Firewalkers – Adrian Tchaikovsky

Pas convaincu. Du tout.

firewalkersAprès six mois sans nouvelle publication de roman, court ou long, ce qui, pour lui, est une éternité (on aimerait que les Martin, Lynch et Rothfuss en prennent de la graine…), Adrian Tchaikovsky nous revient le 12 Mai avec une novella de 185 pages, Firewalkers. J’en profite aussi pour vous signaler que son prochain roman proprement dit, The doors of Eden (qui parle d’univers parallèles), initialement prévu le 26 mai, est repoussé au mois d’août.

Il est visible qu’avec ses dernières productions en SF, l’auteur explore petit à petit tous les sous-genres de cette dernière, tels que la Terre Mourante avec Cage of souls ou la science-fiction horrifique avec Walking to Aldebaran. Avec Firewalkers, il s’attaque cette fois au post-apocalyptique / la Cli-Fi et à la dystopie (il y a une petite élite qui peut fuir en orbite vers de luxueux vaisseaux-mondes, et tous les autres qui sont obligés de griller à petit feu sur le plancher des vaches : il y a un mot pour cela, génocide). Et vaguement au thème des vaisseaux-mondes, plus un autre trope SF dont je ne dirai rien pour ne pas divulgacher.

Disons-le tout net, Firewalkers ne m’a pas convaincu : il met pas mal de temps à dévoiler son axe central (qui n’est ni dystopique, ni lié à la Cli-FI ou aux vaisseaux-mondes, enfin pas directement, disons), et une fois que c’est fait, il demande une suspension d’incrédulité bien trop forte à mon goût. L’intrigue et le worldbuilding présentent bien trop de pièces qui ne s’emboîtent qu’en forçant carrément pour me convaincre. Sans compter que sur le fameux trope SF secret, d’autres ont déjà exploré la chose, et en beaucoup, beaucoup mieux. Bref, autant Tchaikovsky est capable de toucher au sublime dans la forme longue (comme dans la suite de Dans la toile du temps, le magistral Children of ruin), autant ses dernières productions dans la forme courte ont toujours quelque chose d’un peu bancal, voire même, dans le cas de Firewalkers, tout d’une Tour de Pise.

The d(r)ying Earth

Terre, dans environ un siècle. Le réchauffement climatique a eu des conséquences désastreuses, particulièrement sur l’équateur, où on alterne entre d’une part des régions rendues désertiques par une disparition quasi-totale de l’humidité et des températures diurnes pouvant atteindre 60°c, et d’autre part des zones où au contraire, c’est la montée des eaux et la création de super-tempêtes qui posent problème. Et le pire est que les températures moyennes continuent à monter et que la destruction de l’environnement s’étend donc petit à petit au-delà de la bande équatoriale. De fait, les zones jadis tempérées de l’Europe, le nord de la Chine et le sud de la Russie sont désormais semblables à ce qu’étaient jadis le Maroc et l’Égypte, c’est tout dire.

Pourtant, l’équateur est paradoxalement utile aux riches et aux puissants, qui y ont construit trois sites d’ancrage (les Ankara) pour des ascenseurs spatiaux (en Équateur -le pays-, en Indonésie et au Gabon). Au sommet des câbles, on a assemblé, grâce aux ressources pillées sur Terre ou extraites des astéroïdes, des vaisseaux-mondes luxueux devant accueillir l’élite mondiale. Ainsi, au sommet du câble de l’Ankara Achouka, au Gabon, se trouve l’astronef Grand Celeste, qui accueille 500 membres des capitaines d’industrie et politiciens précisément responsables de la destruction de l’environnement, ainsi que leurs familles. Alors que le peuple subit, de fait, un véritable génocide sur une Terre à peine habitable, et ne survit que dans des conditions inhumaines, les riches et les puissants vivent dans un luxe inouï dans l’espace (l’ambiance rappelle d’ailleurs celle du film Elysium). On aura bien entendu reconnu la stratification sociale géographique qui est un motif ultra-récurrent en SF comme en Fantasy : les nantis d’un côté (ici en haut du puits de gravité), les pauvres de l’autre.

