retour des vampires, en dotant des humains de quelques-uns de leurs gènes, ils peuvent aussi entrer en biostase, ou plutôt devenir des « morts-vivants », en quelque sorte, avant d’être ramenés à la vie par la technologie médicale avancée du vaisseau une fois arrivés à destination. Ce qui est le seul moyen d’explorer ou de coloniser / exploiter l’espace au-delà de Jupiter.

Donc, les vampires sont très forts, extrêmement intelligents (seules les IA semblent les dépasser), les prédateurs suprêmes de l’Homme, à qui ils fichent une trouille bleue, mais qui en a besoin, surtout quand il est confronté à une espèce dont la technologie est si supérieure à la sienne qu’elle lui permet de franchir les gouffres interstellaires. En plus de Siri, humain de base, et des trois transhumains formant l’équipage, nous avons donc ce que j’appellerais (terme qui n’est pas employé par l’auteur) un parahumain, qui sert de responsable de la mission et est le seul à communiquer avec ce qu’il appelle lui-même le « Capitaine », à savoir l’IA quantique du Thésée.

La première fois que j’ai lu Vision aveugle, j’ai été absolument époustouflé par la capacité de Watts à intégrer dans une Hard SF les vampires (cyberpunks, qui plus est !), et à réinventer ces créatures de façon plausible et crédible. Cela participe, de plus, à l’établissement d’une ambiance très particulière, beaucoup plus sombre que dans une Hard SF « normale », ce qui fait que j’ai, il y a quelques années, forgé le terme de Dark Hard SF pour qualifier ce type de textes. Et on verra que l’ambiance est très importante dans ce roman !

Transhumanité

Toute l’intrigue est narrée, longtemps après les événements, par Siri Keeton, qui y insère aussi de généreux flashbacks sur son histoire personnelle (et, à une reprise, sur celle d’Amanda Bates). On y apprend que, victime d’une forme gravissime d’épilepsie d’origine virale, on a du l’amputer, dans son enfance, d’un… hémisphère cérébral. Si, si. On lui a retiré, de fait, la capacité d’empathie, qu’il a redéveloppée, d’une certaine manière, à l’aide de ses implants cybernétiques et de la capacité d’observation des « topologies » des gens, leurs micro-expressions et autres facteurs externes renseignant sur leur état mental interne. Malgré ses implants, son handicap et sa greffe de gènes vampiriques pour la biostase, Siri reste cependant une exception parmi l’équipage : il est le seul qui n’est ni vampire, ni transhumain. Il est venu au monde sans filtrage prénatal à la Gattaca, et n’a pas de modifications génétiques, cybernétiques ou neurologiques aussi radicales que les trois autres, particulièrement Szpindel et surtout Susan James. Alors que notre société considérait les troubles de la personnalité multiple comme une maladie, comme un problème à supprimer, celle, transhumaniste, de Peter Watts y voit au contraire un avantage, et crée d’autres noyaux de conscience artificiellement et intentionnellement.

Et ce n’est qu’un des aspects transhumanistes du livre : le récit de Siri nous parle aussi en assez amples détails de la tendance des gens à se retirer dans des Réalités Simulées appelées Paradis (ce qui devrait rappeler des choses aux lecteurs de Iain M. Banks), malgré l’opposition de groupes parfois violents connus sous le nom de Réalistes, ainsi que du fait que comme dans Demolition Man, le sexe est en grande partie virtuel, désormais. L’ensemble de tous ces éléments forme un tableau extrêmement riche dans le registre de la SF Transhumaniste, à la fois un modèle du genre mais aussi quelque chose qui s’éloigne de certains de ses fondamentaux (si la résurrection d’espèces pré- ou para-humaines a pu se voir ailleurs, en revanche l’établissement de personnalités multiples artificielles est plutôt inhabituel, par exemple).

