Walking to Aldebaran – Adrian Tchaikovsky

Sur la route de brique jaune

walking_to_aldebaranWalking to Aldebaran est le tout nouveau roman court signé Adrian Tchaikovsky, publié chez Solaris en ce 28 mai 2019. Tout comme le récent Cage of souls, il remet au goût du jour de vieux tropes de la SF (nous allons en reparler), et comme Children of ruin, c’est un hommage à d’autres œuvres de l’imaginaire, qu’il s’agisse de romans, de films ou de séries. Car avec cette novella, Tchaikovsky réussit l’incroyable mélange du Magicien d’Oz, du mythe grec du Labyrinthe, de Cube 2 : Hypercube, de La grande porte de Frederik Pohl, de L’homme dans le Labyrinthe de Robert Silverberg, de la SF à Big Dumb Objects et du thème du « Piège cosmique », et peut-être surtout des chemins Silfens de Peter Hamilton. Très référencé, le livre cite ou évoque Frank Zappa, le Capitaine Kirk, Alien, 2001, Lovecraft, Blade runner et Star Wars. Même s’il joue sur le registre de l’Horreur, qu’elle soit cosmique ou gore, il n’est pourtant pas dépourvu d’humour, même s’il est parfois bien noir.

Étant donné que, depuis environ un an, Tchaikovsky a publié beaucoup, et des textes de qualité variable qui plus est (Children of ruin étant le meilleur, Cage of souls le pire, et The expert system’s brother restant relativement décevant), on aurait pu craindre qu’une novella si pleine de références et d’hommages à des livres / films / séries antérieurs soit trop peu originale pour convaincre. Et on ferait une erreur. Après tout, Dans la toile du temps était aussi lourdement influencé par David Brin, ce qui ne l’a pas empêché d’être un excellent roman. C’est aussi le cas ici. Au final, si vous aimez la SF à l’ancienne (ou qui en a le parfum, du moins) et l’horreur en science-fiction, et que vous êtes anglophone, vous auriez tout intérêt à jeter un coup d’œil à ce texte. Je ne le qualifierais pas de chef-d’oeuvre, contrairement à Children of ruin, mais il reste très intéressant à lire.

Univers, base de l’intrigue, structure

Futur très proche. Les astronomes détectent la présence d’une probable planète de la masse de Neptune à 700 unités astronomiques (1 UA = 150 millions de kilomètres, soit la distance Terre-Soleil). Ils y envoient une sonde, qui ne trouve aucun monde… mais quelque chose de bien plus étrange : un artefact, ressemblant grossièrement à ce que l’on surnommera le visage d’un « dieu-grenouille » (coucou Howard…), de la taille de la Lune et doté de nombreuses ouvertures. On envoie évidemment un vaisseau, qui découvre que l’artefact semble se jouer de la plupart des lois de la physique, qu’il est vieux de millions, voire de milliards d’années, et que les ouvertures mènent à des corridors et des chambres emplies de différentes conditions atmosphériques ou de pesanteur, débouchant à terme sur d’autres mondes. Où, d’ailleurs, le même artefact-visage (de Cydonia ?) peut se trouver non pas dans la Ceinture de Kuiper du système, mais en orbite, voire au sol. C’est le sort d’un des astronautes, le pilote britannique Gary Rendell, que nous allons découvrir.

Tout ce que je viens de vous expliquer, vous allez l’apprendre à des points plus ou moins tardifs du récit (sachant que je ne vous dévoile rien de critique). Celui-ci commence alors que Gary se parle à lui-même / parle au Toto du Magicien d’Oz / fait de l’adresse au lecteur, décrivant son errance dans des Cryptes, qui sont en fait les couloirs et les chambres à l’intérieur de l’artefact. Celui-ci étant une sorte de machinerie cosmique, créée par une race inconnue, pour permettre aux autres espèces de se jouer des lois de la physique et des gouffres interstellaires (voire intergalactiques…) pour marcher d’un système solaire à l’autre. Et je dis bien marcher, car tout véhicule introduit à l’intérieur subit ce que j’aime à appeler « l’effet Ambre », et cesse de fonctionner, sauf s’il a des jambes.