Lorsqu’une personne est sur le point de monter vers le vaisseau, elle séjourne dans l’hôtel de grand standing se trouvant au pied de l’ancrage qui, contrairement aux townships environnants, dispose d’une piscine et de l’air conditionné, ainsi que de mercenaires armés jusqu’aux dents pour assurer la tranquillité des illustres voyageurs (sans compter un classique système d’illusion d’ascenseur social -qui se double ici d’une réelle ascension physique potentielle- : si tu nous aide à fournir l’énergie de l’ancrage et si tu te tiens tranquille, tu auras peut-être un jour ta place dans une des cabines qui montent vers l’orbite. Et en attendant, tu auras de l’eau et un peu de notre surplus d’énergie).

Et justement, l’énergie nécessaire à ce luxe inouï (compte tenu des conditions de vie dans les bidonvilles entourant l’ancrage) est fournie par la seule source restant sur Terre, à savoir le solaire (j’en redis un mot plus loin). Les robots d’entretien ne tenant pas longtemps dans les conditions locales (par exemple les tempêtes de poussière), et la main-d’oeuvre bon marché étant pratiquement infinie (un job qui relève du quasi-esclavage étant vu comme une perspective d’avenir par des parents qui sont même prêts à payer pour que leur gosse en acquière les bases techniques…), il s’est développé une sorte de corporation (au sens médiéval du terme) informelle regroupant les corps de métier / les individus dotés des compétences nécessaires à l’entretien des champs de panneaux solaires, « guilde » dont les membres sont appelés Firewalkers (FW). Car le gros des « fermes » d’énergie solaire est loin de l’ancrage, près du site où ses composants, ainsi que ceux du vaisseau, ont été mis au point et fabriqués. Ce qui veut dire que s’il y a un problème (et c’est le cas actuellement), une équipe de FW doit braver des températures de 60°c (avec des tenues qui ressemblent à des distilles Fremen !), une atmosphère et une eau polluées (cette dernière étant de toute façon rarissime), la trahison éventuelle de collègues peu dignes de confiance (partir à huit et revenir à deux -ceux qui ont décidé de partager le gâteau en moins de parts- est hélas fréquent), les cancers de la peau, et j’en passe (il y a même des rumeurs de bestioles étranges. Il faut dire que l’alimentation à base d’insectes génétiquement modifiés a relâché 2-3 gènes artificiels ou originaires d’autres espèces dans la Nature). C’est d’ailleurs pour cela que les FW sont tous jeunes : pas parce qu’être affûté est un plus, mais parce qu’on dépasse rarement la trentaine quand on exerce ce métier ! Mais de toute façon, jeune ou pas, la moitié des FW meurent en mission. Heureusement, la paye est conséquente, ce qui permet de faire vivre toute sa famille.

Personnages, base de l’intrigue

Nous suivons trois FW d’Achouka, Mao, d’origine Vietnamienne, Lupé, génie de la mécanique locale, et Hotep (de son vrai nom Cory), une gosse de riches ayant réussi l’exploit d’être suffisamment socialement inadaptée pour se faire virer du Grand Celeste et atterrir sur Terre. Alors que l’ancrage situé en Équateur est compromis à cause d’une tempête, l’approvisionnement en énergie baisse à Achouka, ce qui fait que l’administrateur local décide d’envoyer notre trio loin au sud, vers le complexe (abandonné depuis trois générations) à l’origine de la technologie de l’ascenseur spatial et  du vaisseau, afin de régler le problème. Car du coup, l’Hôtel à la base de l’ancrage attend un afflux de clients en partance pour l’orbite double de celui habituel. Mais en chemin, Mao, Lupé et Hotep vont aller de découvertes surprenantes en révélations inquiétantes, jusqu’à mettre au jour un secret qui va tout changer !