Une création de race extraterrestre pratiquement au sommet de ce qui se fait en SF

J’ai déjà eu l’occasion d’en dire un mot, et depuis quelques mois, je joue avec l’idée d’en dire beaucoup plus que ça, mais les Brouilleurs, les extraterrestres créés par Peter Watts, sont quasiment au sommet de ce que la SF a proposé en matière d’espèces aliens crédibles. À part Stephen Baxter avec ses Xeelees, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’auteurs qui aient fait aussi bien que Watts, sinon mieux. Car le canadien, loin de se contenter de peluches grotesques à la Star Wars ou de pseudo-humains à la Star Trek, crée de A à Z une créature qui n’a absolument RIEN de familier : ni son plan d’organisation corporel, ni son gaz respiratoire (du méthane et pas de l’oxygène), ni sa biomécanique, ni sa biochimie et son métabolisme, ni son support d’information génétique, ni son organisation neurologique, ni sa manière de traiter l’information sensorielle, ni aucun autre facteur, en fait, ne rapproche les Brouilleurs des Humains ou de tout autre extraterrestre de fiction (à part peut-être sur des plans bien précis, des écrits d’un certain natif de la côte Est des USA). Et c’est bluffant, parce que comme pour les Vampires, c’est crédible. Parce que c’est de la Hard SF, et que donc il y a dans les codes mêmes de ce sous-genre une exigence impérative de plausibilité scientifique, et puis parce que Watts vous fournit, dans les annexes (j’y reviendrai) les références des livres ou articles qui l’ont inspiré.

La qualité de cette création extraterrestre serait déjà impressionnante si l’auteur avait inventé certains éléments : elle l’est encore plus quand on se rend compte que tout est scientifiquement crédible, possible. Rien que les Brouilleurs sont, pour moi, un motif suffisant d’achat de Vision Aveugle, mais comme nous l’avons vu et allons le voir, il y en a bien d’autres !

Donc oui, Vision aveugle relève de la thématique SF, pour ne pas dire du Trope (motif scénaristique récurrent), voire du cliché, du Premier Contact avec une race extraterrestre, mais que ce soit pour les Brouilleurs ou leur vaisseau, il en réécrit, subvertit ou sublime suffisamment les codes pour ne certainement pas balayer son hypothétique lecture d’un revers de la main à la vue d’un quelconque résumé d’un laconique et lapidaire « Bof ! Déjà vu cent fois… ». On peut d’ailleurs réfléchir (et Siri le fait à quelques reprises) à qui étudie qui ou quoi là-dedans (la fin remettant bien des choses en perspective). Après tout, Siri ne possédant pas de vrai sens de l’empathie, pour lui les membres de sa propre espèce sont presque des extraterrestres. Sans parler des vampires et des IA !

Des thématiques hallucinantes, une écriture d’une intelligence hors-normes

Les Brouilleurs, le côté transhumaniste d’élite, les vampires, des personnages inhabituellement développés et intéressants pour de la Hard SF (où ils sont rarement le point focal, qui se situe plutôt autour de l’univers, des thématiques ou du Sense of wonder), une ambiance terrifiante mais prenante (j’y reviendrai), voilà qui fait déjà beaucoup d’atouts du côté de ce roman. Eh bien croyez-le ou pas, mais vous n’avez pas encore eu droit au clou du spectacle, qui s’articule sur deux plans distincts : les thématiques / la profondeur de la chose, et peut-être surtout la manière de les exprimer. Peter Watts vous propose un voyage vertigineux dans le cerveau, le système sensoriel et neurologique humain, redéfinit la conscience, et surtout s’interroge sur l’utilité de cette dernière (une réflexion qui sera aussi abordée, voire développée, par Alastair Reynolds dans son fameux cycle des Inhibiteurs, ainsi que dans son roman Dans le sillage de Poséidon). Si, si. Vous y apprendrez que votre vision, que vous croyez être un reflet fidèle de la réalité physique, n’est qu’omissions et extrapolations ; vous y réaliserez que votre cerveau, loin d’être un tout, n’est qu’un empilement de structures en concurrence pour l’énergie (le sucre) et la puissance de traitement ; vous comprendrez (un thème récurrent et favori de Watts) qu’avec des moyens finalement assez simples, on peut générer chez vous la vue de choses qui n’ont aucune réalité, vous faire voir des fantômes, des Petits Hommes Gris ou provoquer en vous une extase religieuse, voire vous faire déclarer que vous n’existez pas ; vous saurez désormais que votre cerveau à de la place pour faire tourner, comme un double boot sur un disque dur vous permettant de choisir entre Windows et une distribution Linux, des dizaines de personnalités différentes ; enfin, vous réaliserez, ébahi, que la conscience peut être considérée comme un parasite et la communication comme une arme, un instrument d’attaque et pas un moyen de garantir la paix.