Gary erre dans ce labyrinthe infini de couloirs, noir et glacé, peut-être bien aux dimensions de la Voie Lactée, depuis un temps qu’il n’arrive pas à évaluer vu l’absence de cycles diurnes / nocturnes. Des mois sans doute, des années peut-être. On comprend qu’il a été séparé des autres membres de l’expédition, ou qu’ils sont morts. On découvrira la façon dont il en est arrivé là via une alternance de chapitres situés dans le présent et d’autres revenant sur la découverte de l’artefact, le voyage et le début de l’exploration. Comme dans Children of ruin (mais à un degré moindre), les chapitres situés dans le passé répondent à ceux dans le présent, les éclairant d’un jour nouveau (et inversement), même si c’est un peu moins flagrant que dans ledit roman. Par contre, l’aspect horrifique de ce dernier est ici considérablement renforcé, même si, je le répète, l’humour reste très présent (et que la façon qu’à Gary de s’adresser à Toto rappelle celle qu’à Tom Hanks de parler à son ballon, Wilson, dans Seul au monde).

Gary a survécu à tout et plus encore : l’isolement, la faim, le froid, les dangers de l’endroit (différentes zones reproduisant la composition atmosphérique / gravité de différents mondes sont séparées par des barrières invisibles : pénétrer dans la mauvaise peut mettre votre vie en danger, surtout si l’air local est fait de cyanure ou autre gaz « sympathique » pour la physiologie humaine), les rencontres avec d’autres extraterrestres parfois hostiles, et bien entendu celles avec des prédateurs qui se sont adaptés à la vie dans les Cryptes. Et sur ce plan là, on voit défiler un bestiaire que n’aurait certainement pas renié le plus exubérant des Pulps de l’âge d’or de la SF. Car, oui, d’autres voyageurs venus de mondes lointains arpentent ces raccourcis dans l’espace-temps. Ici, contrairement à Children of ruin, le thème de la communication est absent : elle est tout simplement impossible.

Vous allez forcément vous poser des questions sur certains points développés par l’auteur, surtout si vous êtes très, très attentifs : un seul mot, lâché mine de rien à un moment, peut vous donner un très gros indice sur la suite des opérations. Qui, du coup, devient très prévisible, sans pour autant vraiment gâcher l’impact de certaines révélations.

Après une phase introductive, un nouveau MacGuffin (prétexte au développement d’un scénario) va être introduit : Gary est assailli par un incessant son télépathique. Il va traquer sa source pour essayer de stopper la créature. Et là, on ira de révélation en révélation !

Inspirations, hommages et ressemblances

Les convergences avec Le magicien d’Oz sont assez évidentes, donc je ne vais pas développer. On signalera que Peter Hamilton avait déjà eu une idée de « marche entre les mondes » similaire, via des chemins forestiers établis par une race appelée les Silfens. Le livre rappelle aussi Cube 2 : Hypercube à la fois via les « pièges » (les dangers de l’endroit, ici, plus que des chausses-trappes délibérément installées -encore que, dans un cas bien précis…) et le statut de l’endroit, structure en-dehors de l’espace-temps. On pourrait aussi penser à la Voie de Greg Bear, dans sa capacité à être en contact avec des points très différents de l’espace-temps (les différents mondes où les ouvertures du visage mènent). On pensera aussi à L’homme dans le labyrinthe de Silverberg (spécifiquement pour cette structure et ses pièges -même remarque que plus haut-) ou pour l’importance de la télépathie. Et surtout, on pensera au Labyrinthe grec, l’analogie devenant de plus en plus forte au fur et à mesure que l’on avance, jusqu’à éclipser celle du chef-d’oeuvre de L. Frank Baum. Enfonçons aussi une porte ouverte en disant que cela peut évidemment évoquer Alien, quoi que à mon avis pas tant que ça. Ou pas de la façon dont vous le pensez (vous comprendrez en lisant cette novella).