Analyse et ressenti

Je n’ai pas été convaincu par ce texte, et ce pratiquement dès le début. Je passerai juste sur le ton, le registre de langue et la psychologie des personnages, qui ont un vague parfum de Young Adult qui n’est peut-être qu’une sensation qui m’est hautement personnelle.

La première moitié de la novella passe encore, à condition de ne pas être trop exigeant, et parce que l’auteur distille une atmosphère de mystère qui pousse à continuer pour connaître le fin mot de l’histoire. Mais une fois que la grosse révélation est faite, les choses se compliquent, car d’une légère gite en terme de worldbuilding et d’intrigue, on passe carrément à quelque chose de dangereux pour la survie du navire. Le problème étant que pour moi, le scénario est complètement irréaliste, tant il est le résultat de pièces de puzzle qui ne s’emboîtent qu’en forçant… voire pas du tout, et donc auquel il est difficile de croire. Sans compter qu’un autre auteur (que je ne nommerai pas pour ne pas vous donner d’indice sur la nature du trope secret exploité par Tchaikovsky) a développé des idées similaires, mais d’une façon autrement plus crédible (pour tout dire, la différence est tellement énorme qu’on a l’impression de voir le 800e mondial jouer contre Federer). Au passage, une idée développée dans ce texte (une certaine, hum, personne développe un projet technologique d’une ambition folle… parce qu’elle s’ennuie) est connexe de celle exploitée avec un brio magistral dans une nouvelle que là aussi, j’éviterai de nommer (mais dont vous entendrez parler avec fracas un jour sur ce blog). Je ne parle même pas de l’attitude des personnages à la fin, qui mettent leur destin dans des mains tâchées de sang avec une légèreté pour le moins étonnante (générant un changement de paradigme qui est tout de même d’une ahurissante facilité sur le plan scénaristique). Protagonistes qui, d’ailleurs, sont aussi peu attachants que sympathiques et brossés à bien trop grands traits, même pour une novella (surtout une de cette taille). Ils n’ont provoqué, chez moi, que désintérêt, à part peut-être Hotep (mais là aussi, il y aurait des choses à dire sur les facilités attachées à ce personnage, que ce soit les possibilités technologiques qu’il apporte -ou plutôt les facilités scénaristiques générées- ou justement le fait que, bannie du vaisseau, elle aurait dû voir ses accès à ses systèmes révoqués). On remarquera aussi que cette novella est longue pour ce qu’elle a à raconter, ou plutôt qu’elle est très déséquilibrée : entre certaines scènes à l’utilité douteuse, qui auraient pu être évacuées ou raccourcies sans dommage (je pense à celle avec l’église) et un déséquilibre entre un gros du texte trop verbeux et une partie finale trop précipitée (alors que c’est là qu’il aurait fallu faire un minimum long…), le texte est finalement très mal géré, surtout pour un auteur aussi expérimenté. 

Il y aurait aussi des choses à dire sur le worldbuilding qui, comme l’intrigue, est souvent déficient et irréaliste. Quelques exemples : d’une part, au moins un des vaisseaux semble être fini et ancré au bout de son câble depuis au minimum une génération (celle d’Hotep), sans pour autant partir, alors qu’il est visiblement plein ; le fait qu’alors que le gros des panneaux solaires se trouve près de l’Estate (le site de conception initial), donc dans une zone invivable et à des jours de voiture au sud, personne n’ait commencé à les déménager plus près de l’ancrage (l’auteur donne certes une explication, mais elle n’est pas convaincante), ou bien à construire d’autres champs solaires dans ses environs immédiats, ne serait-ce que pour faciliter le boulot des FW ou avoir une sécurité dans l’approvisionnement énergétique en ayant des surplus et des redondances ; le fait que personne ne soit allé dans la direction de l’Estate depuis deux ans, et que personne n’en soit revenu depuis cinq, alors qu’encore une fois, c’est la source d’énergie principale de l’ancrage, et que l’auteur précise bien que les robots d’entretien n’ont pas ce genre de durée de vie dans les conditions locales ; le fait tout simplement que l’ancrage soit dépendant d’un approvisionnement au sol, alors que tout ce qui se trouve en orbite est facilement capable d’en fournir des quantités massives ; le fait qu’un certain, hum, appareil, ait été laissé sous tension, on se demande bien pourquoi (et même pourquoi il n’a pas été détruit) ; le fait que des changements affectent de façon très visible le paysage sur des kilomètres, mais que curieusement, un vaisseau en orbite ne remarque rien ; etc, etc, etc.