Mais le plus fabuleux dans tout ça n’est même pas l’érudition (hors-normes) de l’auteur ni le vertige qu’il provoque en nous en matière de réflexion, de perspective, mais plutôt dans l’intelligence avec laquelle tout cela nous est délivré. Des écrivains ambitieux et érudits, il y a en pléthore en Hard SF ; en revanche, dans la grande majorité des cas, quand on arrive à ce niveau de réflexion quasi-philosophique, d’interrogation sur l’évolution des espèces et leur place dans l’univers, et peut-être surtout à ce niveau de détails scientifiques, on a plus tendance à avoir du « Je ne t’explique rien, si j’emploie un terme ou un concept que tu ne connais pas, tu n’as qu’à avoir un Doctorat ou faire des recherches sur internet, ton inculture n’est pas mon problème, je m’adresse à mes pairs » à la Egan / Rajaniemi (et pourtant, j’ai beaucoup de respect pour ces deux là, surtout le second dont j’ai, excusez du peu, traduit une des nouvelles) qu’à avoir affaire à un auteur comme Watts, qui va faire des efforts constants pour que vous ne soyez jamais perdus. Alors attention, je ne vous dis pas que cela ne va pas être un livre assez exigeant, mais je vous garantis, en revanche, que le canadien est 1/ limpide, que 2/ si vous n’avez pas compris quelque chose dans le gros du texte, la fin et l’épilogue vont éclairer bien des points, et surtout que 3/ les annexes, comme toujours prodigieusement intéressantes chez Watts (et à lire ABSOLUMENT) sont un véritable making-of qui finira de vous faire saisir ce qui n’aurait éventuellement pas pu l’être jusque là.

Donc Watts ne prend pas son lecteur pour un imbécile MAIS le respecte aussi en lui fournissant TOUS les éléments pour comprendre de façon limpide son propos, le plaçant, à mon sens, dans une position assez unique en Hard SF (Baxter est certes souvent franchement compréhensible, mais c’est aussi parce qu’à mon sens, il creuse fréquemment moins loin que Watts). Si Vision aveugle est un tel chef-d’œuvre, c’est aussi via sa combinaison unique de profondeur et de limpidité.

Une ambiance noire, tendue et terrifiante

Certes, Vision aveugle est une Hard SF (d’élite : je ne vous ai pas parlé du concept de propulseur à télématière, mais il y aurait bien des choses à en dire !) Transhumaniste explorant avec brio la thématique du premier contact, de la conscience, du libre-arbitre, de la différence entre perception et réalité, et j’en passe, mais le roman ne se réduit pas à ces aspects là. Et ce qui saute aux yeux presque immédiatement à la lecture est l’ambiance tendue, sombre. Le narrateur, Siri, est vu comme un espion des commanditaires de la mission, un commissaire politique. Sarasti, le vampire, fiche une peur instinctive à tous les homo sapiens sapiens de l’équipage, tout bardés d’implants cybernétiques et d’améliorations génétiques qu’ils soient. Et surtout, le vaisseau que le Thésée découvre est, comme le dit l’auteur, une véritable incarnation physique de la torture, au design qui met mal à l’aise, au contenu mystérieux, aux habitants longtemps insaisissables, à l’environnement étrange, dangereux et terrifiant, saturé qu’il est de radiations et de champs magnétiques d’une intensité inimaginable. Champs qui agissent sur la psyché humaine d’une façon profondément dérangeante.

Le roman génère la peur chez les protagonistes et le malaise chez le lecteur non pas à cause d’un « monstre » sanguinaire à la Alien, mais parce que l’équipage humain du Thésée ne sait pas ce qu’il va découvrir ET parce qu’il est pris entre deux feux, l’un extérieur (les extraterrestres) et l’autre intérieur (le vampire, dont les réactions sont imprévisibles et éventuellement violentes). Mais le côté le plus terrifiant ne va se dévoiler que sur la fin, quand on va se rendre compte de la singularité profonde de l’être humain (dans un registre connexe, même si pas tout à fait identique, à celui développé par ce même Watts dans sa nouvelle Les choses) et de l’erreur (pourtant évidente) qu’il a commise. Sur le plan de la singularité de notre espèce, on se rapprocherait presque de l’Horreur cosmique, ou, dans une autre perspective, de ce que Kim Stanley Robinson a développé dans Aurora : contrairement à ce que la mauvaise SF, qu’elle soit littéraire, cinématographique, télévisée ou autre, montre depuis des décennies, s’il y a de la vie ailleurs, elle ne sera pas du tout comme nous, et nous pourrions bien être une exception, une impasse évolutionnaire, et certainement pas la norme et encore moins une espèce dominante.