Mais personnellement, cela m’a fortement évoqué la SF classique (jusqu’aux années soixante-dix incluses), celle des Big Dumb Objects (artefacts mystérieux de plus ou moins grande taille qui sont au centre de l’intrigue : cf le Monolithe de Clarke, l’anneau-monde de Niven, le Rama de Clarke, encore, etc), celle de La grande porte de Pohl (où on découvre un astéroïde contenant des vaisseaux extraterrestres préprogrammés menant vers les quatre coins de la galaxie), et surtout celle de ce que j’appelle le « piège cosmique » (dont le livre de Pohl fait, à mon sens, partie, tout comme 2001 de Clarke). En clair, un malheureux humain se retrouve happé / piégé par une antique machinerie « cosmique » développée par une race ancienne et presque invariablement invisible / mystérieuse (et qui parfois, le restera durant tout le cycle ou bouquin concerné), que l’artefact en question ait été délibérément conçu pour capturer / envoyer ailleurs / etc toute créature intelligente qui passe à sa portée ou que l’humain en question soit allé dans un lieu que sa technologie rend dangereux pour lui (cf Le village enchanté d’A.E. Van Vogt, qui a d’ailleurs plus que de vagues points communs avec Walking to Aldebaran, du moins sur un certain plan).

On retrouve à la fois l’atmosphère d’artefacts et d’extraterrestres mystérieux et démesurés de la SF de cette époque et le thème d’une horreur « cosmique », pas Lovecraftienne mais plus liée à celle d’un homme écrasé par des technologies et des machines plus vastes et complexes qu’il ne peut l’appréhender. On remarquera d’ailleurs qu’elle se marie très bien avec l’horreur plus classique montrée dans d’autres aspects de cette novella, qu’il s’agisse de monstres, de gore, de la psychologie du personnage, ou d’autres facteurs que je vous laisse découvrir avec joie.

Mon avis

Tchaikovsky a déjà prouvé qu’il pouvait écrire des textes qui devaient beaucoup à des auteurs antérieurs et qui, pourtant, sublimaient ces influences, allaient plus loin que ces inspirateurs. C’est aussi le cas ici. Je ne le mettrais évidemment pas au même niveau que Dans la toile du temps et Children of ruin, mais ça reste un très bon texte de SF horrifique tout de même. Le rythme des révélations est très bien dosé, il y a des pièges qui vous conduisent à penser telle chose alors que, si vous avez effectivement raison, c’est votre chronologie des événements qui est mauvaise, et certains twists finaux ne se voient pas forcément venir (même s’il y a des indices pour les gens très attentifs. J’avais tout deviné, pour ma part). Bref, peut-être pas tout à fait un roman Culte d’Apophis, mais un texte très recommandable tout de même. Très immersif car nous plaçant vraiment dans la tête du narrateur, en plus (le récit à la première personne du singulier aidant aussi bien sur ce plan là).

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : longueur d’une novella, Tchaikovsky, bon texte… Allo monsieur Belial’ ?

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce court roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Gromovar,

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11 réflexions sur “Walking to Aldebaran – Adrian Tchaikovsky

  1. J’en suis à la moitié et pour le moment je m’amuse bien. Ce n’est pas du niveau de Children, mais c’est tout à fait plaisant, notamment pour les références, l’humour noir et le côté horrifique qui se dessine. Je vois déjà arriver le gros twist, à confirmer….

    Aimé par 1 personne

    • Oui, effectivement le trio références / humour noir / horreur est très plaisant. Même si, comme tu le soulignes (et je suis tout à fait d’accord), ce n’est pas au niveau de children (et ça n’a sûrement pas l’ambition de l’être. Je pense que c’est fait avec la même intention que Cage of souls, à savoir rendre hommage à des classiques / sous-genres / tropes / auteurs qui ont fait de Tchaikovsky l’écrivain de SF qu’il est).

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  2. rhooo! tu me fais encore un appel au porte-feuille. Mhhhh. J’ai vraiment envie de me le lire celui-ci désormais. Et comme je suis séduite par l’auteur, je crois que je vais tout simplement craquer!

    Merci beaucoup ami Apo!

    Aimé par 1 personne

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