On passera à la rigueur sur le fait que Tchaikovsky commence à être lourd, ou disons un peu trop redondant, avec les bestioles et ses chers insectes (rappelons que c’est un passionné d’entomologie), ainsi qu’avec les auto-références (on est sur un concept -on a cassé la Terre, on la fuit dans des vaisseaux-mondes- un peu trop similaire à celui de Dans la toile du temps) et les similitudes, intentionnelles ou fortuites, avec d’autres auteurs (ledit motif de la fuite de la Terre est ultra-récurrent en SF). On sera en revanche moins indulgent sur le fait que multiplier les tropes ne sert à rien si c’est pour ne pas leur apporter un développement nouveau, ou au moins une exploitation plaisante, particulièrement sur celui dont je ne peux parler et qui est au centre de l’intrigue (et qui, là aussi, rappelle vaguement Dans la toile du temps). Parce que clairement, entre des novellas très référencées ET pas forcément passionnantes dans les tropes traités, le filon qu’exploite Tchaikovsky dans la forme courte va très bientôt atteindre les limites de mon envie de lire lesdits textes… ou pas.

Niveau d’anglais : plutôt facile, peut-être un peu moins que d’habitude chez Tchaikovsky en raison de la présence d’une version locale du Créole, ainsi que de l’emploi d’argot. On est loin du niveau de celui des Ceinturiens dans The Expanse, mais tout de même, cela complexifie un poil la chose.

Probabilité de traduction : difficile à dire. Autant les romans (pleine taille) de Hard SF / Transhumanistes de Tchaikovsky ont été traduits et ont eu du succès, autant tout le reste, que ce soit ses novellas ou sa Fantasy, n’ont pas trouvé preneur pour le moment. Et franchement, quitte à traduire un de ses courts romans, Walking to Aldebaran, par exemple, me semblerait bien plus indiqué !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha,

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16 réflexions sur “Firewalkers – Adrian Tchaikovsky

  1. Ping : Firewalkers – Adrian Tchaikovsky – L'épaule d'Orion

    • ça rappelle presque The calculating stars : c’est au moment où il faudrait faire des pages et des pages de détails qu’en gros l’auteur déclare « bon ben merci, ami lecteur, au revoir ! ».

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      • Et à l’inverse, il y a des scènes bien trop longues. Celle dans la maison de Fontaine m’a rappelé la scène avec les français dans Apocalypse Now (version longue) : en total décalage avec le reste du récit, on se demande ce qu’elle vient faire là. Certes, elle apporte des éléments nécessaires à la suite, mais qu’elle est longue ! En ce qui concerne les scènes à l’utilité douteuse, la scène de l’église me fait l’effet de préfigurer ce qui pourrait être une suite à Firewalkers. (à la manière d’un certain roman de Frank Herbert)

        Aimé par 1 personne

        • Tout à fait d’accord au niveau des scènes que tu cites. Ah, je ne suis donc pas le seul à avoir pensé à ce bouquin d’Herbert ! Et si suite il doit y avoir et qu’elle est de ce tonneau là, là par contre ça risque d’être très intéressant. D’autant plus que vu qu’il va sortir une suite à The expert system’s brother, il est du domaine du possible qu’il en sorte une à Firewalkers.

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