Au passage, nous sommes ici devant une société post-pénurie encore relativement émergente, mais le moins qu’on puisse dire est qu’on est pourtant très loin de l’utopie à la Star Trek !

Le narrateur est supposé ne plus avoir d’empathie, ou du moins seulement un substitut approximatif et artificiel : pourtant, toute la narration de Watts est axée sur la création d’une empathie du lecteur pour les personnages. Et il y réussit, à mon sens, de façon admirable. Je suis le premier à dire (parce que c’est, globalement, une vérité difficilement contestable) que l’emphase n’est pas mise sur les personnages en Hard SF, et que ceux-ci sont très, très rarement le point marquant des livres qui en relèvent. Mais toute règle, tout code littéraire a son exception, et Watts, particulièrement avec Vision aveugle, mais aussi avec certains de ses autres romans, le démontre de façon tout aussi incontestable. Et l’empathie est encore plus grande pour Siri que les autres (ce n’est certainement pas par hasard que 99% des flashbacks parlent exclusivement de lui -à part un sur Bates-), car parmi bien d’autres choses, le roman est aussi le récit de son humanisation (mais pas forcément dans le sens où vous l’entendez : vous comprendrez mieux après avoir fini ce livre). Car songez qu’en plus des mêmes dangers que les autres, Keeton doit affronter leur mépris, le fait d’être traité moitié comme un poids mort, moitié comme une saleté d’espion. Tel qu’il le ressent, si Sarasti est craint, lui est détesté et méprisé, ce qui est sans doute pire. Et que dire du fait d’être le seul humain de souche, dépassé par les transhumains, les vampires, les IA, et maintenant même par des extraterrestres ? Ce roman est aussi (surtout ?) le récit des derniers feux d’une race : en montrant la résurrection des vampires, Watts ne fait qu’accentuer le sentiment de disparition de l’être humain tel que nous le concevons, balayé à la fois par la transhumanité technologique ET par celle promise par une évolution qui semble inéluctable. Sans parler du fait que l’Homme était au sommet de la chaine alimentaire sur Terre, mais qu’il vient d’avoir la preuve douloureuse que la sombre et immense forêt galactique est pleine de prédateurs, et qu’ils sont mieux armés (technologiquement parlant, mais pas seulement, loin de là) pour survivre et dominer.

La fin du roman (et l’épilogue !) est magistrale, du fait de certains renversements de perspectives et des craintes que développe le lecteur en ce qui concerne le sort de la race humaine.

Parallèles avec la trilogie Rifteurs

Si, en France, Vision aveugle a été traduit et publié en premier, en VO, en revanche, il n’a été écrit qu’après la trilogie Rifteurs. Que je n’avais pas lue les deux premières fois que j’ai lu les aventures de la bande de Keeton et de Sarasti, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Il est donc particulièrement intéressant de constater qu’il existe de nombreux parallèles à tirer entre ces pans (et d’autres) de l’œuvre de Watts, notamment des motifs récurrents. Je considère même que ladite trilogie représente, au moins sur certains plans, un prototype ou un brouillon de ce qui deviendra Vision aveugle : en effet, le propos de Starfish est centré sur des personnages modifiés par génétique / cybernétique, sélectionnés sur des critères psychologiques très précis, placés dans un environnement étrange, dangereux et terrifiant, exerçant une forte pression psychologique sur l’équipe, qui comprendra, au moins transitoirement, un observateur rationnel, qui est confrontée à une espèce qui régnait jadis mais qui a été spoliée et qui veut donc reprendre ce qui lui revient de droit, le tout dans un bouquin de Biopunk / SF transhumaniste très noir et avec une thématique charnière opposant conscience / complexité et intelligence / simplicité (ou efficacité). Vision aveugle reprend même carrément la thèse de βehemoth : Seppuku, selon laquelle la conscience humaine est contre-productive, le fait qu’un personnage puisse agir à l’insu de sa volonté consciente parce que des sous-routines se sont activées en lui (comme le Chimp dans Eriophora), les êtres « stupides » qui ne sont, pourtant, en rien désavantagés face à l’humain (les Stupidités artificielles de la trilogie Rifteurs, le Chimp), et bien sûr la charge sans concession contre la religion et autres croyances (fantômes, extraterrestres, etc), qui ne seraient que des phénomènes cérébraux pouvant être reproduits artificiellement ou induits naturellement par une variété de moyens (champs magnétiques, sons, etc).

En allant encore plus loin, on peut tirer certains parallèles entre Siri et Scanlon dans le cycle Rifteurs, et plus encore, entre Sarasti et Desjardins, les deux ayant de meilleures capacités cognitives pour la gestion des crises et un garde-chiourme biochimique (respectivement les anti-Euclidiens et le Trip Culpabilité) pour s’assurer qu’ils en feront bon usage, et ce d’autant plus que les deux sont, chacun dans leur genre, des prédateurs.

Et puis évidemment, on retrouve, sans doute même encore plus poussée, car artificielle, technologique, la dimension psychanalytique déjà présente dans Starfish (je me suis bien gardé de vous le révéler jusqu’à ce point de la critique, mais le vaisseau extraterrestre s’appelle le… Rorschach), certains membres de l’équipage du Thésée émulant la sociopathie, les troubles de la personnalité multiple, et j’en passe. Je ne vous parlerai pas des différents aspects philosophiques du débat sur la conscience développés en parallèle, parce que le camarade Feydrautha l’a bien mieux exprimé que je ne saurais le faire dans sa brillante critique, que je vous conseille donc de lire en parallèle de la mienne.

Bref, je pourrais encore en faire des pages sur ce roman hors-normes, le second plus brillant de mon panthéon personnel, mais retenez que la combinaison de la profondeur vertigineuse de son propos, de l’érudition de son auteur et peut-être surtout de la façon d’une rare intelligence avec laquelle celui-ci rédige sa prose de façon à être compréhensible, limpide, même, par tous fait de Vision aveugle une des plus grandes œuvres non seulement de la Hard SF, mais, bien au-delà, de la Science-Fiction dans son ensemble. À lire, relire et faire lire sans le moindre doute et de toute urgence !

***

Retour à la page d’accueil

26 réflexions sur “Vision aveugle – Peter Watts

  1. Ping : Blindsight (Vision aveugle) – Peter Watts ***** – L'épaule d'Orion

  2. Ping : Cycle Blindopraxia – Peter Watts – L'épaule d'Orion

  3. Il y a bien longtemps que tu m’avais convaincu d’ajouter Blindisght sur ma liste de lecture. Il y a quelques années quand j’avais demandé quelques recommandations de lecture. Quand j’ai su une qu’une nouvelle traduction/édition avec bonus et illustration de Manchu allait sortir j’ai bondi de joie.
    Sur ce point, « surtout que 3/les annexes, comme toujours prodigieusement intéressantes chez Watts (et à lire ABSOLUMENT) sont un véritable making-of » c’est genre de chose que j’adore.
    Cette chronique me laisse présager une lecture grandiose.

    Je ne sais pas si tu avais vu passer mon billet, des artistes on produit un court métrage d’animation faisant office de trailer. Watts lui-même a validé.
    https://blogconstellations.home.blog/2020/10/20/blindsight-par-danil-krivoruchko/

    J'aime

  4. Quelle excellente nouvelle que cette réédition ! Depuis le temps que j’en entend parler, j’ai trop hâte 🙂
    Le Bélial est au top ! Bon on attend toujours l’arlésienne de Baxter par contre …

    J'aime

  5. Merci pour le lien. Mais c’est que ça à l’air très intéressant. Je crois que je vais me laisser tenter et le commander (mais d’abord je fini le cycle de la Hanse Galactique, qui est aussi une découverte Apophis entre autre :-))

    J'aime

  6. Salut à toi Apophis, merci et bravo pour ce que tu publies et partages.
    Je suis un (ir)régulier de ton blog, j’y reviens de loin en loin, comme on passe voir un vieil ami, à l’occasion, en confiance, avec la certitude de vibrer aux mêmes émotions.
    La visite ne déçoit jamais.
    Mais voilà qu’aujourd’hui je déambule au hasard et que lis-je en toutes lettres ?
    Vision aveugle et Hypérion sont aux premières places dans ton panthéon personnel ! …
    Je clique une souris plus loin et j’apprends ton goût pour Genesis (Abacab en l’occurrence, mais je devine une adhésion entière, peut-être ?) ! …
    Apophis n’est pas un vieil ami, Apophis est mon double. :o)
    Et c’est très bien ainsi.
    Salutations et encouragements chaleureux !

    J'aime

  7. Ping : Panthéon Apophien – épisode 6 | Le culte d'Apophis

  8. Ping : La nuit du Faune – Romain Lucazeau | Le culte d'Apophis

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s